La maison de Nicolas Lombaerts (34) borde les 540 hectares que forment le Vagevuurbos et le domaine provincial de Lippensgoed-Bulskampveld. Elle a été construite il y a deux ans, juste avant son retour en Belgique. De son jardin, à Hertsberge, il passe ainsi d'une forêt à l'autre, en pleine nature. " Parfois, je viens ici pour me promener avec ma femme et ma fille mais la plupart du temps, c'est pour un jogging de 10 km ou une randonnée à vélo ", dit le défenseur d'Ostende.

Comment avez-vous vécu votre retour en Belgique, après dix ans à Saint-Pétersbourg ?

Nicolas Lombaerts : J'ai dû me réhabituer. Je ne vais pas dire que je suis un solitaire mais j'aime me retrouver avec moi-même. J'ai compris cela lorsque j'étais en Russie, seul avec ma femme et, à la fin, ma fille. Je vivais dans un cocon, je n'avais guère de contacts avec les autres. En Belgique, c'est différent. Ici, on est moins anonyme : tout le monde vous voit, sait ce que vous faites et fait des commentaires. C'est pourquoi j'ai choisi de vivre à la campagne. Au début, j'ai dû m'y faire mais je me sens à nouveau chez moi, même si Saint-Pétersbourg me manque.

Qu'est-ce qui vous manque le plus ?

Lombaerts : La vie dans une grande ville. C'est incomparable avec tout ce qu'on connaît ici. On rencontre des tas de gens mais on se sent anonyme. J'adore ça.

Est-il possible que vous retourniez y vivre un jour ?

Lombaerts : Non, ma femme aime la Belgique. Notre retour lui fait plus plaisir qu'à moi. Notre fille, Victoria, a deux ans et demi et vient d'entrer à l'école. Elle porte un prénom russe et nous l'appelons souvent Vika, le diminutif russe de Victoria. Mais aller à l'école en Russie... Ce n'est pas simple et je ne veux pas lui faire subir cela. Je regrette de ne plus y habiter mais on ne peut pas penser qu'à soi. Ma fille compte plus que moi.

" J'ai davantage la mentalité russe qu'américaine "

Que retenez-vous de la Russie ?

Lombaerts : Les gens disaient que j'étais à moitié russe. Je ne parlais pas beaucoup, je n'étais pas gentil pour le plaisir. Les Russes vont droit au but et ils ne font preuve d'ouverture que s'ils vous font confiance. C'est le contraire des Américains, qui vous appellent tout de suite my friend et vous tapent sur l'épaule.

J'ai découvert que j'avais davantage la mentalité russe, il faut aussi que je sois à l'aise avant de m'ouvrir. Mes meilleurs amis sont toujours mes amis d'il y a vingt ans. Et je ne suis sûrement pas le plus calme de la bande.

Vous connaissez votre femme depuis 13 ans. Pourquoi allez-vous si bien ensemble ?

Lombaerts : Tout est si harmonieux entre nous... Tout va de soi. Je ne dois jamais faire un effort, jamais aller à l'encontre de ce que je pense. Elle me connaît et sait qu'elle doit me laisser faire, qu'elle ne doit pas attendre trop de compliments de ma part. Elle sait que je l'aime mais que je ne suis pas très ouvert. Je ne suis pas du genre à raconter ma journée.

Etes-vous quelqu'un de renfermé ?

Lombaerts : ( il réfléchit) Quand j'y pense bien, oui : je suis un peu renfermé. Plus que je ne le pensais. Quand quelque chose ne va pas, je le garde pour moi, je ne dis rien. Je pense que ma femme aimerait que les choses soient différentes, que je sois plus ouvert, mais je crois aussi qu'elle l'accepte. Je suis quelqu'un de calme.

" Quoi qu'on fasse, la nature reprend toujours le dessus "

Avez-vous réussi à retrouver ce calme en Belgique ?

Lombaerts : Oui, j'ai un grand jardin et trois hectares de bois. Ça suffit à mon bonheur. J'adore la nature, ses odeurs, les oiseaux, ma pelouse couverte de fleurs violettes, les abeilles, les arbres... Je trouve ça beau. Les arbres de mon jardin ont 150 à 200 ans, ils ont une histoire dont je ne connais rien. Ça m'intrigue.

