Il n'y a pas plus bavarois que Bad Feinbach, un village de 8.000 âmes, dans les Préalpes, entre Rosenheim et la frontière autrichienne. L'église se trouve au pied du Wendelsteinberg (1.838 mètres). Devant la maison communale, un arbre de cocagne bleu et blanc (les couleurs de la Bavière) et, partout où porte le regard, des champs et des bois. Si ça ne vous suffit pas, vous pouvez assister à la soirée dansante pour jeunes et moins jeunes (Boarischen Tanz für Oid und Jung), annoncée par une grande affiche sur la place du patelin, ou à une messe en montagne.
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Il n'y a pas plus bavarois que Bad Feinbach, un village de 8.000 âmes, dans les Préalpes, entre Rosenheim et la frontière autrichienne. L'église se trouve au pied du Wendelsteinberg (1.838 mètres). Devant la maison communale, un arbre de cocagne bleu et blanc (les couleurs de la Bavière) et, partout où porte le regard, des champs et des bois. Si ça ne vous suffit pas, vous pouvez assister à la soirée dansante pour jeunes et moins jeunes (Boarischen Tanz für Oid und Jung), annoncée par une grande affiche sur la place du patelin, ou à une messe en montagne. C'est dans cette partie authentique de Bavière, d'où viennent les supporters du Bayern, que vit Franck Ribéry (34 ans). À une époque où les footballeurs changent de club comme de chemise, il fait figure d'exception : il porte le même maillot depuis dix ans et, en plus, il continue à faire la différence. Il est très populaire. C'est une performance, dans une région où on regarde de travers ceux qui ne mangent pas de porc et ne boivent pas de bière pour des raisons religieuses. Ce n'est pas le cas du Français, qui est encore entré au Kisterlward, un café en bordure du village, en décembre, à l'occasion de la fête de Noël du club de supporters local du Bayern. Les 200 personnes présentes n'oublieront pas de sitôt la soirée, pas plus que le serveur, Daniel Salic (51 ans), qui s'est occupé de Ribéry : " Un chouette gars, pas du tout arrogant. Il a consacré du temps à chacun et a beaucoup ri. " Trois habitués qui étaient présents ce soir-là opinent. " Il est des nôtres, fidèle au Bayern et en plus un homme bon. " Ribéry a passé deux heures et demie à la fête. Le président du club, Alexander Kaffl, a même été surpris que son invité d'honneur reste aussi longtemps. " Il ne s'est pas isolé. Il a été très accessible et formidable avec les enfants. Il nous a offert un moment fantastique. " Ribéry est le chouchou des supporters du Bayern depuis dix ans et sa présentation, à 24 ans, le 7 juin 2007, en compagnie du buteur italien Luca Toni. Le Bayern venait de l'acheter pour la somme gigantesque de 25 millions à l'Olympique Marseille. Un transfert risqué, avait alors jugé le magazine Kicker. Dix ans plus tard, Luca Toni a pris sa retraite sportive mais Ribéry joue toujours au Bayern. Personne ne se serait attendu à pareil succès en 2007. Même pas celui qui avait réglé le transfert. Uli Hoeness, alors manager général, maintenant président, est devenu le second père de Ribéry. " Je n'aurais jamais cru qu'il resterait aussi longtemps. Ce n'était d'ailleurs pas son intention. Ses conseillers lui avaient dit de rester deux ou trois ans maximum à Munich. Nous avons accueilli beaucoup de ténors étrangers mais en restant dix ans chez nous, Franck a écrit un chapitre d'histoire. " Ribéry lui-même est étonné. " C'est incroyable. Qui l'aurait cru ? Je suis très heureux d'être resté. Nulle part au monde je n'aurais reçu autant, des supporters comme des gens du club. " Il a conquis les coeurs des supporters dès le premier jour. Il s'est identifié à eux. Otmar Hitzfeld, son premier entraîneur au Bayern en 2007, l'a immédiatement remarqué : " D'emblée, le courant est passé. Franck a toujours apporté un plus sur le terrain comme dans la vie car il est d'un naturel très sociable. Il adore blaguer et il a l'art d'alléger la pression inhérente à un grand club tout en restant concentré. C'est un vrai leader. " D'emblée, les gens ont applaudi ce numéro 7 aux dribbles déroutants. " Franck n'hésite pas à prendre des risques. Il se montre, il cherche les duels et il plie les matches. Avec de telles dispositions, il entraîne ses coéquipiers et les supporters ", constate Hoeness. " Ce n'est pas un hasard si tout le stade scande son nom quand il est remplacé ou quand il entre au jeu. Le football vit grâce à des joueurs comme lui. " Au bout d'un an, Ribéry est élu Footballeur de l'Année en Allemagne avec deux fois plus de suffrages que Michael Ballack, qui a rejoint Chelsea. Il fait figure d'éclaircie dans la masse des footballeurs de Bundesliga, par la finesse de son jeu. Il ne ménage pas ses efforts, il se livre à fond. Quand Ribéry va bien, ça se voit. Si quelque chose l'énerve, comme un entraîneur qui le limite trop tactiquement, on le voit aussi. Mais en général, tout va bien. " Je suis habituellement de bonne humeur ", dit-il. " Je veux m'amuser, profiter de la vie. Rire et être agréable m'y aident. Peu de gens sur terre sont aussi heureux que nous. " Les supporters peuvent s'identifier à Ribéry. La cicatrice qui barre son visage l'y aide peut-être. Gamin, il a été victime d'un accident de la circulation, qui l'a marqué à vie. Cette cicatrice lui confère une fragilité dans laquelle les gens se reconnaissent. C'est aussi le symbole de la route difficile qu'il a accomplie depuis Boulogne-sur-Mer. Son enfance n'a pas été aisée. Il a grandi