Chaque année, près de 1.200 jeunes Brésiliens quittent tout pour une aventure dans le football. Mais beaucoup échouent. Le jeu est une religion, le football peut être une solution à tous les problèmes. Dans les favelas, le jouet le moins cher, c'est un ballon de foot.
...

Chaque année, près de 1.200 jeunes Brésiliens quittent tout pour une aventure dans le football. Mais beaucoup échouent. Le jeu est une religion, le football peut être une solution à tous les problèmes. Dans les favelas, le jouet le moins cher, c'est un ballon de foot.On est en mai 2014. Juste avant l'ouverture de la Coupe du Monde au Brésil. Un documentaire y est diffusé. Un travail de longue haleine. Pendant trois ans, une équipe a suivi des footballeurs brésiliens qui ont, un jour, décidé de tout abandonner (école, pays, famille) pour se faire une place en haut de l'affiche. Des images ont été tournées dans les favelas où il n'y a pas de règles. Un ado lance : " Mon plus grand rêve est de sortir ma mère d'ici. " On voit Neymar. Et une voix off dit : Tout le monde ne deviendra pas un nouveau Neymar, un nouveau Robinho, un nouveau Pelé ou un nouveau Maradona. Il y en a beaucoup qui ne perceront jamais. Beaucoup de parents vont pleurer. Et leurs fils pleureront avec eux. Mais le foot reste un sport grâce auquel on peut devenir très riche sans étudier.Ce docu est baptisé Mata mata. Dans le langage local, ça veut dire match à élimination directe. Les producteurs ont ratissé large. La star, parmi les joueurs suivis, est Dante. On y raconte son ascension, depuis son environnement tristounet à Salvador de Bahia jusqu'au top avec le Bayern et la sélection brésilienne en passant par la France et la Belgique. A côté de ça, il y a l'histoire de Danilo Barbosa, brièvement prêté au Standard la saison dernière. Un destin déjà moins drôle que celui de Dante. Et puis, il y a Carlinhos. Pour être complet : Carlos Vinicius Santos de Jesus. Au Standard depuis quelques jours. L'équipe de Mata mata s'est intéressée à lui parce qu'il a eu un parcours à faire rêver tous les jeunes du Brésil. Avant de se crasher. Au moment où le tournage commence, il est en pleine ascension, sur le point de découvrir la Bundesliga. Au moment où le tournage se termine, ça va déjà beaucoup moins bien pour lui. Il est rentré à la maison. À la recherche de nouvelles sensations. En panne de garanties sportives et financières. Le commentaire est un bon résumé. Carlinhos semblait destiné à la gloire quand il a signé à Leverkusen. Mais ce gamin n'était pas préparé au changement social et au challenge culturel de l'Allemagne. Il a connu un seul moment de gloire, dans un match européen contre Rosenborg Trondheim. Ce soir-là, il a donné une passe décisive. Mais Leverkusen l'a vite fourgué dans un club de bas de classement en deuxième division, Jahn Regensburg. Carlinhos avait la nostalgie du Brésil et il était en deuil après la mort de deux de ses meilleurs amis, tués dans des rues sombres de Sao Paulo. Il a choisi de rentrer alors qu'il avait des offres de Cologne et d'autres clubs européens. Puis, il s'est bagarré avec ses agents. Il a connu des mois de frustration. Aujourd'hui, il est sur le point de redevenir professionnel.Le talent mène à tout. À condition d'en sortir. Carlinhos s'en est sorti. Après son expérience allemande, il a fait des piges dans des clubs brésiliens de deuxième / troisième / quatrième zone. Et puis, à 21 ans, il a repris l'avion pour l'Europe. Avec trois printemps de plus qu'au moment de son envol vers l'Allemagne, il était - cette fois - prêt dans sa tête. Clairement, il ne l'était pas quand il était parti en Allemagne, puisqu'il avoue aujourd'hui : " J'étais trop écervelé pour m'imposer tout de suite là-bas. " Son revival passe par la Suisse. Avec Aarau, puis Thoune. Et puis, début 2017, il