Il y a un peu moins d'un an, fin juin 2020, Liverpool était sacré champion d'Angleterre pour la première fois depuis trente ans. Il y a dix jours, en Écosse, les Rangers mettaient fin à dix ans de disette en s'offrant le sacre national. Et le week-end dernier, c'était au tour de l'Union de décrocher les lauriers en D1B et de retrouver l'élite belge, 48 longues années après l'avoir quittée. Le point commun entre ces différents événements? Des clubs historiques, un titre longuement attendu, mais aussi et surtout des stades vides et des supporters privés de véritables célébrations. La comparaison s'arrête là: plutôt étiquetés Celtic, les supporters unionistes n'apprécieraient guère d'être associés aux Rangers.
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Il y a un peu moins d'un an, fin juin 2020, Liverpool était sacré champion d'Angleterre pour la première fois depuis trente ans. Il y a dix jours, en Écosse, les Rangers mettaient fin à dix ans de disette en s'offrant le sacre national. Et le week-end dernier, c'était au tour de l'Union de décrocher les lauriers en D1B et de retrouver l'élite belge, 48 longues années après l'avoir quittée. Le point commun entre ces différents événements? Des clubs historiques, un titre longuement attendu, mais aussi et surtout des stades vides et des supporters privés de véritables célébrations. La comparaison s'arrête là: plutôt étiquetés Celtic, les supporters unionistes n'apprécieraient guère d'être associés aux Rangers. Patron de la brasserie Cantillon, Jean est tombé dans le bain de l'Union dès l'enfance: "Je suis pour ainsi dire né au stade. Mon arrière-grand-père habitait rue du Melon, à deux pas du stade, et est devenu supporter. Mon grand-père a suivi le mouvement et naturellement, je suis aussi allé au stade tout gamin. Aujourd'hui les sept petits-enfants de la famille viennent aussi aux matches." Également sponsor du club via sa brasserie, Jean a assez mal vécu cette saison si étrange: "Il y a eu beaucoup de frustration. Le fait de ne pas pouvoir extérioriser cette joie que nous a procuré l'équipe, ni de pouvoir la partager avec d'autres était assez dur. Il y a quand même beaucoup d'anciens parmi les supporters, des gens que je côtoie depuis des années avec qui j'aurais voulu partager toutes ces émotions. Au coup de sifflet final, j'ai hurlé et même pleuré, mais en voyant ces images de célébration, il y avait quand même de la tristesse de voir ce stade vide à la télé. C'est très ambigu comme sentiment." Un constat que partage Sabrina, membre du groupe de supporters des Fidèles: "On a vécu cette saison en demi-teinte parce qu'il y a la frustration de ne pas être là. Ils nous ont fait des matches incroyables et on se disait que si on avait été sur place, le stade aurait explosé. Ça aurait été de grands moments, avec des anecdotes à raconter encore des années plus tard. Mais d'un autre côté, on est tellement fiers. Fiers de voir ce qu'ils ont fait sans nous. Sans nous physiquement, du moins, parce qu'on a essayé de garder les liens via les réseaux sociaux ou avec certains joueurs avec lesquels on a des contacts. On a essayé de leur montrer qu'on était derrière eux, qu'ils n'étaient pas seuls. Au final, ça a fonctionné, ils ont fait le taf et je pense que mine de rien, on était un peu là quand même." Quatrième génération d'une famille de Jaune et Bleu, Sabrina, et son frère Nico, ont été biberonnés à l'Union: "Quand j'étais toute petite, je n'avais jamais mis les pieds dans un stade et mon arrière-grand-père me parlait déjà de football. Il était tellement passionné que j'ai aimé sans même savoir ce que c'était. Puis à l'âge de 18-19 ans, j'ai voulu venir voir de mes propres yeux. Je me suis mise dans les pourtours dont il m'avait si souvent parlé et ça a été instantané. Depuis, le stade, c'est ma maison." Alors forcément, huis clos oblige, les matches à la télé, pour elle, c'était en famille: "C'était l'euphorie devant la télé. Je crois que tout Saint-Gilles m'a entendue à chaque match, mes voisins ont dû se poser des questions." Habitué du stade depuis plus de cinquante ans ( voir encadré), Philippe aussi a dû vivre sa