Dans le football suisse des années 30, Stefan Knezevic serait probablement vu comme un ovni. À l'époque, un certain Karl Rappan, alors entraîneur de la Nati, y développe un football connu depuis pour avoir été l'ancêtre du catenaccio. Aux trois défenseurs alignés habituellement de ce temps-là, Rappan en rajoute un quatrième, positionné plus bas sur l'échiquier. Sans le savoir, l'Autrichien vient de créer le poste de libéro et de révolutionner le football mondial. Avant de donner une âme puis des maux de tête au football italien, cette technique dite du "verrou suisse" accouchera de deux des trois meilleures performances helvètes en Coupe du monde, avec les quarts de finale des éditions 1938 et 1954.
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Dans le football suisse des années 30, Stefan Knezevic serait probablement vu comme un ovni. À l'époque, un certain Karl Rappan, alors entraîneur de la Nati, y développe un football connu depuis pour avoir été l'ancêtre du catenaccio. Aux trois défenseurs alignés habituellement de ce temps-là, Rappan en rajoute un quatrième, positionné plus bas sur l'échiquier. Sans le savoir, l'Autrichien vient de créer le poste de libéro et de révolutionner le football mondial. Avant de donner une âme puis des maux de tête au football italien, cette technique dite du "verrou suisse" accouchera de deux des trois meilleures performances helvètes en Coupe du monde, avec les quarts de finale des éditions 1938 et 1954. On ne sait pas le rapport qu'entretient aujourd'hui Stefan Knezevic à l'histoire de son pays, mais on sait au moins que le nouveau transfuge carolo a appris à museler à sa manière les meilleurs attaquants du Royaume. Pourtant, loin de l'image du libéro d'antan, le Suisse est un défenseur moderne dont on loue le sens de l'anticipation. Absent contre Gand le week-end dernier, Knezevic a loupé par la même ses premières minutes en championnat après un début de saison canon. Un premier bilan appréciable en forme de certification par l'exemple pour Edward Still. Officialisé le 16 mai dernier à son poste de T1, le nouveau maître de bord hennuyer était arrivé de Chine avec sa philosophie et un souhait, susceptible selon lui de faciliter sa mise en place tactique. Ses principes renvoyaient aux 3-5-2 ou 3-4-3 observés depuis le début de saison. Son premier choix pour appliquer sa méthode: un défenseur suisse de 24 ans inconnu du grand public et des radars carolos. Mi-mai, Stefan Knezevic ne figure en effet sur aucune base de données du Sporting de Charleroi. Mais quand Edward Still en parle pour la première fois à Mehdi Bayat, l'administrateur délégué des Zèbres retrouve pourtant rapidement la trace d'un joueur dont le nom avait déjà figuré dans le passé sur d'anciens rapports liés à un ex-coéquipier de Knezevic passé par son club formateur de Lucerne. La suite, c'est le processus logique d'un club au système de fonctionnement vertical, embryonnaire, mais souvent efficace. Ce qui ailleurs ressemble à une cellule de recrutement tient à Charleroi dans ce que Mehdi Bayat aime appeler "ses quatre yeux". Ceux de ces quatre scouts triés sur le volet et censés valider ou non une recrue. "Quand Edward m'a parlé de Stefan, j'ai logiquement demandé à chacun de mes yeux de me faire un rapport détaillé", raconte le boss carolo. "Tous sont revenus avec une analyse positive, ce qui est très rare." Suffisamment singulier pour faire passer Edward Still de la case de coach débutant à "cinquième oeil" de Mehdi Bayat. Dans la foulée de ce premier transfert estival bouclé et avant même d'avoir vu Knezevic évoluer en match officiel, le rôle d'Edward Still dans le screening des recrues est déjà grandissant. Une sorte de crédit de confiance alloué sans intérêt dans l'attente du verdict définitif concernant le dossier du Suisse. Et pour cause, si le transfert de Knezevic a coûté moins cher au Sporting que le montage financier imaginé pour faire venir Adem Zorgane en Wallonie et obtenir 50% des parts du joueur, le coût de la transaction resterait estimé à un peu plus d'un million et demi d'euros. Une somme qui place Stefan Knezevic dans le top 5 des transferts records de l'histoire du club derrière Victor Osimhen, Dodi Lukebakio, Adem Zorgane donc, et Ryota Morioka. Des noms suffisamment ronflants pour supposer la pression ressentie par Edward Still au moment de voir son poulain faire ses premiers pas en championnat. "Tu ne peux jamais être certain de ce qu'un joueur va t'apporter, de sa capacité d'intégration, mais tu peux en tout cas tout faire pour limiter les risques et la part d'incertitude", développe à ce sujet Edward Still quand on l'interroge sur la part de doute inhérente à un transfert. "De toute façon, il suffit de jeter un regard dans le rétroviseur pour comprendre que l'erreur est parfois imprévisible. Je me souviendrai toujours de Juan Sebastián Verón qui signe à Manchester. À l'époque, c'est le plus gros