À Guadalajara, Gerardo Arteaga avait tout pour être heureux. La deuxième ville du Mexique, qui a accueilli par deux fois la Coupe du monde (1970 et 1986), est l'un des épicentres du football national. Une passion qui s'articule autour de ses deux clubs de première division. D'un côté Chivas, institution presque sacrée, où n'évoluent que des Mexicains, et d'où sont sortis Carlos Vela, Carlos Salcido, ou Javier El Chicharito Hernández. Le club supporté par Arteaga. De l'autre, les Rouge et Noir de l'Atlas, qui se sont longtemps enorgueillis d'être le meilleur centre de formation du pays, après avoir été restructurés par... Marcelo Bielsa, qui y oeuvra plusieurs années entre 1992 et 1995. Andrés Guardado, Jared Borgetti, et surtout, l'ex-Barcelonais Rafa Márquez figurent parmi ses plus glorieux rejetons. Être professionnel dans une ville surnommé la Perle de l'Occident, c'est profiter d'un climat parmi les plus agréables du pays - presque toujours chaud, mais rarement suffoquant - et d'une riche vie nocturne. Cette douceur de vivre avait même conduit les narcos à en faire une zone neutre, où s'installaient leurs familles, avant que le pacte de non-agression périclite au début de la décennie 2010.
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À Guadalajara, Gerardo Arteaga avait tout pour être heureux. La deuxième ville du Mexique, qui a accueilli par deux fois la Coupe du monde (1970 et 1986), est l'un des épicentres du football national. Une passion qui s'articule autour de ses deux clubs de première division. D'un côté Chivas, institution presque sacrée, où n'évoluent que des Mexicains, et d'où sont sortis Carlos Vela, Carlos Salcido, ou Javier El Chicharito Hernández. Le club supporté par Arteaga. De l'autre, les Rouge et Noir de l'Atlas, qui se sont longtemps enorgueillis d'être le meilleur centre de formation du pays, après avoir été restructurés par... Marcelo Bielsa, qui y oeuvra plusieurs années entre 1992 et 1995. Andrés Guardado, Jared Borgetti, et surtout, l'ex-Barcelonais Rafa Márquez figurent parmi ses plus glorieux rejetons. Être professionnel dans une ville surnommé la Perle de l'Occident, c'est profiter d'un climat parmi les plus agréables du pays - presque toujours chaud, mais rarement suffoquant - et d'une riche vie nocturne. Cette douceur de vivre avait même conduit les narcos à en faire une zone neutre, où s'installaient leurs familles, avant que le pacte de non-agression périclite au début de la décennie 2010. Depuis El Vigia, quartier populaire de Zapopan, ville de plus d'un million d'habitants mitoyenne de Guadalajara, Gerardo Arteaga grandissait quelque peu à l'écart des fastes de l'agglomération. Il y vivait toutefois une enfance heureuse. D'un côté, un père qui dirige une école de foot, de l'autre, une mère qui tient l'épicerie familiale. Pourtant, c'est à Torreón, dans un nord mexicain redouté pour son climat désertique et dans une cité ignorée des circuits touristiques qu'Arteaga s'est forgé son destin de footballeur d'exportation. À Santos Laguna, jeune club fondé en 1983, plutôt que chez les vénérables Chivas ou Atlas. "Personne avant nous ne l'avait détecté", s'étonne encore aujourd'hui Eduardo Fentanes, le directeur de formation du club sis à Torreón. "Pourtant, à Guadalajara, les recruteurs ne manquent pas, mais le nôtre, un vieux loup de mer qui se base sur son oeil plutôt que sur les datas, l'a repéré dans une filiale du Club Vaqueros, un club dont l'équipe première jouait en troisième division", indique celui qui a été l'adjoint de Sven-Göran Eriksson quand le Suédois dirigeait la sélection mexicaine (2008-2009). Testé lors d'un tournoi U15, Arteaga convainc d'emblée. "Il était très technique, avait une belle patte gauche", se souvient Omar Tapía, alors en charge de cette catégorie d'âge. "Il avait aussi une grande résistance aérobie, et puis il avait surtout beaucoup de personnalité, il osait prendre des initiatives." Le jeune ado n'intégrera toutefois le club qu'un an plus tard. La famille, surtout la mère, n'est pas forcément emballée de voir partir l'ado à neuf heures de route. "Notre recruteur l'a convaincue", indique Fentanes. "Il lui a dit que c'était une décision difficile, mais que vu son talent et le fait qu'il appartient à une famille de footballeurs, lui l'aurait laissé partir comme s'il s'agissait de son propre fils." Faute de moyens et de temps - l'épicerie familiale est ouverte sept jours sur sept - les Arteaga devront pendant