J'aime l'histoire, j'aime voir évoluer l'arbre que j'ai planté... Dans dix ans, il aura un tout autre caractère. C'est un processus lent, on ne peut pas le précipiter. C'est tout l'inverse de la façon dont nous vivons, toujours sous pression.

Pourquoi la nature vous intrigue-t-elle ?

Lombaerts : La vie est si fugace que nous nous donnons à fond dans tout ce que nous faisons mais, comparés à l'univers, nous ne sommes rien. Nous sommes si nombreux sur terre. Et tous ces gens soi-disant importants... Que représentent-ils vraiment dans l'absolu ? Dans tous ces siècles d'histoire ?

Prenez le climat. On serait en train de le détruire mais il se remettra toujours, avec ou sans nous. Ce que nous faisons n'est pas bon pour nous, pour les animaux et pour les plantes mais, tôt ou tard, la nature reprendra le dessus. Dans des milliards d'années, de toute façon, tout sera différent. Il faut élargir son horizon, considérer l'ensemble (il marque une pause).

Ce que j'ai du mal à imaginer, c'est le cosmos. On dit qu'il est infini, qu'il peut se rétrécir ou s'étendre. Mais en quoi ? Qu'est-ce qui peut influencer cela ? C'est le genre de choses qui me préoccupent.

" Je ne crois pas en un dieu "

Vous réfléchissez beaucoup au sens de la vie ?

Lombaerts : Oui, quand même. Je ne crois pas en un dieu. Pour moi, il n'y a rien après la mort mais je crois qu'il y a de la vie ailleurs que sur terre. S'il y a des milliers d'étoiles, c'est qu'il y a d'autres planètes. Je ne crois pas que notre génération ni la prochaine rencontreront des extra-terrestres. Ce n'est pas nécessaire non plus. Ce que je trouve fascinant, c'est de savoir qu'on ne pourra jamais dire avec certitude de quoi se compose le monde.

Vous vivez à nouveau près de Bruges, la ville qui vous a vu grandir. Parlez nous de votre jeunesse.

Lombaerts : J'ai grandi à Sint-Andries, juste derrière l'Olympiapark. Je pouvais aller au Club Bruges à pied. Ma jeunesse, c'était le football. Nous habitions le long d'une route relativement importante et il était difficile de jouer en rue mais, la plupart du temps, nous tournions dans le quartier.

Je passais beaucoup de temps chez mon grand-père, Raoul Lombaerts. Il avait été secrétaire communal, c'était un homme très sage que j'aimais beaucoup. Nous jouions au football dans le jardin, même s'il n'aimait pas trop cela. Il le faisait pour moi. Tous les mercredis, le week-end, pendant les vacances...

Il a donc beaucoup compté pour moi, il m'a donné des leçons de vie. Il relativisait les choses mieux que personne car il avait connu les camps de concentration, pendant quatre ans...

" Il faut être heureux d'être en vie chaque jour et pouvoir se contenter de peu "

Il en parlait ?

Lombaerts : A moi, oui. Avec ses enfants, c'était plus difficile, peut-être parce que c'était encore frais. Il me parlait des privations. Je lui posais des questions et je pense que ça lui faisait du bien de vider son sac. Ils devaient manger des rats pour survivre et les Allemands leur faisaient fabriquer des sabots. Ils en faisaient un plus grand que l'autre, croyant saboter l'ennemi. Mais en fait, ils se sabotaient eux-mêmes car les sabots, c'était pour les gens du camp...

Son frère est décédé peu avant la fin de la guerre au cours de la marche de la mort vers la Mer Morte (les Allemands ont forcé les prisonniers à faire cette marche pour effacer les traces des camps, ndlr). Mon grand-père m'a un jour montré une photo de l'époque où il venait juste de rentrer en Belgique. Il ne pesait plus que 38 kilos. Il avait gardé son pyjama, cette tenue bleue bien connue, avec son numéro dessus. Il voulait qu'on la mette sur son cercueil après sa mort. Il me disait toujours : "Gamin, je ne suis pas heureux d'avoir connu cela mais c'est la plus belle leçon de vie que j'aie reçue."

Pour moi, il n'y a rien après la mort mais je crois qu'il y a de la vie ailleurs que sur terre. " Nicolas Lombaerts

C'était quoi, cette leçon de vie ?

Lombaerts : Il faut être heureux d'être en vie chaque jour et pouvoir se contenter de peu. C'est comme ça qu'il vivait. C'était un homme très modeste qui ne dépensait pas grand-chose et prenait du plaisir dans tout ce qu'il faisait.