transfert de l'histoire de United et Verón l'un des meilleurs milieux du monde, mais le joueur s'est planté. West Ham avec Felipe Anderson, c'est la même histoire. Ce que je veux dire par là, c'est que quel que soit le joueur, tu n'as jamais de garantie à 100% qu'il va réussir. Moi, ce que je fais pour éviter ça, c'est que je suranalyse le joueur. Stefan, avant même de le rencontrer, j'avais l'impression de la connaître." Le diagnostic ne trompera pas. Quand Edward Still rencontre Stefan Knezevic pour la première fois, l'ancien adjoint d' Ivan Leko a des heures de visionnage derrière lui et va jusqu'à surprendre le Suisse par sa connaissance aiguë de ses défauts et qualités. Restait alors à convaincre un joueur déjà âgé de 24 ans de tenter sa chance dans un club moyen d'un championnat intermédiaire. "J'ai été honnête avec lui", rejoue Still. "Il sait qu'a priori, il ne vient pas ici pour jouer le titre ou pour bénéficier d'un centre d'entraînement incroyable. On ne peut pas leur mentir, aux mecs. Alors, on leur dit la vérité. Dans le cas de Stefan, je lui ai dit qu'il était là pour se développer et que si ça fonctionnait comme je le pense, il pourrait prétendre à un plus grand club, dans un plus grand championnat dans un avenir proche." En Suisse, on dit regretter que le joueur n'ait pas eu l'occasion de franchir un palier dans son championnat domestique. Tout le mérite d'une direction carolo convaincante qui aura su doubler les meilleurs clubs de Super League. À Charleroi, on peut en tout cas déjà se frotter les mains du filon Knezevic soufflé par Still. De fait, deux mois et demi seulement après l'arrivée de son nouveau défenseur, le transfert sortant de Dorian Dessoleil direction l'Antwerp était déjà la première conséquence heureuse du rendement affiché par les nouvelles recrues dans leur ensemble. De Stelios Andreou à Stefan Knezevic, en passant par la promotion en équipe première du jeune Martin Wasinski. "Forcément, on a réagi différemment en fonction de Dorian suite à notre bon début de saison et aux réussites des trois joueurs précités", avoue Mehdi Bayat. "On a aussi vu que Jules Van Cleemput était capable de jouer dans une défense à trois. Ce sont des choses qui ont influencé notre manière d'agir." Et qui aura surtout permis à la direction sambrienne de palper sans amertume les quelques deux millions et demi d'euros déboursés par l'Antwerp pour leur capitaine. "Honnêtement, je pense que c'est grâce à Stefan que j'ai pu partir," avoue sans peine Dorian Dessoleil lui-même. "Sans la stabilité défensive qu'il a amenée avec Stelios depuis le début de saison, Mehdi aurait sans doute plus réfléchi. Là, les choses paraissaient limpides." Tellement simples que les têtes pensantes carolos n'auront pas jugé utile d'aller chercher un défenseur d'expérience supplémentaire en toute fin de mercato, préférant opter pour un pari avec le Togolais Loïc Bessile. "On aurait pu aller chercher un 6 sur 10 en Belgique", ajoute encore de façon imagée le T1 carolo. "C'est-à-dire un joueur d'expérience, qui connaît le championnat et nous aurait apporté des garanties. On l'aurait peut-être fait si Dorian était parti en début d'été. Entre-temps, on avait pu voir que Stefan était prêt pour assumer un rôle de leader défensif." À 24 ans, le Suisse serait surtout ce qu'on définit de nos jours comme un "leader naturel". De ceux qui s'imposent par leurs prestations plus que par les décibels qu'ils éructent. "Stefan, il n'a pas besoin de parler fort pour se faire entendre", confirme son voisin de vestiaire Anass Zaroury. "D'ailleurs, il ne parle que l'anglais, mais ça ne l'a pas empêché de très vite s'intégrer parce qu'il est très ouvert. Il n'hésite pas à parler à tout le monde, sans distinction aucune en fonction de l'âge, de la langue ou des origines. Et puis surtout, il a une intelligence de jeu quand il défend. C'est quelqu'un qui n'a pas besoin de crier sur tout le monde pour bien faire son boulot." Aux dires de son coach, il a en fait tout du défenseur moderne. "Avant, il y avait beaucoup de défenseurs qui faisaient du bruit. Mais aujourd'hui, les gueulards à la Sergio Ramos ou à la John Terry, c'est fini, ça. Moi, en tout cas, je préfère largement un mec que je n'entends pas sur le terrain, mais qui fait son taf plutôt qu'un autre qui crierait sur tout le monde sans être irréprochable. C'est juste un autre style de leadership. Regardez Brandon Mechele à Bruges. Il ne pète pas un mot sur le terrain, mais il est partout." Stefan Knezevic, lui, est bien à Charleroi, mais n'oublie pas sa Suisse natale. "De temps en temps, il me montre des photos de lacs en Suisse", se marre encore Anass Zaroury. "Il me dit que c'est le plus beau pays du monde. Que c'est incomparable avec le Maroc... J'ai beaucoup de mal à le croire, mais au moins, ça me fait rigoler." Triste constat si l'on en déduit que le plus beau pays du monde aurait donc inventé le catenaccio...