Josip Weber est enterré sous une jolie pierre de marbre dans la partie haute du cimetière de Slavonski Brod, la ville qui fait frontière avec la Bosnie, où il a grandi et où il était retourné s'établir il y a vingt ans, après sa carrière, avec son épouse Irena (50) et ses enfants Marco (27) et Josipa (30). Quatre semaines après son décès, Madame Weber nous emmène vers la dernière demeure de son époux. Le temps est froid mais ensoleillé. Le chagrin se lit dans ses yeux. C'est en reniflant qu'elle exprime ses sentiments d'une voix douce.
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Josip Weber est enterré sous une jolie pierre de marbre dans la partie haute du cimetière de Slavonski Brod, la ville qui fait frontière avec la Bosnie, où il a grandi et où il était retourné s'établir il y a vingt ans, après sa carrière, avec son épouse Irena (50) et ses enfants Marco (27) et Josipa (30). Quatre semaines après son décès, Madame Weber nous emmène vers la dernière demeure de son époux. Le temps est froid mais ensoleillé. Le chagrin se lit dans ses yeux. C'est en reniflant qu'elle exprime ses sentiments d'une voix douce. " Je n'aime pas venir ici ", dit-elle. " A la maison, je peux encore me laisser distraire mais ici, je suis confrontée à la réalité. Au début, j'étais sous le choc, je devais tout organiser mais maintenant, je réalise de plus en plus que Josip est vraiment parti. " La veille, chez elle, elle nous avait raconté en détails la fin de vie de Josip et ensuite, elle nous avait encore emmené au centre-ville, dans les endroits qu'elle fréquentait souvent avec lui. " Parfois, on se dit que les mauvaises choses n'arrivent qu'aux autres. Jusqu'à il y a douze ans, tout allait bien pour nous. Puis nous avons reçu un coup de fil pour nous dire que notre filleul de dix-huit ans s'était tué en vélomoteur. Et les coups du sort se sont enchaînés. Mon père est tombé malade, celui de Josip est décédé, ma nièce est tombée malade à son tour et, il y a trois ans, nous apprenions que Josip avait le cancer. Cela faisait cinq ans qu'il avait mal aux os, aux mains, aux genoux et aux hanches. Je pensais que c'étaient des rhumatismes, je lui demandais souvent d'aller faire une prise de sang mais il ignorait les signaux et disait toujours que le football l'avait usé. Après quelques années, il a tout de même admis qu'il avait peur. " Je n'ose pas aller chez le médecin parce que je crains d'être gravement malade ", dit-il soudain. Et il a encore fallu attendre quelques années avant qu'il y aille. Un dimanche, après avoir joué au tennis alors qu'il faisait très chaud, il a commencé à avoir très mal dans le bas du dos. Il pensait que c'étaient les reins mais il s'est vite avéré que c'était sérieux. Le lendemain, il a été hospitalisé d'urgence afin de procéder à des examens complémentaires. Le vendredi, j'attendais qu'on me téléphone pour dire que je pouvais aller le rechercher parce qu'il voulait passer le week-end à la maison, j'ai entendu du bruit dans le hall d'entrée, en bas. C'était Josip. Il était rentré en taxi et était assis là, sur la chaise. J'ai vu à sa tête que quelque chose de grave se passait. Il m'a dit qu'il avait le cancer de la prostate et des métastases de la tête aux pieds. " " Dans ces cas-là, la première chose qu'on fait, c'est pleurer ensemble. Puis on cherche quelque chose de positif à dire, du genre : mieux vaut que ça nous arrive à nous qu'aux enfants. J'ai dit : " Tu es fort, on va se battre. " Le soir, nous avons fait un plan. J'ai tout de même téléphoné en cachette à une amie médecin pour qu'elle me dise honnêtement à quoi je devais m'attendre. Elle m'a répondu que nous devions nous préparer au pire. En principe, il n'y avait plus rien à faire. Mais on se dit tout de même qu'on va tenter de contrôler la maladie. Qu'il y a des gens qui vivent pendant vingt ans avec un cancer incurable ou chronique. Josip a toujours été quelqu'un d'optimiste. C'est grâce à son optimisme que nous sommes