Est-ce l'effet du mercure, qui flirte avec la barre des trente degrés alors que le mois de juillet 2019 approche de son dernier souffle? Dans les tribunes de ce qui vient de devenir le Lotto Park, certains pensent avoir un mirage sous les yeux. Anderlecht, piloté depuis quelques semaines par un Vincent Kompany flanqué de son homme de terrain Simon Davies, récite un football poétique qui semble se moquer de la logique qui veut que les révolutions prennent du temps. L'illusion, couronnée par l'ouverture du score de Michel Vlap, dure un peu moins de vingt minutes, bouclées par l'égalisation de Ronald Vargas malgré 75% de possession mauve.
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Est-ce l'effet du mercure, qui flirte avec la barre des trente degrés alors que le mois de juillet 2019 approche de son dernier souffle? Dans les tribunes de ce qui vient de devenir le Lotto Park, certains pensent avoir un mirage sous les yeux. Anderlecht, piloté depuis quelques semaines par un Vincent Kompany flanqué de son homme de terrain Simon Davies, récite un football poétique qui semble se moquer de la logique qui veut que les révolutions prennent du temps. L'illusion, couronnée par l'ouverture du score de Michel Vlap, dure un peu moins de vingt minutes, bouclées par l'égalisation de Ronald Vargas malgré 75% de possession mauve. Au bout du match et des micros, Vincent Kompany balaie la défaite au marquoir pour faire gagner ses idées. "On a fait vingt minutes de folie, le but est d'arriver à tenir nonante", déroule le nouvel homme fort de Neerpede. "Nous devons poser les bases de notre jeu et pour ça, il faut être extrême dans l'approche." Vince The Prince présente son football à la Belgique, et ses inspirations sont claires. Explicites, même, depuis sa conférence de presse de présentation un mois plus tôt: "Même si je dois tracer ma propre histoire, je vais souvent citer son nom: Pep Guardiola. J'ai eu la chance de travailler avec celui qui est, pour moi, le meilleur entraîneur de tous les temps. Grâce à Pep, j'ai commencé à voir le football d'une autre manière." "On nous demandait d'assimiler le jeu de Guardiola en un été", valide Sebastiaan Bornauw, rapidement envoyé vers Cologne pour remplir les caisses bruxelloises. La greffe prend dans les chiffres, avec une moyenne initiale de 61% de possession, un rythme de croisière de 591 passes par match et de 17,68 échanges par minute passée avec le ballon qui fait des Mauves une référence européenne en la matière. Kompany place même un latéral au coeur du jeu à la relance, pour suivre un dogme énoncé par Pep: "Je ne veux plus de latéraux qui courent dans le couloir, je veux des latéraux qui jouent à l'intérieur. Je veux des milieux de terrain qui jouent à l'arrière latéral." Le jeune Sieben Dewaele sert de cobaye à l'expérimentation guardiolesque du Sporting. Anderlecht fait alors tout comme Guardiola. Tout, sauf gagner. "Pour Vinnie et moi, c'est la meilleure manière de gagner un match, mais c'est aussi la plus difficile à enseigner", explique Simon Davies, en quête d'une justification pour les débuts balbutiants du Kompany-Ball sur les pelouses de Pro League. Intransigeant avec ses idées, le numéro 4 des Mauves reçoit pourtant rapidement le soutien de Franky Vercauteren, chargé d'amener son expérience et son pragmatisme à un football qui en manque cruellement. Car si Guardiola veut le ballon, c'est plus par obsession du contrôle que par amour du spectacle. Et les chiffres montrent que les hommes du Prince ne maîtrisent pas grand-chose: ils marquent bien trop peu (0,67 but par match), notamment parce qu'ils semblent incapables de créer le danger (3,56 tirs cadrés par rencontre), et concèdent bien plus de tirs et de buts qu'ils n'en génèrent. Le nouveau football bruxellois semble déconnecté de la réalité locale, et Vercauteren incarne ce terroir qui paraît échapper aux idées très marquées de Kompany. Le jeu emprunte alors une voie différente. On descend de 591 à 466 passes, pour passer de 0,67 à deux buts par rencontre. Anderlecht presse moins, est moins souvent dans la surface adverse, mais y crée plus de danger. Le football mauve ne s'interdit pas de devenir plus direct, et se distancie progressivement des longues chorégraphies initiales à la relance. "On peut construire de l'arrière, mais il faut un équilibre entre les risques qu'on prend et le beau jeu", justifie d'emblée Vercauteren. L'objectif d'une relance courte est souvent d'inciter l'adversaire à presser pour aspirer son bloc et le prendre à revers, mais Anderlecht manque alors d'efficacité dans l'espace pour que ce risque conséquent tourne en sa faveur. De retour du stage hivernal, le Sporting semble être devenu une fusion parfaite entre les philosophies de ses deux maîtres à penser. Les buts (2,6 par match) sont plus nombreux que jamais, dans une approche légèrement moins défensive qu'avant les Fêtes: le tempo de la possession augmente à nouveau, tout comme les entrées dans la surface adverse et la qualité du pressing. Cela reste visiblement trop peu aux yeux de Kompany, qui prend rapidement le pouvoir dans la foulée du coup d'envoi de la saison 2020-2021. Sans Vercauteren, sans Davies, et désormais sans crampons, Vincent Kompany se considère prêt à devenir l'entraîneur d'Anderlecht. Les promesses s'orientent à nouveau vers le jeu. "Le club aura une identité. Le prochain coach ne doit pas venir jouer défensivement en 3-5-2, avec de longs ballons", prévient l'ancien capitaine des Diables lors de son intronisation. Si son Anderlecht joue plus long que jamais