" Mon grand-père a passé quatre ans dans un camp de concentration "

C'est de ses histoires que vous tenez cette fascination pour la Deuxième Guerre mondiale ?

Lombaerts : Certainement. Je partais des histoires de mon grand-père pour me faire une idée plus générale, pour comprendre le contexte. Car quand on est petit et qu'on entend cela, on ne comprend pas ce qu'il se passait exactement, quels intérêts étaient en jeu. Je m'y suis intéressé de plus en plus et c'était d'autant plus passionnant que, dans ce que je lisais, je retrouvais les histoires de mon grand-père. Quatre ans de camp de concentration... On imagine mal ce que c'est.

Vous a-t-il aussi raconté comment il est arrivé là ?

Lombaerts : Mon grand-père était un vrai royaliste, pro Léopold III. Il s'est engagé dans la résistance avec son frère et ils distribuaient des flyers dans toutes les boîtes du quartier. Un jour, quand ils sont rentrés à la maison, les Allemands les attendaient. Le voisin les avait dénoncés. Ils ont été arrêtés et évacués vers différentes camps de concentration, notamment à Dachau.

A-t-il revu le voisin par la suite ?

Lombaerts : Je lui ai posé la question. Je lui ai demandé s'il avait pu lui pardonner. Je crois que je n'aurais pas pu. Son frère est mort dans les camps, tout de même. Mais manifestement, lui, il a pu.

" Je ne suis pas du genre à tourner autour du pot "

Pour s'engager dans la résistance, il fallait avoir les idées très claires et une forte personnalité. Vous vous reconnaissez dans votre grand-père ?

Lombaerts : L'idée générale que j'ai de la société vient en partie de ce qu'il m'a raconté. Ça m'a incité à réfléchir à certaines choses, à lire, à construire ma propre idée. Mais parfois, j'abandonne, je me dis que ça ne sert à rien de s'énerver. Ou alors, je trouve ça chouette. Parfois, j'ai besoin de jurer un bon coup. (il rit) Mais c'est vrai : j'ai des opinions bien tranchées et j'en suis fier. Quand on me demande mon avis, je le donne. Dans mon milieu, en tout cas. Mes amis et ma famille me connaissent : je ne suis pas du genre à tourner autour du pot.

Nicolas Lombaerts : " J'ai des opinions bien tranchées et j'en suis fier ", Inge Kinnet
Nicolas Lombaerts : " J'ai des opinions bien tranchées et j'en suis fier " © Inge Kinnet

Quelle a été l'influence de l'éducation que vos parents vous ont donnée ?

Lombaerts : Une éducation sans oeillères qui me permet d'être ouvert d'esprit. Nous regardions chaque jour le journal télévisé ensemble, ou des émissions comme Terzake, avec des débats politiques. Je ne dirai pas que nous parlions de politique à la maison mais il nous arrivait de nous énerver par rapport à ce qui se disait sur antenne. Mes parents ont toujours insisté pour que j'étudie le plus longtemps possible. J'avais la chance d'avoir des qualités physiques et de l'intelligence. Peu de gens peuvent en dire autant et c'était à moi d'en tirer le meilleur profit.

Je regrette la vie à Saint-Pétersbourg mais je ne peux pas penser qu'à moi. Ma fille est plus importante que moi. " Nicolas Lombaerts

Comment avez-vous réussi à combiner vos études universitaires en droit et trois ans de football à Gand ?

Lombaerts : Ça n'a pas été simple. Je n'allais pas souvent aux cours et je devais surtout apprendre par moi-même. Pendant les examens, j'avais mes rituels : j'étudiais de telle heure à telle heure, je faisais une sieste, je mangeais, je recommençais à étudier, j'allais à l'entraînement, etc. Ma mère faisait le reste. Je ne devais penser qu'à mes études. Elle connaissait ma structure et tout était prêt à temps : mes repas, mon jus d'orange... C'était incroyable. Je lui en suis extrêmement reconnaissant.

" Le plus important, dans un travail, c'est le salaire "

Et votre père ?