revenus ici. Il disait que la Croatie allait devenir comme la Suisse. Sa carrière aussi, il la doit davantage à son caractère et à sa confiance en lui qu'à son talent. Quand il avait dix-huit ans, il ne songeait pas du tout à devenir footballeur professionnel. Il avait réussi son examen d'entrée à l'université et voulait devenir ingénieur. Pour lui, le football, c'était un jeu. Il jouait pour le plaisir. Pendant sa maladie, il a continué à chercher des moyens de s'en sortir. Sans la protonthérapie subie à Munich, il serait sans doute déjà parti dès la première année. Entre les séances de chimio, il a aussi testé une thérapie à base de thé aux épices et il a été traité par un gastro-entérologue qui pratiquait l'homéopathie dans une clinique d'Augsbourg. A chaque fois, il reprenait espoir mais quand il constatait que ça n'allait pas mieux, il était également très déçu. Je l'ai toujours soutenu dans ses choix, même si je souffre moi-même depuis trente ans de lupus, un rhumatisme inflammatoire qui est aussi grave que le cancer. Grâce au docteur Stefaan Poriau, un Belge, et à force de discipline et d'instinct de survie pour mes enfants, j'arrive à contrôler la maladie. Depuis que je médite chaque jour, les résultats de mes prises de sang sont bien meilleurs et je gère beaucoup mieux le stress. C'est pourquoi j'ai tenté d'enseigner la méditation à Josip mais ça n'a pas marché. Il avait trop d'énergie. Il devait toujours être actif, travailler, faire du sport, chasser, parler, aller à gauche ou à droite, au café, au restaurant, n'importe où. Il ne savait pas dire non et était toujours prêt à aider les autres. Il a vécu trop vite. C'est pour ça que son corps s'est usé aussi rapidement. " " En avril, quand nous sommes rentrés d'Augsbourg après avoir appris que ça n'allait pas mieux, Josip a dit : " Tu sais quoi ? Je pense que nous devons nous mettre à la recherche d'une sépulture car je ne veux pas qu'un jour, tu te retrouves plantée là sans savoir que faire de mon corps. J'ai répondu : OK, on va faire un achat immobilier, une maison pour toujours, comme ça nos enfants ne devront pas se faire de souci s'il nous arrive quelque chose. Car nous sommes souvent sur la route. Nous parlions souvent de la mort mais plutôt en rigolant, sans tristesse. J'apportais de l'énergie positive à Josip, je ne le laissais pas baisser les bras. A ce niveau, un prêtre de nos amis, le père Josip, nous a beaucoup aidés. Parfois, il allait promener avec lui. Depuis le premier jour où il a appris sa maladie, Josip s'est promené chaque jour dans les bois, un peu plus loin. Il recherchait le calme et de l'oxygène. C'était bon pour son mental, tout comme sa foi en Dieu et le fait qu'il croyait aux miracles. N'oubliez pas que certaines personnes décèdent dans le mois où elles apprennent qu'elles ont un cancer, parce qu'elles paniquent et font des crises d'angoisse. Josip a fait tout ce qu'il pouvait faire pour rester debout le plus longtemps possible. En juillet, Josip a fait sa dernière séance de chimio. Mais après les trois premières, il était tellement mal que je craignais à chaque fois qu'il ne survive pas à la suivante. A partir de là, il a dû prendre de plus en plus d'anti-douleurs. Je pense que là, il compris qu'il n'en avait plus pour longtemps. Il a commencé à ranger son bureau et à parler de plus en plus de la mort. Après un certain temps, il a dit : " Je n'ai plus peur de mourir ". En août, à cause des métastases, ses canaux urinaires se sont bouchés et on lui a placé un cathéter avec deux poches. Mentalement, ce fut très dur pour lui. A partir de ce moment-là, il a décliné très rapidement. Il ne sortait plus et restait couché toute la journée. Un jour, il a dit : "A quoi ça sert de vivre comme ça ? Que puis-je encore faire d'autre que regarder le plafond ? J'aimerais mourir." Ce fut un moment très difficile (elle pleure). A la fin, je passais mes jours dans le fauteuil à le regarder. Je me disais : Mon Dieu, s'il n'y a