depuis son arrivée (9,71% de passes longues), c'est surtout pour alerter Jérémy Doku, toujours collé à la craie sur le côté gauche comme on attendrait au sommet d'une piste de ski, impatient de lancer un slalom géant. Là aussi, l'inspiration est ouvertement guardiolesque. Les mots du coach de City laissent peu de place au doute: "Dans mon modèle de jeu, l'ailier doit passer beaucoup de temps seul, collé à la ligne et sans toucher la balle. Presque sans bouger. Il doit attendre, comme un gardien qui peut passer quarante minutes sans rien faire puis, d'un coup, doit faire une intervention presque miraculeuse." En perdant Vercauteren, Anderlecht a malgré tout retrouvé le ballon. La possession, descendue à 52% lors de la collaboration Franky-Vincent, remonte à 56% de moyenne. La question mérite cependant de se poser: vu la menace modérée que représente Anderlecht en possession, les Mauves ont-ils le ballon parce qu'ils le veulent, ou parce que l'adversaire le refuse? Bruges, seul adversaire des sept premiers matches de l'ère Kompany à véritablement vouloir la balle, a bouclé son succès face au Sporting avec 56,2% de possession, soit plus que sa moyenne depuis le début de saison (53,7). Quant aux Louvanistes de Marc Brys, ils se sont emparés du ballon quand le marquoir l'imposait, et ont quitté Bruxelles avec 44,8% de possession, bien au-delà de leur rythme de croisière habituel (39,4). Comme si Anderlecht voulait la balle, mais était incapable de la conserver quand l'adversaire décide de contester son hégémonie sur le cuir. En parallèle du Topper perdu à Bruges, le départ de Doku contraint Kompany à établir, une fois de plus, un nouveau plan. Refrain connu pour de nombreux coaches, habitués aux aléas du mercato, mais qui complique encore la tâche de celui qui semble avoir voulu être entraîneur avant d'être prêt à l'être. Malgré les paroles en conférence de presse, la route initiale du jeu s'éloigne de plus en plus. Il reste des principes forts, comme la relance en deux lignes, à 3+2, incarnée contre Louvain par le recul de Marco Kana entre les arrières centraux, mais dont les mouvements peuvent varier en fonction de l'adversaire. Une mesure censée permettre de franchir le rond central en toute sécurité, et maintenir une certaine protection de sa propre surface une fois le ballon passé vers la moitié offensive de l'équipe, qui connaît un succès modéré dans sa seconde mission: Anderlecht concède 1,57 but par match, plus que jamais depuis le retour de Kompany à Bruxelles. Pour créer du mouvement et de l'espace aux abords de la surface adverse, Vincent Kompany semble désormais compter sur ses latéraux, retransformés en hommes de couloir après avoir dû trouver leurs marques à l'intérieur du jeu douze mois plus tôt. Les qualités d' Amir Murillo, capable de multiplier les débordements et les slaloms dans son couloir, lui avaient déjà offert les clés du flanc droit quand Doku possédait celles du gauche. À son départ pour Rennes, le dynamiteur de Neerpede a confié les clés à Bogdan Mykhaylichenko, doté d'un centre qui est déjà parvenu à faire briller le front de Percy Tau. La chorégraphie n'a plus grand-chose de révolutionnaire: un milieu défensif qui décroche pour former une ligne de trois à la relance, des arrières latéraux qui poussent dans le couloir libéré par les ailiers, envoyés entre les lignes. Le 4-3-3 initial se transforme ainsi en 3-2-5 avec le ballon, ressuscitant en quelque sorte le W-M sorti de son long sommeil de plusieurs décennies par Pep Guardiola, encore lui, voici quelques années de cela quand il dirigeait encore le Bayern Munich. Pour le Catalan, une relance à trois était un atout précieux: "Avec deux défenseurs centraux à la relance, les passes doivent parfois être très longues, parce qu'il y a beaucoup d'espace entre eux. Alors qu'à trois, les passes sont plus courtes, donc plus rapides et plus précises." Contre OHL, où cette méthode a été appliquée avec les décrochages de Kana, le tempo de la possession mauve (15,3 passes par minute) était pourtant à peine plus élevé que celui de ses hôtes (15,2). Un nouveau signe que Kompany semble parfois perdu entre l'efficacité connue comme joueur des méthodes de Guardiola, et la difficulté de transmettre à ses joueurs leur justesse et leur importance maintenant qu'il est passé de l'autre côté de la barrière. "Pep explique les principes les plus difficiles très simplement", racontait l'icône de Saint-Guidon à son retour au bercail. Et si la différence était là? Si Sebastiaan Bornauw affirme qu'avec "plus de temps, je suis assez sûr qu'ils finiront par y arriver", et que le capitaine Hendrik Van Crombrugge défend les méthodes de son coach en argumentant que "ce n'est pas parce qu'un chemin est tortueux qu'il est mauvais", le mot de la fin doit encore revenir à Pep Guardiola. Une réponse adressée à Patricio Ormazábal, alors entraîneur de jeunes au Chili: "Suis ton idée jusqu'au bout, tant qu'elle est sensée. Si elle est absurde, tu devras l'adapter, mais si elle est bonne et que tu crois en elle, va jusqu'au bout. Si ça ne se passe pas bien, ce qu'il faut faire, ce n'est pas changer d'idée, mais la travailler plus et mieux. Surtout, ne copie pas. Fais ce que tu sens, pas ce que font ceux qui gagnent." Reste à savoir dans quelle mesure ce que sent Kompany a été influencé par ses derniers succès de Citizen, et à quel point une idée sensée peut devenir absurde quand elle sort d'un vestiaire construit à coups de milliards. Toutes les phrases de Pep Guardiola sont tirées de "La Métamorphose", de Marti Perarnau.