Lombaerts : Il était avocat. Il l'est toujours, d'ailleurs. Mon grand-père, dont je vous ai parlé, avait aussi étudié le droit. Je l'ai fait pendant trois ans mais je n'ai pas terminé mes études. Le plus important, dans un travail, c'est le salaire et j'ai eu l'occasion d'aller au Zenit. On parle d'une autre dimension... Je ne pense pas que j'aurais pu gagner en dix ans ce que j'ai gagné là-bas en un an. Il aurait donc été insensé de ne pas y aller. Mon père était d'accord avec moi et je pense que c'est le cas de toute personne ayant un minimum de bon sens.

Reprendrez-vous vos études après le football ?

Lombaerts : Je m'intéresse toujours au droit mais aussi à la politique. Le débat social me préoccupe. De là à devenir politicien... C'est trop dur. Là, on ne parle plus de société mais d'autre chose.

Qu'est-ce qui vous frappe dans le débat social actuel ?

Lombaerts : Que le ton s'est durci, qu'on polarise beaucoup. Dans ce monde, il est difficile d'être différent. On ne peut plus avoir d'avis, j'ai parfois l'impression qu'on doit avoir honte de ce qu'on dit pour ne blesser personne. On vous traite vite de raciste, vous devez faire attention à ce que vous dites quand vous parlez du climat. On veut une pensée unique.

C'est l'époque des moralisateurs...

Lombaerts : Oui et ça me dérange. Je suis plutôt conservateur, un peu nostalgique. C'est peut-être pour ça que Saint-Pétersbourg me manque autant.

" On devrait revenir à la base "

Qu'avez-vous de conservateur ?

Lombaerts : J'aime l'histoire et je fais souvent référence au passé. Je ne dirai pas que tout était mieux avant mais j'ai un bon souvenir de l'époque de ma jeunesse. Nous pouvions nous promener tranquillement en rue, il n'y avait pas de téléphone portable. Je ne pense pas que les jeunes d'aujourd'hui vivent comme cela.

Qu'est-ce qui devrait changer, selon vous ?

Lombaerts : On devrait revenir à la base, vivre simplement et laisser vivre les autres. Pour moi, nous sommes tous égaux devant la loi mais il faut laisser les femmes être femmes et les hommes être hommes. Dernièrement, j'ai entendu une discussion au sujet de l'allaitement dans une piscine. Laissez vivre les gens, c'est aussi ne pas leur imposer des choses. Je trouve aussi qu'on doit pouvoir rire de tout. Si c'est à mon détriment, tant mieux, ça me permet de répliquer.

A quel point la sensibilité de la société vous a-t-elle changé ?

Lombaerts : Je dois dire que je m'adapte. En Belgique, je ne sors pas beaucoup, vous ne me verrez pas souvent faire la fête. Si je n'étais pas un personnage public, je me sentirais plus libre. Je tiens compte des médias. Parce que j'estime que je ne peux pas faire autrement.

Vous estimez ne pas devoir tout dire dans la presse ?

Lombaerts : Oui et c'est embêtant. Avant, on pouvait donner son avis plus facilement, on tenait davantage compte du contexte. Maintenant, avec les réseaux sociaux, il n'y a plus de nuances. Quand vous accordez une interview, on en retire des phrases et tout ce que vous dites est gonflé. Une phrase suffit à dégrader votre image. Jusqu'ici, je n'en ai pas trop souffert, parce que je suis prudent. Mais cela signifie que je dois parfois tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler car je sais que certains sujets sur lesquels j'ai un avis sont sensibles. Je dois parfois être infidèle à moi-même pour ne pas être brûlé.

" Il n'y a qu'ici que mon salaire pose problème "

Nicolas Lombaerts est encore sous contrat pour un an à Ostende et il jouera sans doute toujours à la côte la saison prochaine. " Si je n'ai pas d'offre plus intéressante, je reste ", dit-il. " Mais qui sait si je n'aurai pas la chance de vivre une nouvelle aventure. Je suis ouvert à tout mais les conditions ne doivent pas être plus mauvaises que celles que j'ai à Ostende. "

On a souvent dit que vous coûtiez trop cher. Comment vivez-vous cela ?

Lombaerts : Je le savais en arrivant ici mais je ne m'attendais pas à ce que ça pose autant de problèmes. Ce n'est pas gai à entendre et j'ai peut-être sous-estimé cela mais ça n'est vraiment devenu un problème qu'après le départ de Marc Coucke. Et puis, en Russie, je gagnais beaucoup plus alors que la plupart des gens vivent plus difficilement qu'ici. Et là, on n'a jamais rien dit. Ici, on en a fait un problème pour se débarrasser de moi, pensant que j'allais craquer. Mais j'ai un contrat et je n'ai jamais forcé personne à le signer. Lorsque les nouveaux dirigeants sont arrivés, les chiffres étaient déjà sur papier.