des années se contenter de voir leur fils lors des déplacements de Santos à Guadalajara, pour affronter Chivas ou Atlas. Celui qui évolue alors comme milieu offensif gauche n'est toutefois pas du genre à être sujet au blues. "Il est très sociable, et s'est tout de suite adapté", se souvient Lorena Fuentes, responsable du département de développement intégral des joueurs de Santos Laguna. "Normalement, quand un nouveau arrive à l'école de foot, les autres internes lui font croire qu'une petite fille apparaît la nuit dans les toilettes, qu'il y a des fantômes, mais lui était habitué à passer du temps à jouer avec des garçons plus âgés, car son grand frère a six ans de plus, et au final, c'est lui qui a fait peur à ses camarades." Arteaga devient un Guerrero, un guerrier, surnom des représentants en short d'une agglomération hérissée en milieu hostile. Et ça colle plutôt bien au caractère d'Arteaga. À sa trajectoire aussi, loin d'être un long fleuve tranquille. Sa première saison, en U17, il la passe ainsi sur le banc. À son poste évolue un joueur un peu plus âgé, retenu en sélection. Lui devra attendre les U21 pour enfiler le maillot national. Entre-temps, il a opéré sa mue. "Comme il ne jouait pas en U17, je lui ai dit de suggérer à l'entraîneur de l'essayer comme latéral", se rappelle Tapía, aujourd'hui en charge des U20. "Car il savait déjà défendre, c'était un milieu agressif. Et puis avec sa qualité offensive, il aurait un profil qui intéresse à l'international, car la position de latéral gauche est sans doute celle où existe le plus de besoins." Arteaga se montre sceptique, mais Tapía a plutôt vu juste. Le natif de Zapopan accumule du temps de jeu: milieu offensif quand son aîné part en stage en sélection, et latéral quand il revient. Pas encore indiscutable, Arteaga se plaît toutefois à Santos Laguna, un club qui a mis les moyens pour attirer les jeunes originaires de terres plus engageantes. Au-delà des infrastructures - terrains, vestiaires, salle de musculation - à rendre envieux la quasi-totalité de nos clubs de Jupiler Pro League, les Guerreros proposent un "développement intégral" aux joueurs: département de psychologie sportive et clinique, nutrition, préparation aux relations média ou à la gestion financière. "Ici, en général, les enfants restent à la maison jusqu'à ce qu'ils se marient", décrypte Lorena Fuentes. "Mais le footballeur a besoin d'être rapidement adulte, on veut donc les accompagner dans ce processus." Une université est même en cours de construction pour un club qui fait des études une priorité. Gerardo Arteaga n'était toutefois pas le plus appliqué des élèves. "Ça ne l'intéressait pas, même s'il a terminé le lycée", se rappelle la responsable du département de développement intégral. "Ensuite, on a insisté pour qu'il prenne des cours d'anglais, mais il abandonnait régulièrement. Au final, il s'est rendu compte de son erreur une fois en Belgique. Aujourd'hui, il dit à ses ex-coéquipiers, aux jeunes du centre de bosser leur anglais, de nous écouter, que ça sert vraiment ( Elle rit)." Sur le terrain, l'hyperactif Arteaga n'est en revanche jamais pris en défaut de motivation. "Ce qui m'a toujours marqué chez lui, c'est cette volonté de toujours progresser", souligne Tapía. "Son esprit de rébellion pour surmonter les obstacles, il voulait toujours avoir une longueur d'avance sur le reste." "C'est un grand professionnel", abonde l'Uruguayen Guillermo Almada, actuel entraîneur des Laguneros. "Il faisait attention aux détails, s'alimentait bien, traînait beaucoup au gymnase et à la fin des entraînements, il pouvait rester pour travailler sa finition, ou même ses touches." Un travail de fond, allié à un mental d'acier, creuset de sa réussite. En U20, celui qui vient enfin de gagner ses galons de titulaire comme latéral gauche ne sera ainsi que de passage. Neuf petits matches, avant de faire ses débuts en première division à seulement 18 ans en équipe A, un 1er octobre 2016, date qu'il s'est tatouée en chiffres romains sur l'épaule. Arteaga fait très bonne impression, au point d'intégrer définitivement le groupe professionnel. "En général, au Mexique, les processus sont plus longs", relève Eduardo Fentanes. "Mais lui était prêt, même si à ce moment le règlement aidait, car il obligeait à faire jouer un certain nombre de minutes en équipe première à des éléments formés au club." "Il a toujours été comme ça: il n'a pas peur et s'adapte rapidement", appuie