plus rien à faire pour Josip, emportez-le. Je ne pouvais plus le voir comme ça, ça me faisait trop de peine. Il avait des métastases jusqu'aux dents et devait boire avec une paille. Il a fait 40 degrés pendant tout l'été et nous étions ici, à l'intérieur. Le week-end, les enfants venaient et il prenait plus d'anti-douleurs pour qu'ils ne voient pas à quel point il souffrait. Hormis trois amis médecins qui le soignaient, nous ne laissions plus entrer personne. Josip avait tellement changé physiquement que nous voulions que les gens gardent de lui l'image qu'ils avaient connue. " " Lorsque Josip a commencé à ne plus regarder la Ligue des Champions avec nous et à aller dormir à 20h30, j'ai compris qu'il était à bout. Marco a dit : Je pense que papa rend les armes. Il ne se battait plus, il se laissait aller. Il recommençait à manger de la tarte et des steaks. A ce moment-là, je me suis dit qu'il ne vivrait plus très longtemps. J'ai continué à le soutenir même si, de temps en temps, quand je pensais à ce qui nous attendait, je devais pleurer en cachette pour me soulager. Nous avons dû apprendre à vivre avec une situation contre laquelle nous ne pouvions rien, si ce n'est attendre, du matin au soir. Ce fut très difficile pour nous car nous avions toujours eu des projets. Il y avait toujours une fête avec des amis qui était prévue puis, soudain, nous étions enfermés à la maison, comme des tigres derrière des barreaux. Puis soudain, c'est arrivé en une semaine, sans que Josip ne s'en rende compte. Le médecin a dit que c'était un cadeau de Dieu. En principe, les métastases auraient dû attaquer les reins, puis le foie et les poumons. Cela aurait pu durer des mois et Josip se serait vraiment senti partir. Mais ça s'est passé différemment. Depuis qu'il avait un cathéter et des poches, nous ne dormions plus ensemble et un mercredi matin, je me suis réveillée avec la sensation que je devais aller le voir. Je l'ai trouvé sur le sol, inconscient. Il n'est revenu à lui que le soir, à l'hôpital. On a vu au scanner que sa tête était pleine de métastases. Nous savions que c'était presque la fin, qu'il ne reviendrait plus à la maison, mais nous ne savions pas combien de temps cela allait durer. Pour le ménager, le médecin ne lui a pas dit la vérité. Elle a dit qu'il avait un hématome au cerveau et qu'il devait rester encore quelques jours en clinique. Chaque jour, il demandait quand il pourrait rentrer à la maison et nous répondions qu'on verrait. Mais le lundi, un autre médecin est arrivé, il le connaissait du club de tennis et il l'a laissé rentrer à la maison. Josip m'a téléphoné pour m'annoncer la nouvelle. Nous sommes allés le rechercher avec l'aide des voisins car il était très faible et on voyait qu'il n'avait plus toute sa tête. A un certain moment, il a parlé à notre chien, Rory, et lui a dit : Chérie, c'est bon de rentrer à la maison. Marco a dormi ici et à minuit moins le quart, il m'a appelée parce qu'il pensait que Josip était en train d'étouffer. Il avait de la bave aux lèvres ; je l'ai couché sur le côté et je lui ai demandé s'il avait mal à la tête. Je n'oublierai jamais la façon dont il m'a regardée. Il y avait de l'amour dans ses yeux. Et de la douleur. Puis il les a fermés et ne les a jamais rouverts (elle pleure). "" Josip disait toujours : " J'aimerais tellement mourir à la maison. " Il est revenu ici pour faire ses adieux. Au départ, j'en voulais au médecin qui l'avait laissé revenir dans cet état mais après coup, je suis contente qu'il soit revenu et qu'il ait fermé les yeux ici. Nous avons ensuite appelé l'ambulance et il est reparti à l'hôpital. Cette nuit-là... Rory dort dans son panier dans notre chambre et, à sept heures, elle vient dans notre lit pour se faire caresser. Mais ce matin-là, à cinq heures elle était dans mon lit et, au lieu de se coller à moi, elle s'est dressée et m'a regardée. J'ai dit : Rory, est-ce que notre Josip est mort ?Elle m'a regardée d'un air triste et a posé