Comment avez-vous géré la période au cours de laquelle vous n'avez pas joué ?

Lombaerts : Je ne vais pas dire que j'en ai souffert mais ce n'était pas facile.

Comment ont-ils justifié cela ?

Lombaerts : Au départ, ils ont invoqué des raisons sportives. Par la suite, ils ont reconnu que c'était à cause de mon salaire. Je crois surtout que c'était cela. Ils se sont dit que si je ne jouais pas, je partirais. Je n'en veux pas à l'entraîneur, je m'entendais bien avec lui et il doit aussi écouter ses patrons. Moi, je crois qu'ils ont très mal géré la situation. Sans quoi je serais sans doute déjà parti.

Comment ça ?

Lombaerts : Ils auraient dû me proposer un montant un peu inférieur à ce qu'il me restait à percevoir et me libérer afin que je puisse signer ailleurs. J'espère que les gens comprennent que je ne vais pas prendre mes cliques et mes claques pour repartir à l'étranger et me contenter de la moitié de mon salaire. Je suis près de chez moi, ma famille est bien installée. Si je pars, j'ai droit à une compensation. Je dois veiller à mes intérêts. Dans le monde du football, c'est généralement chacun pour soi. D'ailleurs, ils n'ont pas hésité à me mettre sur le banc. Et le jour où j'arrêterai de jouer, ce n'est pas eux qui viendront me demander si j'ai de quoi manger.

