On dirait presque une vengeance. Un coup de poignard asséné par le hasard dans le dos d'un club qui se serait un peu trop vanté de diminuer son importance. L'assassin frappe sur sa scène de crime préférée: un tirage au sort. Pour sa grande découverte de la phase de poules de la Ligue des Champions, le FC Midtjylland est versé dans le groupe D en compagnie de Liverpool, de l'Atalanta et de l'Ajax. L'occasion pour Brian Priske, le coach des Danois, de se frotter à quelques références des bancs de touche continentaux: Jürgen Klopp, Gian Piero Gasperini et Erik ten Hag.
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On dirait presque une vengeance. Un coup de poignard asséné par le hasard dans le dos d'un club qui se serait un peu trop vanté de diminuer son importance. L'assassin frappe sur sa scène de crime préférée: un tirage au sort. Pour sa grande découverte de la phase de poules de la Ligue des Champions, le FC Midtjylland est versé dans le groupe D en compagnie de Liverpool, de l'Atalanta et de l'Ajax. L'occasion pour Brian Priske, le coach des Danois, de se frotter à quelques références des bancs de touche continentaux: Jürgen Klopp, Gian Piero Gasperini et Erik ten Hag. Éliminé par Getafe lors de la précédente Europa League, le coach ajacide est invité à comparer le jeu rugueux des Madrilènes à des Danois que les observateurs attendent costauds, voire vicieux. "C'est une équipe énervante à jouer, mais pas comme Getafe. Ils sont fair-play. Ils ont une façon différente de la nôtre d'atteindre un résultat. Ils misent sur des détails du match pour prendre l'avantage. Les coups de pied arrêtés, par exemple." C'est un football à l'arrêt dans un jeu danois en plein mouvement qui place Midtjylland sous les feux de la rampe. En 2015, le club du Jutland décroche son premier titre de champion du Danemark avec 25 buts inscrits sur phase arrêtée, alors que ses meilleurs concurrents dépassent tout juste la dizaine. "On ne peut pas dépenser plus d'argent que nos adversaires, donc on doit penser mieux qu'eux", explique alors à The Correspondant Rasmus Ankersen, director of football du club et grand agenceur d'un projet statistique imaginé par Matthew Benham, également propriétaire de Brentford et pionnier de l'usage très poussé des datas sur les terrains de football. "On pense qu'une analyse attentive des datas peut nous donner cette marge", poursuit Ankersen. Les phases arrêtées, incarnation la plus marquante du projet sur le terrain, sont méticuleusement étudiées dans un set-piece lounge dirigé par l'un des adjoints de Glen Riddersholm, alors coach principal des Wolves de Midtjylland. Un certain Brian Priske. "Ce sont des heures de travail acharné, dans les salles de réunion et sur le terrain", explique au Guardian l'ancien défenseur de Bruges et de Genk. Des brainstormings collectifs où Priske, souvent accompagné par Ankersen et Benham par la magie de Skype, présente aux joueurs des dizaines de combinaisons potentielles sur coup franc ou corner, parfois ressorties de rencontres disputées vingt ans plus tôt. Une mission particulièrement chronophage, parce que celui qui lutte contre le hasard ne compte forcément pas ses heures. Au bout des années passées dans le costume d'adjoint, Brian Priske finit par recevoir sa chance à la tête de l'équipe du Jutland. Avec succès, puisqu'il décroche un titre et une qualification pour la phase de poules du grand bal européen au bout de sa première saison complète à la MCH Arena. Équipe puissante et intense, référence nationale en termes de pressing et d'occasions de but, son Midtjylland sait également se transformer en forteresse, ne concédant en moyenne que 7,9 tirs par rencontre lors de la saison 2019-2020. Tout, dans le football des Danois, semble parfaitement rationalisé. À l'image d'une NBA qui a mieux localisé ses positions de tir suite à la révolution statistique qui a chamboulé le basket outre-Atlantique, le club fonctionne à l'analyse toujours plus pointue. Priske encourage ses hommes à entrer dans la surface pour finir les occasions, leur expliquant que les buts inscrits sur des frappes à distance sont des phénomènes rares. Pas de quoi aller contre le jeu, puisque