Un coup d'oeil sur la carte d'identité suffit à saisir le paradoxe. À appréhender la trajectoire particulière d'un joueur qui est à la fois le dernier arrivé et le plus âgé de la colonie défensive colombienne de Genk. À un peu plus d'un mois de souffler sa vingt-cinquième bougie, Daniel Muñoz dévore tous les défis avec la hâte et la hargne de ceux qui n'ont plus de temps à perdre.
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Un coup d'oeil sur la carte d'identité suffit à saisir le paradoxe. À appréhender la trajectoire particulière d'un joueur qui est à la fois le dernier arrivé et le plus âgé de la colonie défensive colombienne de Genk. À un peu plus d'un mois de souffler sa vingt-cinquième bougie, Daniel Muñoz dévore tous les défis avec la hâte et la hargne de ceux qui n'ont plus de temps à perdre. Pourtant, l'Europe s'était ouverte à lui une première fois, quand un agent l'a trimbalé du Frioul à la banlieue madrilène pour lui faire miroiter un rêve précoce sur le Vieux Continent. Un peu plus de quatre ans plus tard, l'arrière latéral traversera finalement l'Atlantique par la grande porte. Celle d'un avion en pleine pandémie, qui transporte la plupart des grands champions colombiens, tous sports confondus. Atterri sur le sol européen en même temps que Nairo Quintana ou Egan Bernal, le Cafetero poursuit désormais son ascension dans le Limbourg. Lâché au pied, mais patiemment revenu à la hauteur de la concurrence grâce à un train d'une régularité infernale et un mental en acier, Muñoz se rapproche de plus en plus des sommets. Parfois, Daniel prend tout de même une pause. Le temps de répondre aux questions sur une trajectoire d'exception, qui lui a permis de slalomer entre les pièges de Medellín, de porter le brassard d'un club qu'il avait l'habitude de supporter depuis les tribunes, et d'accomplir la première partie de son rêve européen. Les souvenirs dans le rétro, mais le regard tourné vers un horizon qu'il rêve toujours en majuscules. On pourrait croire que tu découvres l'Europe à Genk, mais ce n'est pas la première fois que le football t'amène de ce côté de l'Atlantique? DANIEL MUÑOZ: Non, j'étais déjà venu en Europe il y a quelques années, pour passer des tests dans certains clubs. En Italie d'abord, à l'Udinese, puis en Espagne, au Rayo Majadahonda ( un petit club de troisième division niché au nord-ouest de Madrid, ndlr). Aucun des deux n'avait réussi, je manquais encore de force et de puissance à l'époque. Le retour en Colombie n'a pas été facile. Quelque part, c'était un rêve qui s'envolait. Mais d'un autre côté, ça a aussi été une impulsion pour me faire comprendre que si je voulais y arriver, il fallait que je travaille encore plus. Finalement, cet échec t'a permis de porter le maillot de ton club de coeur. Qu'est-ce que l'Atlético Nacional représente pour toi? MUÑOZ: Dans ma famille, tout le monde supporte le Nacional. Personne n'est hincha de Medellín ( le Deportivo Independiente Medellín, l'autre grand club de la ville, ndlr). J'ai souvent été voir des matches dans les tribunes, au stade Atanasio Girardot. J'étais vraiment un supporter acharné. J'ai même fait quelques déplacements avec l'équipe, mais seulement deux ou trois fois. À côté de ma vie de hincha, j'avais aussi mes rêves de footballeur, donc ce n'était pas toujours simple pour moi de partir dans des villes à l'autre bout du pays. Mais à chaque fois que c'était possible, je le faisais. Tu étais au stade en 2016, pour la finale de la Copa Libertadores? MUÑOZ: Malheureusement non. En fait, il s'est passé quelque chose de surnaturel ce jour-là. Le coach d'Águilas Doradas m'appelle, et me dit que je dois me présenter pour un test avec l'équipe première le lendemain de la finale. Il voulait me voir jouer et c'était ma chance de percer dans le football. Là, je me suis dit que si j'allais voir le match, qu'on gagnait la finale, ça allait être une fête énorme, et je n'allais jamais pouvoir rentrer chez moi. Soit j'y allais, soit je regardais le match à la maison et je me couchais après le coup de sifflet final. J'ai choisi la deuxième option. Ça n'a pas dû être simple de trouver le sommeil après la victoire... MUÑOZ: Clairement pas ( Il se marre). C'était la folie dans Medellín. J'avais mes amis qui m'appelaient pour que je les rejoigne, il y avait des feux d'artifice qui explosaient dans tous les sens... Mais