Nicolas Lombaerts : " Je trouve qu'on doit pouvoir rire de tout. Si c'est de moi, tant mieux, comme ça je peux répliquer. ", Inge Kinnet
Nicolas Lombaerts : " Je trouve qu'on doit pouvoir rire de tout. Si c'est de moi, tant mieux, comme ça je peux répliquer. " © Inge Kinnet
La maison de Nicolas Lombaerts (34) borde les 540 hectares que forment le Vagevuurbos et le domaine provincial de Lippensgoed-Bulskampveld. Elle a été construite il y a deux ans, juste avant son retour en Belgique. De son jardin, à Hertsberge, il passe ainsi d'une forêt à l'autre, en pleine nature. " Parfois, je viens ici pour me promener avec ma femme et ma fille mais la plupart du temps, c'est pour un jogging de 10 km ou une randonnée à vélo ", dit le défenseur d'Ostende. Comment avez-vous vécu votre retour en Belgique, après dix ans à Saint-Pétersbourg ? Nicolas Lombaerts : J'ai dû me réhabituer. Je ne vais pas dire que je suis un solitaire mais j'aime me retrouver avec moi-même. J'ai compris cela lorsque j'étais en Russie, seul avec ma femme et, à la fin, ma fille. Je vivais dans un cocon, je n'avais guère de contacts avec les autres. En Belgique, c'est différent. Ici, on est moins anonyme : tout le monde vous voit, sait ce que vous faites et fait des commentaires. C'est pourquoi j'ai choisi de vivre à la campagne. Au début, j'ai dû m'y faire mais je me sens à nouveau chez moi, même si Saint-Pétersbourg me manque. Qu'est-ce qui vous manque le plus ? Lombaerts : La vie dans une grande ville. C'est incomparable avec tout ce qu'on connaît ici. On rencontre des tas de gens mais on se sent anonyme. J'adore ça. Est-il possible que vous retourniez y vivre un jour ? Lombaerts : Non, ma femme aime la Belgique. Notre retour lui fait plus plaisir qu'à moi. Notre fille, Victoria, a deux ans et demi et vient d'entrer à l'école. Elle porte un prénom russe et nous l'appelons souvent Vika, le diminutif russe de Victoria. Mais aller à l'école en Russie... Ce n'est pas simple et je ne veux pas lui faire subir cela. Je regrette de ne plus y habiter mais on ne peut pas penser qu'à soi. Ma fille compte plus que moi. Que retenez-vous de la Russie ? Lombaerts : Les gens disaient que j'étais à moitié russe. Je ne parlais pas beaucoup, je n'étais pas gentil pour le plaisir. Les Russes vont droit au but et ils ne font preuve d'ouverture que s'ils vous font confiance. C'est le contraire des Américains, qui vous appellent tout de suite my friend et vous tapent sur l'épaule. J'ai découvert que j'avais davantage la mentalité russe, il faut aussi que je sois à l'aise avant de m'ouvrir. Mes meilleurs amis sont toujours mes amis d'il y a vingt ans. Et je ne suis sûrement pas le plus calme de la bande. Vous connaissez votre femme depuis 13 ans. Pourquoi allez-vous si bien ensemble ? Lombaerts : Tout est si harmonieux entre nous... Tout va de soi. Je ne dois jamais faire un effort, jamais aller à l'encontre de ce que je pense. Elle me connaît et sait qu'elle doit me laisser faire, qu'elle ne doit pas attendre trop de compliments de ma part. Elle sait que je l'aime mais que je ne suis pas très ouvert. Je ne suis pas du genre à raconter ma journée. Etes-vous quelqu'un de renfermé ? Lombaerts : ( il réfléchit) Quand j'y pense bien, oui : je suis un peu renfermé. Plus que je ne le pensais. Quand quelque chose ne va pas, je le garde pour moi, je ne dis rien. Je pense que ma femme aimerait que les choses soient différentes, que je sois plus ouvert, mais je crois aussi qu'elle l'accepte. Je suis quelqu'un de calme. Avez-vous réussi à retrouver ce calme en Belgique ? Lombaerts : Oui, j'ai un grand jardin et trois hectares de bois. Ça suffit à mon bonheur. J'adore la nature, ses odeurs, les oiseaux, ma pelouse couverte de fleurs violettes, les abeilles, les arbres... Je trouve ça beau. Les arbres de mon jardin ont 150 à 200 ans, ils ont une histoire dont je ne connais rien. Ça m'intrigue. J'aime l'histoire, j'aime voir évoluer l'arbre que j'ai planté... Dans dix ans, il aura un tout autre caractère. C'est un processus lent, on ne peut pas le précipiter. C'est tout l'inverse de la façon dont nous vivons, toujours sous pression. Pourquoi la nature vous intrigue-t-elle ? Lombaerts : La vie est si fugace que nous nous donnons à fond dans tout ce que nous faisons mais, comparés à l'univers, nous ne sommes rien. Nous sommes si nombreux sur terre. Et tous ces gens soi-disant importants... Que représentent-ils vraiment dans l'absolu ? Dans tous ces siècles d'histoire ? Prenez le climat. On serait en train de le détruire mais il se remettra toujours, avec ou sans nous. Ce que nous faisons n'est pas bon pour nous, pour les animaux et pour les plantes mais, tôt ou tard, la nature reprendra le dessus. Dans des milliards d'années, de toute façon, tout sera différent. Il faut élargir son