Tapía. "Que ce soit le foot ou la boxe, Gerardo est simplement bon dans ce qu'il aime", ajoute Lorena Fuentes. "En pro, il a ainsi tout de suite inspiré confiance à ses coéquipiers, malgré son jeune âge." Dès 2018, il est même convoqué pour la première fois en sélection nationale. Mais cette ascension express va susciter quelques craintes au sein du club. L'hyperactif Arteaga saura-t-il canaliser son énergie? "On a dû le freiner", se rappelle Fuentes. "Car une fois en première division, il a voulu quitter l'internat du centre de formation, alors qu'on voyait qu'il n'était pas forcément prêt, assez mature, pour gérer les sollicitations externes, d'autant que c'est quelqu'un d'extraverti. Il est donc resté six mois de plus. Et quand il est parti, sa famille était prête à l'accompagner et lui avait les moyens de leur payer des billets d'avion avec son salaire. Il y avait toujours quelqu'un avec lui: son père, sa mère, ou sa soeur." Pas adepte non plus de la vie monacale, Arteaga se permet tout de même quelques sorties. "Mais étant donné sa condition physique, le lundi, il ne connaissait pas de retard à l'allumage", se souvient la responsable du département de développement intégral. "Et puis il a rapidement mûri." Dans une interview donnée cette année à ESPN, le tenace Arteaga a d'ailleurs critiqué le "manque de discipline" régnant, selon lui, au sein du football mexicain, et "ces joueurs qui se plaignent tout le temps". Des propos qui ont beaucoup fait parler au sein du plus grand pays hispanophone au monde, qui exporte toujours au compte-goutte ses footballeurs. Arteaga a lui toujours tout donné. Lors du tournoi Clausura 2018 (janvier-mai), il souffre pourtant, mis de côté par Dante Siboldi, et supplanté par Jésus Angulo, un joueur de sa génération au profil plus prudent. Quand Santos Laguna obtient le sixième titre de champion de sa jeune histoire au terme de la saison, l'espoir des Vert et Blanc ne dispute même pas une minute de la finale. Quatre mois plus tard, il est pourtant appelé en sélection A pour la première fois. "Gerardo surmonte toujours l'adversité et ne doute jamais", admire Fentanes. Mais sa carrière va réellement décoller avec l'arrivée de l'entraîneur uruguayen, Guillermo Almada, en avril 2019. Lui aime les latéraux entreprenants, qui viennent surprendre l'arrière-garde adverse. "Sa vocation offensive était évidente", nous dit le coach. "Et tout le potentiel qu'on avait observé, il l'a confirmé d'emblée sur le terrain." Dans le 4-2-3-1 "protagoniste" d'Almada, Arteaga se régale. "Dans notre système, comme on joue très haut, on expose pourtant beaucoup les défenseurs", souligne le coach charrua. "Mais avec sa vitesse, sa force, il était efficace en un contre un, même si on a dû travailler ça avec lui." Pour le tournoi Apertura 2019, première saison complète d'Almada, Santos écrase la saison régulière, avant d'échouer dès le premier tour des play-offs, en quart de finale. "Il a été un des grands acteurs de notre saison", loue le technicien uruguayen. Quand le KRC Genk approche le jeune Mexicain, l'entraîneur n'est donc pas surpris. "On était convaincus que son avenir serait radieux", assure-t-il. Santos Laguna ne va pas le retenir. Il faut dire que dans un championnat aux tendances autarciques, le club de Torreó est lui tourné vers l'Europe. Un partenariat le lie même depuis 2010 au Celtic Glasgow, club avec lequel il partage ses couleurs. Aujourd'hui, le latéral gauche est un objet de fierté pour les Laguneros, qui suivent autant qu'ils le peuvent ses prestations dans le Limbourg. "Il a encore progressé", estime Almada. "Et il va continuer à le faire, car il évolue dans un environnement propice à son développement, puis il ira jouer dans un grand club." Pour Omar Tapía, ce futur dans un des grands championnats européens ne fait pas non plus de doute. "Sa position est très recherchée et s'il reste humble, travailleur, je ne pense pas qu'il va s'éterniser à Genk", dit l'entraîneur des U20. En attendant, le latéral qui fêtera ses 23 ans le 7 septembre continue d'arpenter son couloir en hyperactif, comme on laboure un champ pour rendre la terre plus fertile. "L'évolution du poste de latéral favorise Gerardo", conclut Fentanes. "Car il est léger, rapide, mais aussi résistant. Je ne lui mets pas de plafond, ça dépendra de son mental, de sa volonté." Celle d'un jeune homme qui s'est arraché à Guadalajara dès ses quatorze ans, pour triompher dans le désert. Par Thomas Goubin