"Si je le connais ? Ben bien sûr que je le connais. Il joue où maintenant ? ... Au Standard de Liège ? Très bon choix pour le club et pour lui. "
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"Si je le connais ? Ben bien sûr que je le connais. Il joue où maintenant ? ... Au Standard de Liège ? Très bon choix pour le club et pour lui. " C'est Guy Roux qui parle. Une journée où on a Guy Roux au téléphone, c'est souvent une journée qui se passe bien. 80 balais mais toujours la même gouaille, toujours les mêmes formules fusées. Il fait toujours mouche. Et il le sait. " Je suis sur Europe 1 depuis 1992, j'ai le record de longévité, et s'ils continuent à renouveler le contrat d'un gars de mon âge, ça veut sûrement dire que j'ai des choses intéressantes à raconter, non ? " Ça va durer une bonne vingtaine de minutes, ce coup de fil où il nous parle de Nicolas Gavory, le nouveau défenseur du Standard. Et on va se marrer à plusieurs moments... Son message subliminal : " À mon âge, j'ai bien le droit de dire tout ce que je pense, on ne va quand même plus me taper sur les doigts. Non mais ! " Lui, il va un peu taper sur Auxerre, le club qui a formé Gavory et qui l'a lancé dans le foot pro. Taper sur Auxerre. Mais pas que. À 13 ans, le petit Nicolas quitte sa Picardie pour intégrer le centre de formation de l'AJA. " Ses parents ont déménagé avec lui, le club leur a donné un job, ils sont devenus concierges du bâtiment qui était à l'entrée du centre. Ils faisaient ça très bien, ils n'avaient que des amis : les mômes, les parents, les entraîneurs. Le père faisait un peu le flic, très gentiment, il s'assurait que tout se passe bien, qu'il n'y ait pas d'incidents. Je crois que c'était un ancien policier, ça a dû l'aider. Ils mettaient des petits bacs de fleurs aux fenêtres et tout ça, c'était coquet. Des gens très bien, vraiment. Des vrais Français moyens. On en a soixante millions, des Français moyens. " Puis la légende se reprend. " Non, quand je dis soixante millions, j'exagère. On a quand même dix millions de cons, il doit nous rester cinquante millions de Français moyens... " Et donc, Nicolas Gavory se forme à la prestigieuse école bourguignonne, après ses premiers pas à Beauvais. À ce moment-là, Guy Roux n'entraîne plus l'équipe Première mais il reste très présent dans la maison. C'est comme ça qu'il est témoin de la progression du Picard. " Dès le lendemain de mon dernier match sur le banc d'Auxerre, une victoire en finale de la Coupe de France, on m'a complètement écarté du département professionnel. Les dirigeants se sont un peu vexés de ma réussite, je crois. Mais j'ai continué à superviser les gamins, le centre de formation était à 500 mètres du stade. " À 17 ans, Gavory découvre déjà le foot pro. Il monte en équipe Première de l'AJA et débute en Ligue 2. Il se retrouve aussi, occasionnellement, en sélections nationales d'âge. " On parlait pas mal de lui au club ", se souvient Thomas Monconduit, coéquipier à l'époque et pilier de Ligue 1 avec Amiens aujourd'hui. " Il passait pour un produit du club prometteur. Son pied gauche, on en parlait beaucoup. Un gauche très pur. S'il se retrouve maintenant dans un club du niveau du Standard de Liège, ce n'est pas un miracle ou un piston. Il est assez technique, il a une très belle frappe, il peut être spectaculaire à certains moments. Il marque peu, mais quand il le fait, c'est en général beau à voir. Je pense qu'il va plaire au public belge. " À ses débuts pros, Gavory est un pur médian offensif. La reconversion comme défenseur latéral ne viendra que plus tard. " Si on fait son portrait-robot, c'est parfaitement équilibré ", enchaîne Guy Roux. " C'est un gaucher naturel, et pas un manche du droit. Il jouait milieu offensif gauche, tout le monde à Auxerre estimait que c'était un poste fait pour lui. Il a une technique complète. Il est moyen dans le jeu de tête. Il voit bien le jeu. Et il a des bonnes cuisses bien appuyées. Il pourrait jouer sans problème dans un club moyen de Ligue 1. " Mais il y a un gros bug dans l'ascension du gamin. Deux bonnes années après ses débuts, il est frappé par une blessure de merde : pubalgie. Le