horizon, considérer l'ensemble (il marque une pause). Ce que j'ai du mal à imaginer, c'est le cosmos. On dit qu'il est infini, qu'il peut se rétrécir ou s'étendre. Mais en quoi ? Qu'est-ce qui peut influencer cela ? C'est le genre de choses qui me préoccupent. Vous réfléchissez beaucoup au sens de la vie ? Lombaerts : Oui, quand même. Je ne crois pas en un dieu. Pour moi, il n'y a rien après la mort mais je crois qu'il y a de la vie ailleurs que sur terre. S'il y a des milliers d'étoiles, c'est qu'il y a d'autres planètes. Je ne crois pas que notre génération ni la prochaine rencontreront des extra-terrestres. Ce n'est pas nécessaire non plus. Ce que je trouve fascinant, c'est de savoir qu'on ne pourra jamais dire avec certitude de quoi se compose le monde. Vous vivez à nouveau près de Bruges, la ville qui vous a vu grandir. Parlez nous de votre jeunesse. Lombaerts : J'ai grandi à Sint-Andries, juste derrière l'Olympiapark. Je pouvais aller au Club Bruges à pied. Ma jeunesse, c'était le football. Nous habitions le long d'une route relativement importante et il était difficile de jouer en rue mais, la plupart du temps, nous tournions dans le quartier. Je passais beaucoup de temps chez mon grand-père, Raoul Lombaerts. Il avait été secrétaire communal, c'était un homme très sage que j'aimais beaucoup. Nous jouions au football dans le jardin, même s'il n'aimait pas trop cela. Il le faisait pour moi. Tous les mercredis, le week-end, pendant les vacances... Il a donc beaucoup compté pour moi, il m'a donné des leçons de vie. Il relativisait les choses mieux que personne car il avait connu les camps de concentration, pendant quatre ans... Il en parlait ? Lombaerts : A moi, oui. Avec ses enfants, c'était plus difficile, peut-être parce que c'était encore frais. Il me parlait des privations. Je lui posais des questions et je pense que ça lui faisait du bien de vider son sac. Ils devaient manger des rats pour survivre et les Allemands leur faisaient fabriquer des sabots. Ils en faisaient un plus grand que l'autre, croyant saboter l'ennemi. Mais en fait, ils se sabotaient eux-mêmes car les sabots, c'était pour les gens du camp... Son frère est décédé peu avant la fin de la guerre au cours de la marche de la mort vers la Mer Morte (les Allemands ont forcé les prisonniers à faire cette marche pour effacer les traces des camps, ndlr). Mon grand-père m'a un jour montré une photo de l'époque où il venait juste de rentrer en Belgique. Il ne pesait plus que 38 kilos. Il avait gardé son pyjama, cette tenue bleue bien connue, avec son numéro dessus. Il voulait qu'on la mette sur son cercueil après sa mort. Il me disait toujours : "Gamin, je ne suis pas heureux d'avoir connu cela mais c'est la plus belle leçon de vie que j'aie reçue." C'était quoi, cette leçon de vie ? Lombaerts : Il faut être heureux d'être en vie chaque jour et pouvoir se contenter de peu. C'est comme ça qu'il vivait. C'était un homme très modeste qui ne dépensait pas grand-chose et prenait du plaisir dans tout ce qu'il faisait. C'est de ses histoires que vous tenez cette fascination pour la Deuxième Guerre mondiale ? Lombaerts : Certainement. Je partais des histoires de mon grand-père pour me faire une idée plus générale, pour comprendre le contexte. Car quand on est petit et qu'on entend cela, on ne comprend pas ce qu'il se passait exactement, quels intérêts étaient en jeu. Je m'y suis intéressé de plus en plus et c'était d'autant plus passionnant que, dans ce que je lisais, je retrouvais les histoires de mon grand-père. Quatre ans de camp de concentration... On imagine mal ce que c'est. Vous a-t-il aussi raconté comment il est arrivé là ? Lombaerts : Mon grand-père était un vrai royaliste, pro Léopold III. Il s'est engagé dans la résistance avec son frère et ils distribuaient des flyers dans toutes les boîtes du quartier. Un jour, quand ils sont rentrés à la maison, les Allemands les attendaient. Le voisin les avait dénoncés. Ils ont été arrêtés et évacués vers différentes camps de concentration, notamment à Dachau. A-t-il revu le voisin par la suite ? Lombaerts : Je lui ai posé la question. Je lui ai demandé s'il avait pu lui pardonner. Je crois que je n'aurais pas pu. Son frère est mort dans les camps, tout de même. Mais manifestement, lui, il a pu. Pour s'engager dans la résistance, il fallait avoir les idées très claires et une forte personnalité. Vous vous reconnaissez dans votre grand-père ? Lombaerts : L'idée générale que j'ai de la société vient en partie de ce qu'il m'a raconté. Ça m'a incité à réfléchir à certaines choses, à lire, à construire ma propre idée. Mais parfois, j'abandonne, je me dis que ça ne sert à rien de s'énerver. Ou alors, je trouve ça chouette. Parfois, j'ai besoin de jurer un bon coup. (il rit) Mais c'est vrai : j'ai des