fait une nouvelle progression sportive. Il signe à Estoril. Ce n'est pas Porto, ce n'est pas Benfica, mais c'est un bon championnat. Estoril appartient à Traffic Group, une société brésilienne de management qui possède aussi Desportivo Brasil (club installé à Porto Feliz, la ville où Igor de Camargo a grandi) et Fort Lauderdale Strikers (aux USA). Au Standard, on se souvient (ou pas...) de Luiz Phelyppe, un autre joueur brésilien. Traffic Group l'avait fait passer de Desportivo Brasil à Liège, puis il s'est retrouvé à Estoril. Un trajet en boucle fermée. Phelyppe est aujourd'hui à Paços Ferreira, toujours dans le championnat portugais. Carlinhos a lui aussi joué à Desportivo Brasil, avant son expérience en Allemagne. Et donc, il a abouti à Estoril où, autant ce fut compliqué pour lui au début, autant ce fut brillant sur la fin. Quand il débarque en janvier de cette année, il n'est clairement pas souhaité par le coach, un certain Pedro Gomez Carmona. Qui lance : " Carlinhos n'est pas prêt physiquement, il est incapable de jouer plus d'une vingtaine de minutes. " La vie portugaise du médian brésilien bascule quand Pedro Emanuel prend les commandes du noyau en mars. Directement, il titularise Carlinhos, qui règle un peu ses comptes avec son ancien entraîneur. " J'étais prêt, je n'avais aucun souci de condition. Je sais que je donne l'impression de ne pas être fit. Les gens pensent que je suis gros. Mais je suis surtout musclé. Il suffit de prendre les statistiques pour comprendre que je suis un des joueurs qui courent le plus de kilomètres. Je ne peux rien faire pour changer ma morphologie. " Estoril enchaîne les bons résultats avec son nouveau coach et Carlinhos joue tout. Flatté après un match plein, il revient sur sa forme physique : " J'espère qu'on se souviendra de moi comme d'un joueur qui se bat sur tous les ballons. "On se souviendra de moi... Comme si c'était prémonitoire, comme s'il préparait déjà sa sortie d'Estoril après moins d'une demi-saison. En mai, le journal A Bola est sûr de son scoop : Benfica achète Carlinhos. En fait... c'est faux. Fake news. Plus tard, on lit que Benfica a acheté 50 % des droits économiques sur Carlinhos et qu'il sera laissé en prêt à Estoril. Encore à côté de la plaque. Au final, il se laisse séduire par sa direction et signe un contrat de trois ans. On est en juillet. Le joueur place les formules de circonstances : il se sent bien à Estoril, il connaît la maison, et blablabla. En période de préparation, il est le meilleur buteur de l'équipe.Mais tout bascule en août. Il est au courant de l'intérêt du Standard et montre clairement qu'il veut partir, il fait la tête. Pedro Emanuel est fataliste dans son analyse : " C'est toujours une situation préjudiciable. Personne n'est gagnant. Ni le joueur, ni le club. Mais l'équipe continuera à vivre sans lui. " Le Standard l'a dans le viseur depuis un moment. Olivier Renard voit en lui un " joueur rapide, technique, créatif et doté d'une bonne frappe. " Il parle d'un joueur " en progression constante depuis plusieurs mois. " Carlinhos sonde Dante avant de prendre sa décision. Et l'avis du gars aujourd'hui à Nice est sans équivoque : " Fonce. " Le transfert se fait autour des 2 millions, le contrat s'étend sur quatre saisons. Avec cette arrivée et celle de l'attaquant croate Duje Cop, l'ombre d'Ishak Belfodil (qui n'était plus rien d'autre qu'une ombre, en fait) ne devrait pas planer longtemps sur Sclessin. Le Brésilien se dit prêt : " Depuis que j'ai compris qu'un joueur de foot devait réfléchir, je n'arrête pas de progresser. " Reste à se placer dans le bon camp, parmi la trentaine de Brésiliens qui sont passés par le Standard. S'il suit la trace de Dante, d'Igor de Camargo ou d'AndréCruz, on va raffoler. S'il copie Danilo ou Gabriel Boschilia... Par Pierre Danvoye