avec le recul, c'était le bon choix. Je suis allé à Águilas Doradas le lendemain et c'est là que tout a commencé. L'entraînement s'est bien passé, j'ai encore fait quelques séances, puis ils m'ont offert un contrat. Au final, tu rattrapes un peu ce rendez-vous manqué avec ton club, vu qu'ils te contactent quelques années plus tard pour que tu rejoignes le Nacional. C'est comment d'être contacté par le club de son coeur? MUÑOZ: Dès qu'on a commencé à parler avec le patron du club, je n'arrêtais pas de lui dire que je me voyais déjà au club, que je ferais tout pour jouer là. Je voulais franchir un palier et j'ai eu l'opportunité de le faire dans le club de mes rêves. Les jours de négociations, je ne dormais pas. J'étais tellement stressé. Et une fois que j'ai signé, que je l'ai annoncé à ma famille, à mes amis... On a pleuré, puis on a dansé ( Il rit). La nuit d'après, je n'ai pas dormi non plus. J'étais déjà en train de vivre mon rêve. Passer de la tribune au terrain, d'encourager l'équipe à en faire partie, ça n'a pas de prix. Tu vivais à Medellín, à l'époque? MUÑOZ: Oui, dans un quartier au nord de la ville, qui s'appelle Bello. Quand on pense à Medellín... MUÑOZ: Pablo Escobar! C'est un grand classique à l'étranger ( Il rit). Quand je dis que je viens de Medellín, la première chose qu'on me répond c'est: "Ah, Pablo Escobar". Mais aujourd'hui, c'est surtout une ville très avant-gardiste, qui vaut la peine d'être connue parce qu'elle est pleine d'innovations. Il y a de nouvelles légendes qui y grandissent: des stars du football, de la chanson... C'est un peu une ville d'artistes, finalement. Avec quelques quartiers chauds, quand même. MUÑOZ: Bien sûr, il y a des barrios qui sont beaucoup moins calmes. C'est une ville où tu dois affronter pas mal d'obstacles en tant qu'enfant pour atteindre ton rêve. Moi, j'étais juste un gamin amoureux du football et je ne me suis jamais éloigné de ma route, je n'ai jamais pris le chemin qu'il ne fallait pas prendre. Mais j'ai vu pas mal de gens, parfois des amis, prendre la voie des drogues ou de la délinquance. C'est difficile de résister à l'effet de groupe? MUÑOZ: Je ne vais pas dire que ça attirait mon attention. Plutôt ma curiosité, parfois, sur ce qu'ils allaient faire. Mais me concentrer sur le football m'a toujours aidé à me tenir à l'écart de tout ça. Ma famille m'a aidé aussi. Mes parents, ma grand-mère, ma tante: tout le monde me rappelait tout le temps de suivre le droit chemin. Le foot et les études. À l'école, je n'étais pas l'élève le plus discipliné, mais j'ai toujours eu de bonnes notes. Je pense que cette dévotion m'a aidé à réussir. Je crois que tout arrive pour quelque chose dans la vie. Au Nacional, tu croises la route du coach Juan Carlos Osorio, qui avait impressionné à la dernière Coupe du monde avec le Mexique. C'était une grande opportunité de travailler avec un coach pareil? MUÑOZ: Quand j'ai commencé à connaître ses méthodes de travail, j'ai réalisé que c'était un fou, mais un fou génial. Parce que toutes ses folies avaient un sens. Il m'a fait mûrir énormément en tant que professionnel. Avec lui, j'ai fait des pas de géant en l'espace de quelques mois. C'est lui, El Profe, qui m'a fait réaliser que je pourrais devenir international, que j'allais progresser rapidement et que j'aurais ma chance en Europe. Il t'a surtout trimbalé à tous les endroits du terrain. MUÑOZ: ( Il se marre) Je crois que la seule position que je n'ai pas faite avec lui, c'est gardien. Mais avec le recul, ça m'a aidé. Quand j'ai dû jouer milieu de terrain en arrivant à Genk, j'étais déjà bien préparé. Je suis capable d'aider mon équipe à n'importe quelle place. Sur quels points est-ce qu'Osorio insistait pour t'améliorer? MUÑOZ: Il accordait beaucoup d'importance à la prise de décision. C'était la première chose qu'il regardait chez un joueur. Savoir interpréter le jeu, comprendre où et quand tu dois te déplacer... Si tu joues seulement à un poste, tu n'as que deux ou trois mouvements que tu maîtrises, deux ou trois lignes de passes, et si le jeu t'amène ailleurs sur le terrain, tu es complètement perdu. Avec El Profe, on travaillait toujours sur des situations de matches. C'est comme ça qu'il m'a le plus aidé à progresser. Au bout de quelques semaines, il t'a aussi confié le brassard de capitaine. MUÑOZ: Un jour, aucun des deux capitaines habituels n'est