opinions bien tranchées et j'en suis fier. Quand on me demande mon avis, je le donne. Dans mon milieu, en tout cas. Mes amis et ma famille me connaissent : je ne suis pas du genre à tourner autour du pot. Quelle a été l'influence de l'éducation que vos parents vous ont donnée ? Lombaerts : Une éducation sans oeillères qui me permet d'être ouvert d'esprit. Nous regardions chaque jour le journal télévisé ensemble, ou des émissions comme Terzake, avec des débats politiques. Je ne dirai pas que nous parlions de politique à la maison mais il nous arrivait de nous énerver par rapport à ce qui se disait sur antenne. Mes parents ont toujours insisté pour que j'étudie le plus longtemps possible. J'avais la chance d'avoir des qualités physiques et de l'intelligence. Peu de gens peuvent en dire autant et c'était à moi d'en tirer le meilleur profit. Comment avez-vous réussi à combiner vos études universitaires en droit et trois ans de football à Gand ? Lombaerts : Ça n'a pas été simple. Je n'allais pas souvent aux cours et je devais surtout apprendre par moi-même. Pendant les examens, j'avais mes rituels : j'étudiais de telle heure à telle heure, je faisais une sieste, je mangeais, je recommençais à étudier, j'allais à l'entraînement, etc. Ma mère faisait le reste. Je ne devais penser qu'à mes études. Elle connaissait ma structure et tout était prêt à temps : mes repas, mon jus d'orange... C'était incroyable. Je lui en suis extrêmement reconnaissant. Et votre père ? Lombaerts : Il était avocat. Il l'est toujours, d'ailleurs. Mon grand-père, dont je vous ai parlé, avait aussi étudié le droit. Je l'ai fait pendant trois ans mais je n'ai pas terminé mes études. Le plus important, dans un travail, c'est le salaire et j'ai eu l'occasion d'aller au Zenit. On parle d'une autre dimension... Je ne pense pas que j'aurais pu gagner en dix ans ce que j'ai gagné là-bas en un an. Il aurait donc été insensé de ne pas y aller. Mon père était d'accord avec moi et je pense que c'est le cas de toute personne ayant un minimum de bon sens. Reprendrez-vous vos études après le football ? Lombaerts : Je m'intéresse toujours au droit mais aussi à la politique. Le débat social me préoccupe. De là à devenir politicien... C'est trop dur. Là, on ne parle plus de société mais d'autre chose. Qu'est-ce qui vous frappe dans le débat social actuel ? Lombaerts : Que le ton s'est durci, qu'on polarise beaucoup. Dans ce monde, il est difficile d'être différent. On ne peut plus avoir d'avis, j'ai parfois l'impression qu'on doit avoir honte de ce qu'on dit pour ne blesser personne. On vous traite vite de raciste, vous devez faire attention à ce que vous dites quand vous parlez du climat. On veut une pensée unique. C'est l'époque des moralisateurs... Lombaerts : Oui et ça me dérange. Je suis plutôt conservateur, un peu nostalgique. C'est peut-être pour ça que Saint-Pétersbourg me manque autant. Qu'avez-vous de conservateur ? Lombaerts : J'aime l'histoire et je fais souvent référence au passé. Je ne dirai pas que tout était mieux avant mais j'ai un bon souvenir de l'époque de ma jeunesse. Nous pouvions nous promener tranquillement en rue, il n'y avait pas de téléphone portable. Je ne pense pas que les jeunes d'aujourd'hui vivent comme cela. Qu'est-ce qui devrait changer, selon vous ? Lombaerts : On devrait revenir à la base, vivre simplement et laisser vivre les autres. Pour moi, nous sommes tous égaux devant la loi mais il faut laisser les femmes être femmes et les hommes être hommes. Dernièrement, j'ai entendu une discussion au sujet de l'allaitement dans une piscine. Laissez vivre les gens, c'est aussi ne pas leur imposer des choses. Je trouve aussi qu'on doit pouvoir rire de tout. Si c'est à mon détriment, tant mieux, ça me permet de répliquer. A quel point la sensibilité de la société vous a-t-elle changé ? Lombaerts : Je dois dire que je m'adapte. En Belgique, je ne sors pas beaucoup, vous ne me verrez pas souvent faire la fête. Si je n'étais pas un personnage public, je me sentirais plus libre. Je tiens compte des médias. Parce que j'estime que je ne peux pas faire autrement. Vous estimez ne pas devoir tout dire dans la presse ? Lombaerts : Oui et c'est embêtant. Avant, on pouvait donner son avis plus facilement, on tenait davantage compte du contexte. Maintenant, avec les réseaux sociaux, il n'y a plus de nuances. Quand vous accordez une interview, on en retire des phrases et tout ce que vous dites est gonflé. Une phrase suffit à dégrader votre image. Jusqu'ici, je n'en ai pas trop souffert, parce que je suis prudent. Mais cela signifie que je dois parfois tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler car je sais que certains sujets sur lesquels j'ai un avis sont sensibles. Je dois parfois être infidèle à moi-même pour ne pas être brûlé.