passion par écran interposé. "Il faut bien avouer que de temps en temps, on faisait un peu péter la bulle. On était parfois trois ou quatre à la maison. Avec de la Cantillon évidemment. Comme il y a le couvre-feu, il est arrivé que certains dorment à la maison. Mais ce n'est clairement pas la même chose, il manque l'atmosphère du stade." Une ambiance qui manque fortement à Anthony, 22 ans et fervent Unioniste depuis bientôt cinq ans: "Mon premier match, c'était Union-Antwerp en D2. L'Union se battait pour être dans le top 8 et rester dans ce qui allait devenir la D1B, tandis que l'Antwerp pouvait être champion en cas de victoire. Un match épique remporté 2-1 par l'Union sous la neige, la grêle, la pluie et finalement le soleil. C'est un pote de mon frère qui habite pas très loin du stade qui m'a fait découvrir tout ça. Je connaissais déjà des gars qui étaient actifs parmi les supporters, donc je suis revenu. Il y a quelque chose ici. Il y une âme, de vraies valeurs, c'est ça qui m'a vraiment plu." S'il était de tous les matches, à domicile comme en déplacement, le foot de salon, très peu pour lui. "Regarder un match sans ambiance, ça ne me correspond pas. J'en ai quand même regardé quelques-uns, les matches importants, mais souvent, je me contentais des résumés. Ce qui est important pour moi, ce qui me fait vibrer, c'est l'atmosphère du stade." Une atmosphère à laquelle les Unionistes ont pu un peu regoûter à l'automne dernier, le temps de trois rencontres, disputées devant un public restreint, regroupé en "bulles". Une expérience qui est loin d'avoir séduit. "Maintenir la distanciation et rester sur les petits sièges à la con qu'ils ont dû rajouter à la tribune debout, ça ne correspond vraiment pas à la façon dont j'aime vivre les matches", estime Anthony. "Je me devais d'être là, ma place était là", embraye Sabrina. "Mais vu les mesures qui étaient mises en place, c'était très compliqué, très restrictif. Moi qui suis d'un tempérament sanguin et un peu impulsive, c'est impossible pour moi d'être dans le stade et de ne pas crier ou chanter. Si c'est pour faire une saison comme ça... Être là sans être là... En fait, je vivais plus les matches devant ma télé." "Lors du match de Coupe, je suis parti à la mi-temps comme une dizaine d'autres. C'était vraiment l'enfer!", conclut Jean. Si être supporter, c'est avant tout la passion du foot, d'une équipe, de couleurs, les tribunes vivent et sont également vectrices de liens sociaux. Des amitiés qui se nouent au fil des week-ends, gagnent en importance ou parfois se limitent à l'enceinte du stade. "Il y a des gens que je ne vois qu'au stade", confirme Philippe. "On a dû s'organiser. On a créé des groupes WhatsApp ou Messenger et on discute de l'Union et d'autres choses. On essaye de se tenir au courant comme ça, de garder le lien. On n'a pas vraiment le choix." "L'Union, c'est une famille.", confirme Sabrina. "On se connaît depuis des années, on se croise en rue, on se klaxonne quand on s'aperçoit l'un ou l'autre. Chez les Fidèles, on a aussi pas mal d'anciens qui n'ont pas toujours les moyens d'avoir Eleven ou ne savent pas utiliser internet pour voir les matches en streaming. Donc, on a tenté de garder le lien via les réseaux sociaux, de les tenir au courant. On avait aussi besoin de partager les moments qu'on vivait. La semaine était longue entre les matches et l'Union a un peu été notre bulle d'oxygène à tous. On a tous vécu une année compliquée et la seule chose qui nous apportait un peu de baume au coeur, c'était ça. Pendant nonante minutes, on ne pensait pas à tout ce qu'il y avait autour. L'Union nous a fait un bien fou cette année." Si les plus anciens se souviennent avec émotion de l'Union en D1, la majorité des supporters actuels n'a jamais connu l'Union au sein de l'élite. 