titulaire et le coach vient me dire que c'est moi qui aurai le brassard. Notre gardien avait fait la Coupe du monde, on avait des joueurs avec beaucoup plus d'expérience... Je ne pouvais pas accepter. Mais le coach m'a dit qu'il avait décidé que ce serait moi. J'étais mal à l'aise, parce que je me demandais ce qu'allaient penser les gens. Moi, je ne voulais pas de problème. Quand je suis monté sur le terrain, le capitaine habituel est sorti du banc et m'a dit d'être tranquille, parce que j'avais tout pour être un leader. Avec le temps, j'ai pris du calme et de la maturité et le coach m'a dit que j'allais garder le brassard. Encore une folie contrôlée du Profe Osorio... MUÑOZ: C'est exactement ça. Même moi, je ne l'avais pas compris, mais lui, il était sûr de ce qu'il faisait. Au final, j'ai réalisé mon rêve. Je suis très satisfait de la trajectoire de ma courte carrière, parce que je pense que j'ai débuté dans le foot à un âge assez tardif. On peut se dire que j'ai déjà vingt-quatre ans, mais aussi que quatre ans après mes débuts professionnels, je suis déjà arrivé en Europe. Commencer chez les pros à vingt ans, c'est complètement à contre-courant par rapport aux tendances du foot actuel, non? MUÑOZ: Aujourd'hui, je pense qu'un joueur de vingt ans, il a déjà joué entre cinquante et cent matches. En arrivant au Nacional, mon objectif était de rattraper tous ces joueurs qui avaient pris de l'avance sur moi. Je me suis toujours mis de la tête que je devais devenir un athlète de haut niveau pour tirer le meilleur de ma carrière. J'ai toujours adoré le foot anglais et là, pour pouvoir regarder l'ailier adverse dans les yeux, il faut pouvoir tenir la distance. Atteindre un des grands championnats européens, c'est mon objectif. Et j'ai déjà fait un premier pas en rejoignant la Belgique. Genk, avec sa réputation, c'était le tremplin idéal pour ça? MUÑOZ: C'est clair que le passé du club, c'est un point fort. Aujourd'hui, il y a une quinzaine de joueurs qui sont dans des championnats du top européen après être passés par Genk. Je savais qu'en venant ici, si je parviens à faire deux bonnes saisons, à gagner un trophée et à me montrer sur la scène européenne, je pourrais attirer l'attention d'un grand championnat. Tout ça m'a aidé à faire ce choix. En Colombie, beaucoup me disaient que j'avais la capacité pour aller directement dans un club comme Porto. Mais quand tu te renseignes sur Genk, que tu regardes la fiche technique du club et que tu vois les noms des joueurs qui y sont passés, tu as compris. C'est avec ce discours qu'ils t'ont convaincu? MUÑOZ: Au début, j'étais hésitant, parce que je ne connaissais pas bien le club. Je me demandais si c'était l'endroit où je devais aller. J'ai analysé tout ça, parlé avec ma famille. Avec ma femme surtout, parce que si elle m'avait dit non, c'était clair que je ne venais pas. Je me suis renseigné auprès de Carlos et Lucu ( Cuesta et Lucumi, ndlr) au sujet du club, de la ville, j'ai montré des images de la ville à ma femme. Et finalement, elle m'a dit que si je voulais y aller, elle me suivrait. C'est là que j'ai pris ma décision. Ma femme et mon fils m'ont rejoint deux mois après mon arrivée. Ça m'a aidé pour supporter l'hiver, parce que le froid, c'était vraiment fatal. Tu es présenté comme arrière droit, mais finalement Joakim Maehle reste quelques mois de plus que prévu... MUÑOZ: Quand le club m'a parlé du transfert, ils m'ont dit que le latéral titulaire ne resterait plus très longtemps, que son départ était déjà planifié. Finalement, tout ne s'est pas passé comme prévu, mais j'ai quand même réussi à me faire une place dans l'équipe. D'abord au milieu, puis sur le côté de la défense à trois. Je suis resté calme, parce que je savais qu'à un moment, je recevrais ma chance à ma position naturelle et que je devais être prêt pour montrer ce que j'étais capable d'y faire. Et puis, Joakim m'a beaucoup aidé, on avait une très bonne relation. Avec Carlos Cuesta, Gerardo Arteaga et Jhon Lucumi, ça vous fait une défense complètement hispanophone. Vous avez appris l'espagnol à Maarten Vandevoordt? MUÑOZ: ( Il rit) Oui, on l'a vraiment fait. Seulement les mots les plus basiques: izquierda, derecha, atrás ou presión. Ça n'a pas l'air d'être grand-chose, mais par rapport à left ou right, ça fait gagner quelques dixièmes de secondes. Et ça, c'est loin d'être anodin.