genre de truc dont on sait quand ça commence, pas quand ça va s'arrêter. Chez lui, ça va durer un an. La bonne occasion, pour le dieu vivant du Stade de l'Abbé Deschamps, de placer une nouvelle punchline. " On l'a lancé trop tôt en équipe pro. Physiquement, il n'était pas prêt. Il n'était pas fini. On lui a fait abandonner le programme de formation pour le placer dans un programme de compétition. Ce n'est pas sa faute, bien sûr. Quel jeune refuserait une chance en Ligue 2 à 17 ou 18 ans ? En attendant, il l'a payé. Cher. À Auxerre, j'ai assisté à la formation puis à l'éclosion de gars comme Basile Boli, Philippe Mexès, Djibril Cissé. On se mettait bien d'accord pour ne pas les brûler, pour ne pas leur faire sauter des étapes essentielles. Après ça, le club a commencé à faire un peu n'importe quoi. Regarde son bilan depuis une dizaine d'années, regarde combien de bons footballeurs il a encore réussi à produire. On ne parle plus de la même chose. Et regarde combien d'entraîneurs ont défilé. En faisant n'importe quoi, on laisse au bord de la route des gars de grande valeur. Aujourd'hui, Auxerre est le seul club français avec un actionnariat majoritaire chinois. De temps en temps, il faut assumer ses choix. " Cette pubalgie tenace est un moment clé dans le parcours de Nicolas Gavory. À son retour sur les terrains, il prend une décision radicale : il casse son contrat à l'AJA. Quitte à prendre le risque de faire définitivement une croix sur son rêve. Ça ne clique pas avec le nouvel entraîneur, donc il estime qu'il n'a pas fort le choix. Il signe en National, la D3, avec Béziers. Le plan en or pour se faire oublier. Son seul but, à ce moment-là, est de retrouver du temps de jeu. " Nos parcours se ressemblent ", explique Thomas Monconduit. " J'ai souffert de la même blessure, j'ai aussi été out pendant des mois, j'ai aussi décidé de quitter Auxerre à ce moment-là. Gavory a mis du temps pour remonter progressivement, moi aussi. J'ai signé à Amiens, aussi en National. On est montés en Ligue 2, puis en Ligue 1. Je pense que, tous les deux, on a fait preuve d'intelligence sur ce coup-là. On ne s'est pas obstinés à Auxerre, on s'est dit qu'on pouvait se reconstruire ailleurs. Il faut parfois oser prendre des risques. On a été audacieux. " Guy Roux revient sur la blessure de Nicolas Gavory et la place dans le contexte de l'évolution des méthodes d'entraînement. " Pour moi, sa pubalgie peut parfaitement s'expliquer par le fait qu'on l'ait lancé trop tôt à un haut niveau. Il y a tellement d'autres footballeurs doués qui se sont brûlés pour les mêmes raisons. Tu ne trouves pas que le gros pourcentage de blessures musculaires dans le foot d'aujourd'hui, c'est interpellant ? Quand j'entraînais l'équipe pro d'Auxerre, en début de préparation, je ne leur donnais pas le ballon avant qu'ils aient fait une centaine de kilomètres. Ils ne touchaient la balle que pour les petits matches, pas pour les autres exercices. La centaine de kilomètres, ils la faisaient en une dizaine de jours. Ce n'était pas la mer à boire, non plus. À 50 balais, je faisais encore les dix kilomètres avec eux. Après, j'ai commencé à tricher un peu, à couper. Pendant la saison, il y avait un rite immuable : tous les mardis, c'était la course de huit bornes dans les bois. C'est fini, entre-temps, tout ça. Maintenant, tout le monde fait du fractionné. Du fractionné... Et ça se ressent. Tu fais six fois 80 mètres, ça te fait au total un demi-kilomètre, ça n'a rien à voir avec huit ou dix bornes. L'endurance est complètement négligée dans le foot moderne, c'est pour ça qu'il y a autant d'accidents. Même dans les plus grands clubs européens. Mais comment tu voudrais que ça soit autrement ? Le jour où ils reprennent en début de saison, c'est visite médicale et distribution des équipements. Le lendemain, ils embarquent dans un Boeing pour aller jouer un match de gala à Los Angeles ou à Tokyo. Et le troisième jour, c'est déjà le match. Après, tu t'étonnes qu'il y ait des crashes, des blessures graves, des indisponibilités de longue durée. On leur dit : Prenez un coach personnel pendant vos vacances. Mais qui le fait ? Cristiano, il se fait photographier partout avec sa fiancée, mais lui, il commence sa journée par un footing d'une heure et demie à la fraîche... " On s'éloigne un peu du parcours de Nicolas Gavory... Il fait deux saisons en National avec un temps de jeu XXL. Suffisant pour remonter d'un échelon, pour retrouver la Ligue 2. À Clermont cette fois. On est à l'été 2017. Sans le vouloir, avec cette signature, il entre dans l'histoire. Il intègre l'effectif du seul noyau professionnel masculin du monde à être entraîné par une femme. Corinne Diacre, l'actuelle sélectionneuse des Bleues à peine sorties de la Coupe du monde. La saison de Clermont démarre fort, une seule défaite sur les six premiers matches. La fédé française vient s'y servir, elle débauche l'entraîneuse. La solution pour la remplacer est trouvée en interne : Pascal Gastien, le directeur du centre de formation, reprend l'équipe. Gavory, définitivement reconverti en défenseur latéral, fait un gros championnat, avec 12 assists. Allô Pascal Gastien... " Ce qui m'étonne aujourd'hui, ce n'est pas que ce joueur se retrouve dans un club du haut du panier en Belgique. C'est le fait qu'aucune équipe de Ligue 1 n'ait pensé à lui depuis sa saison à Clermont. Si on m'avait donné un club de Ligue 1, je l'aurais automatiquement pris dans ma valise. C'est un joueur zéro problème. Il a un pied gauche comme j'en ai rarement vu, il est capable d'aller vite, il défend bien, il peut ressortir des ballons proprement, même quand il est mis sous pression, il a une qualité technique bien au-dessus de la moyenne. Avec moi, il donnait presque tous les coups francs et les corners. On a marqué pas mal de buts sur ces actions-là. Il est parti pour faire une très belle carrière. Il sait où il veut aller et il y arrivera. Sa personnalité est bien affirmée. " L'expérience à Clermont ne dure qu'un an. Les Néerlandais d'Utrecht l'achètent pour un montant rikiki (250 à 300.000 euros). À 23 ans, Nicolas Gavory découvre une D1. " J'ai directement applaudi son choix ", continue Pascal Gastien. " Les Pays-Bas, c'était un championnat parfait pour son évolution. J'étais persuadé qu'il allait réussir là-bas. J'étais au courant depuis pas mal de temps qu'Utrecht le suivait, et je continuais à me demander pourquoi les clubs de Ligue 1 continuaient à dormir ! Maintenant, quand je parle du championnat néerlandais, je ne suis peut-être pas le plus objectif... J'étais un grand fan du grand Ajax et ça m'a poursuivi. J'ai toujours adoré ce jeu-là et j'ai d'ailleurs failli jouer à Twente. " À Utrecht, c'est un Belge qui lui sert de grand frère dès le premier jour : Cyriel Dessers (ex-Louvain et Lokeren notamment). La raison est d'abord linguistique. " Quand il est arrivé, il ne parlait évidemment pas un mot de néerlandais, mais il ne connaissait aussi que quelques rudiments d'anglais ", nous explique Dessers. " Vu que je parle néerlandais et français, on m'a demandé de m'occuper de lui, et on nous a mis côte à côte dans le vestiaire. Il était assez fermé au début, à cause de la barrière de la langue. Je lui faisais les traductions. Et il nous faisait rire parce qu'il se promenait tout le temps avec un dico français / anglais. Quand il a commencé à se débrouiller un peu en anglais, il s'est ouvert progressivement. On parlait ensemble de la Belgique et il aimait bien faire des excursions à Anvers, à Gand, à Bruxelles. " Les Néerlandais font une bonne affaire. Un achat à moins de 300.000 euros, une vente un an plus tard à 3 millions. " J'ai l'impression que la vente de Frenkie de Jong à Barcelone pour plus de 80 millions, ça a un peu fait bouger les lignes ", dit Dessers. " Je pense que ça a fait monter naturellement la valeur de pas mal de joueurs du championnat des Pays-Bas. Utrecht en profite avec la vente de Gavory. " Gastien embraie : " Le prix du transfert parle de lui-même, ça situe la valeur du joueur. " Et pour conclure, Guy Roux fait du Guy Roux, toujours soucieux des finances du club qui a fait sa légende, malgré leur relation devenue compliquée : " Si je suis bien renseigné, Auxerre va toucher 5% de la somme en indemnités de formation, non ? "