le club reste le plus prolifique du pays à distance cette saison, mais bien une manière d'éviter les frappes parfois intempestives, décochées avant de réfléchir à leur opportunité. "Je trouve les datas importants. Pour moi, c'est un outil qui peut aider à prendre des décisions", justifie sur le site du matricule 1 le nouveau coach de l'Antwerp, pour ses premiers mots dans le costume de chef d'orchestre du Great Old. Toujours en quête d'un détail pour améliorer la performance de ses couleurs, Priske mise par exemple sur les longues touches de son arrière droit Joël Andersson, utilisées comme des corners: les défenseurs centraux montent, les Wolves sont six ou sept dans la surface, et le danger est presque systématiquement au rendez-vous d'une phase au potentiel encore sous-exploité par le football. "Prendre l'avantage sur des détails", prévenait Erik ten Hag. Sur le terrain, le Midtjylland de Brian Priske s'articule généralement en 4-2-3-1, avec une flexibilité qui ne lui interdit pas une adaptation face à un adversaire, surtout s'il est supérieur comme c'était le cas en Ligue des Champions. Des latéraux aventureux compensés par un duo costaud et plus conservateur devant la défense, et une ligne de trois virevoltante derrière un attaquant robuste capable d'évoluer en pivot - rôle tenu à la MCH Arena par Paul Onuachu avant son transfert vers Genk -, la recette privilégie clairement l'efficacité à l'originalité. Surtout, elle dépasse la simple personnalité de l'entraîneur, dans un club où le coach est presque affilié aux idées prônées par le board. La philosophie mise en place par Rasmus Ankersen détermine la marche à suivre et le banc de touche est épaulé par toutes sortes de spécialistes ou d'analystes pour l'aider à piloter le navire du Jutland. À Gand, Jess Thorup (également ancien coach des Wolves) trouvait par exemple tout à fait logique d'accepter un renfort dont il n'était pas personnellement fan, mais dont le profil était validé par la cellule de scouting, un héritage de son passage par Midtjylland. Difficile, donc, d'imaginer actuellement le fonctionnement de Priske hors du méticuleux moule danois. Tout juste peut-on noter un paradoxe. Celui qui veut que le rendement du club sur phase arrêtée, son baromètre historique, n'avait jamais été aussi faible que cette saison, la deuxième de l'ancien responsable des coups de pied arrêtés dans le costume de coach principal. Et relever cette phrase, sortie de la bouche du nouveau patron sportif de l'Antwerp à l'heure de définir sa vision du football: "Je veux attaquer avec beaucoup de joueurs, faire un pressing haut avec beaucoup de puissance et d'intensité." Inévitablement, le profil séduit. Au printemps 2020, le Standard est le premier à venir aux nouvelles, quand les Rouches cherchent un homme capable d'assumer l'épineuse succession de Michel Preud'homme. Aux yeux liégeois, trop de doutes persistent quant à la capacité de Brian Priske à garder la tête froide dans un environnement de travail bien plus ardent que le très calme Midtjylland. En outre, le contrat qui le lie au club danois nécessite de payer une indemnité, et la perspective de disputer la phase de poules de la Ligue des Champions attire l'ancien défenseur. Genk est ensuite venu à la charge, avant de faire marche arrière pour les mêmes raisons. Moins rebuté par la dépense, l'Antwerp de Paul Gheysens a mis la main au portefeuille. De quoi refaire le pas vers la modernité analytique et le pressing ambitieux entamé un an plus tôt avec Ivan Leko, mais désormais plus freiné par les méthodes à l'ancienne d'un Lucien D'Onofrio qui ne cachait jamais son sourire désapprobateur quand on lui parlait de datas. Présenté comme un homme de vestiaire, et pas seulement de chiffres, Brian Priske doit permettre au Great Old de moderniser son football comme il l'a fait avec son stade. Sans oublier d'où il vient, mais en essayant enfin de choisir où il va en pensant plus loin que le terme de la saison en cours. L'occasion de savoir si un homme qui a vécu dans le confort d'un projet pensé dans les moindres détails peut, par la suite, devenir l'architecte d'une maison qui cherche encore ses fondations sportives.