48 ans, c'est long! Qu'est-ce que ça représente pour eux? "La D1, c'est quelque chose. Là, le titre est acquis, mais j'ai encore l'impression de rêver ", sourit Jean, qui a assisté à des rencontres de première division enfant, mais en garde peu de souvenirs. "Mon grand-père en rêvait de ce retour en D1. Il est décédé il y a dix ans, il n'aura pas connu ça. C'est fort pour nous qui avons tout vécu avec ce club. On est redescendus jusqu'en Promotion, on a connu toutes les difficultés possibles. Je pense au goal d' Ignazio Cocchiere contre Léopoldsburg qui nous offre le maintien en D3, ou à l'arrêt d' Adrien Saussez qui nous permet de rester en D1B il y a à peine trois saisons. Quand on voit d'où on vient, ça rend cette promotion encore plus belle. Mais tant que je ne vivrai pas de matches en D1A, je pense que je ne réaliserai pas vraiment." Visiblement ému, Philippe, lui aussi, pense avant tout à ceux qui ne connaîtront pas cette joie: "C'est fort! En fait, je pense à mes parents, à plein de gars qui ne sont plus là. Dernièrement, il y a l'ami Youssef qui nous a quittés. C'était un super gars, un super Unioniste et il va rater ça. Enfin, il sera là, il sera avec nous... C'est vraiment beaucoup d'émotions..." "Pendant toutes ces années de galère, c'était un rêve: voir l'Union en D1", se souvient Sabrina. "Je vais pouvoir vivre ça. Comme mon arrière-grand-père, comme ma grand-mère et j'espère que le jour où j'aurai des enfants, ils verront l'Union en D1A." Un rêve qui s'est réalisé face au rival de toujours, le RWDM. Une touche finale que les supporters saint-gillois relativisent toutefois. "Ça tourne un peu au vinaigre dernièrement entre supporters", avance Philippe. "Aujourd'hui, on ne peut plus vraiment appeler ça le Derby de la Zwanze", acquiesce Sabrina. "Il y a eu trop de choses, ça a été trop loin. Quand je vois que le plus important du côté de Molenbeek, ce n'est pas de gagner le match, mais juste d'empêcher l'Union de remporter le titre..." Anthony, lui, se fait laconique à l'évocation du rival: "Moi, je suis pour l'Union, les autres je ne m'en occupe pas." Le titre désormais acquis, le peuple saint-gillois se projette d'ores et déjà sur la saison 2021-2022, celle du grand retour au sommet. Et les exemples récents d'équipes ayant réussi brillamment la transition entre la D1B et la D1A ne tardent pas être évoqués. "Je crois qu'on a déjà une équipe qui tiendrait la route dans la deuxième moitié de tableau en première division", assure Philippe. "Avec quelques renforts expérimentés, je pense qu'on vivra une saison tranquille. Un peu comme OHL ou le Beerschot." Anthony abonde dans son sens: "Il faudra d'abord se stabiliser en D1A avant d'avoir des rêves fous, comme l'Europe. J'ai surtout envie d'assister à l'un ou l'autre exploit qui nous fasse vibrer." Sabrina, elle, est avant tout ravie que l'Union rayonne à nouveau: "J'espère que les gens vont se rendre compte qu'on est vraiment crédibles. L'Union a grandi, l'Union a mûri, elle s'est renforcée année après année. J'espère qu'on va faire taire tous ceux qui disent que l'Union n'a pas sa place en D1A." Une place en D1A qui pourrait également être synonyme de changement dans les travées saint-gilloises. Ces supporters "historiques" craignent-ils l'arrivée de "supporters de la D1" et un changement d'atmosphère qui l'accompagne? Non, selon Jean: "Les tribunes de l'Union ont déjà pas mal changé en quelques années, avec beaucoup de nouveaux abonnés. Il n'y a pas si longtemps, on était quelques centaines. On a parfois tendance à se faire une image du supporter saint-gillois comme d'un "bobo qui sort d'un supermarché bio", comme je l'ai encore récemment lu. C'est très caricatural. À l'Union, on retrouve des supporters très différents, issus de toutes les classes sociales. Il y a des gens d'origine étrangère, des expats, des jeunes, des femmes. Le stade reflète assez bien Bruxelles et sa diversité." "C'est vrai qu'il y a un renouvellement", confirme Philippe. "Des petits kets qui viennent ici et c'est franchement génial parce que l'Union revit en fait. S'ils peuvent garder la même optique qu'il y a depuis quelques années, garder ce côté humain, ce sera gagné. La seule crainte qu'on pourrait avoir au niveau du club, c'est que l'actionnaire principal se retire. Mais à partir du moment où on est en D1, que l'objectif fixé il y a trois ans est atteint... Je pense qu'on est bien parti pour vivre quelques saisons tranquilles en D1A." C'est tout le mal qu'on leur souhaite.