sa tête sur moi. J'ai compris que Josip était mort. Il avait rendu son dernier souffle à cinq heures moins cinq. L'hôpital est à six kilomètres de la maison mais Rory l'a probablement senti. Ce chien, c'était la psychothérapie de Josip. Moi aussi, en rêve, j'ai vu Josip partir vers la lumière. C'était tellement intense que ça a vraiment dû se passer comme ça. Nous sommes catholiques, si nous ne croyions pas en quelque chose de bon, en celui que nous appelons Dieu, on pourrait tous nous mettre à l'asile. Bien entendu, on se demande pourquoi tout cela s'est passé. Est-ce la malchance ? Le destin ? Une dette à payer pour des fautes qu'on a commises dans sa vie, car personne n'est saint ? En tout cas, dans sa famille, Josip n'était pas le seul à souffrir d'un cancer de la prostate. Est-ce génétique ? On imagine toutes les hypothèses. Au Cercle, il a joué pendant trois à quatre mois sous infiltration parce qu'il devait être opéré des abdominaux. Tous ces corticostéroïdes, si près de la prostate, lui ont-ils fait du tort ? Il a même joué alors qu'il avait la varicelle. Le médecin lui avait dit qu'il avait de la fièvre et ne pouvait pas jouer mais il a répondu : " Je dois jouer, c'est le derby face au Club. " Alors, on lui a fait une piqûre et il a joué. Sachant que le corps n'oublie rien, on se demande quel a été l'impact de tout cela. Tout le monde veut jouer mais j'ai un message à faire passer aux joueurs : n'oubliez pas qu'il y a une vie après le football. Veillez donc avant tout à votre santé. Parfois, Josip rentrait à la maison avec une boîte à chaussures remplie de médicaments. Ce n'étaient que des produits chimiques. Nous jetions pratiquement tout à la poubelle. Maintenant, le médecin me dit que pratiquement tous les amis de Josip qui vivent à Slavonski Brod sont allés passer une visite chez l'urologue. Ils se disent que ce qui est arrivé à Josip peut leur arriver aussi. " " Depuis qu'il avait arrêté de jouer au football, Josip ne parlait plus beaucoup de sa carrière. Pour lui, c'était un chapitre de sa vie qui était clos. Il ne regardait pas derrière lui, seul l'avenir comptait. Quand il allait voir jouer le Cercle, c'était surtout pour revoir les amis et les connaissances. Il était très déçu par la situation politique et la vie ici. Je n'étais pas surprise : toute ce que j'avais prédit s'est réalisé. Nous avons la mentalité belge, nous ne nous sommes pas réadaptés ici. Dans cette région, le temps s'est arrêté. Nos enfants ont été tyrannisés. On leur disait : Votre père est un judas, il a joué pour la Belgique pendant que le nôtre se battait pour l'indépendance de la Croatie à Vukovar. Ils ne savent probablement pas que Josip avait déjà trente ans, qu'à Zagreb, on lui avait dit qu'il n'y avait pas de place pour lui en équipe nationale et que le président Tudman avait déclaré : Si nous n'allons pas à la Coupe du monde aux Etats-Unis, il y aura tout de même un Croate." Sur le cercueil de Josip, j'ai fait mettre un maillot du Cercle et un maillot d'Anderlecht qu'un journaliste belge lui avait apporté l'été dernier. Il est parti avec ces souvenirs-là. C'est en Belgique que nous avons passé les plus belles années de notre vie (elle pleure). Je dois encore retourner à Bruges avec mon fils pour régler les papiers de notre appartement mais ce sera la première fois que j'y vais avec des pieds de plomb, parce que je ne veux pas y aller sans Josip. Le Cercle était un club spécial. Nous y étions tellement bien intégrés que nous nous sentions Flamands. Je voulais y rester. Lorsque Josip a été très malade, je lui ai dit : Tu m'as fait revenir ici, que vais-je devenir sans toi ? Tu dois te battre, tu ne peux pas me laisser seule dans cette ville. Ce n'est pas facile... Parfois, je pleure pour Josip mais parfois, je pleure aussi sur mon sort. Mais je dois respirer profondément et apprendre à vivre sans lui. Jour après jour. En mai, j'aurai un troisième petit-enfant. Si c'est un garçon, il s'appellera Josip. "