dans un quartier difficile et, en outre, il était plus petit que ses compagnons d'âge. Ce passé et cet accident ne l'ont pas empêché de réussir. Il montre au monde que rien n'est impossible quand on le veut vraiment. À 20 ans, il a travaillé quelques mois sur un chantier pour nouer les deux bouts. Une leçon de vie qu'il n'oubliera jamais. " Les supporters reconnaissent en lui le footballeur des rues qui est parti de rien et a réussi à la force de ses mollets ", explique Hoeness, qui savait à l'avance comment prendre son nouveau joueur. " L'essentiel est d'offrir sa confiance aux joueurs. On a rigolé de moi à l'époque en demandant ce que j'avais enrôlé. Mais quand on s'occupe d'un jeune pareil, il réussit. " Bixente Lizarazu parle de son compatriote en ces termes : " Franck est un garçon émotif, qui a besoin qu'on l'entoure. Il reçoit du Bayern le soutien et l'aide qu'il n'a jamais obtenus en équipe nationale française. Il a donc joué avec décontraction en Allemagne. Et bien. " Ribéry doit sentir qu'on a besoin de lui. C'est tout. Il a besoin de reconnaissance, d'estime. Il est capable de tout dans un environnement chaleureux. Si l'aspect humain disparaît, il en souffre, comme ses prestations. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait songé à s'en aller quand il évoluait sous la férule de Louis van Gaal. L'entraîneur néerlandais n'est pas du genre à faire des compliments. Le régime sévère qu'il a imposé au Bayern a détérioré ses relations avec la star. Les joueurs devaient s'asseoir là où il le décidait, l'entraîneur choisissait la couleur des maillots, le chemin que devaient emprunter les joueurs... Tout était planifié à la minute près. C'était l'enfer pour le jovial Ribéry. À cette époque, plusieurs clubs le courtisaient. Chelsea a offert 60 millions en 2008, la Juventus, Barcelone, Manchester City et le Real se sont également intéressés à lui. En 2009, Ribéry a failli signer pour le Real. Hoeness se souvient encore de la soirée qu'il a passée avec le joueur et sa femme, Wahiba. " Tout semblait réglé quand, après le souper, Franck a brusquement dit : " On reste à Munich. " Peu après, plusieurs événements ont renforcé ses liens avec le club. Un scandale sexuel en France a impliqué Ribéry et quelques autres internationaux français. Il a menacé son mariage et suscité de l'émoi dans son club, mais au lieu de le repousser, le Bayern lui a offert tout son soutien. Peu après, quand Ribéry a été suspendu pour trois journées, après son exclusion contre Lyon en demi-finale de la Ligue des Champions, Karl-Heinz Rummenigge l'a accompagné à Nyon, au siège de l'UEFA, puis devant le tribunal sportif de Lausanne, pour le défendre. La suspension a été maintenue mais les efforts du club en sa faveur ont fortement impressionné Ribéry.Rummenigge explique ses motivations : " Le FC Bayern forme une grande famille et une famille se soutient. " Dans ces temps difficiles, Hoeness a souvent invité le médian à manger chez lui. Ribéry ne l'a jamais oublié. " Hoeness m'a traité comme si j'étais son fils ", dit-il à propos de cette période. Conséquence ? Après le doublé 2015, le Français a prolongé son contrat. " Isch habbe gemacht fünf Jahre mehr ", j'ai rempilé pour cinq ans, dit-il dans son mauvais allemand. Quand il revient sur cette période, il constate : " Cette année a changé beaucoup de choses pour moi. J'ai beaucoup appris, j'ai changé. La façon dont mon entourage, à commencer par Hoeness et Rummenigge, s'est battu pour moi, ça m'a vraiment touché. " Le Français est conscient d'avoir reçu beaucoup et il veut rendre quelque chose. Il doit encore patienter un an, jusqu'en 2011. Jupp Heynckes, le nouvel entraîneur, sent parfaitement comment il doit gérer sa star. Heynckes lui donne des friandises mais attend des performances en retour. Devant toute l'équipe, il dit à Ribéry : " Franck, je te donne volontiers un jour de congé mais samedi, je veux que tu gagnes le match. " Ribéry s'épanouit. " D'un coup, je me suis senti différent. " La combinaison Heynckes-Ribéry est une garantie de succès. Il atteint le summum de ses performances et accumule les plus hautes cotes. Résultat ? La Ligue des Champions 2013 et l'élection au titre de footballeur européen de l'année, devant Lionel Messi et Cristiano Ronaldo. C'est simple, pour Heynckes : " Franck a trouvé dans la direction et le club le soutien dont il avait besoin. Il a gagné en assurance. C'est un des derniers vrais footballeurs de rue. Il apporte le meilleur qu'on puisse imaginer, un football de gourmet. Il aime le ballon et le jeu. Il jouerait même sans être payé. Il est footballeur des pieds à la tête, il a besoin du jeu, il s'amuse comme un gosse. Un entraîneur doit connaître l'être humain qui se cache derrière le footballeur Ribéry, ses points forts et ses points faibles, son fonctionnement. Franck n'est pas compliqué, il réagit avec spontanéité mais parfois, il manquait d'autodiscipline. Il a plusieurs fois soupiré qu'il aimerait tant être footballeur européen de l'année... Je lui ai indiqué que c'était possible mais qu'il devrait en faire plus et vivre davantage comme un professionnel. Il a gagné ce trophée en 2013. J'ai trouvé ça fantastique, de rester aussi longtemps au Bayern. Nous regretterons Franck et ArjenRobben quand ils feront leurs adieux à la Bundesliga. " Arjen Robben se produit pour le Bayern depuis 2009. Il s'entend bien avec Ribéry et se sent comme un poisson dans l'eau le Bayern. " Il comprend bien le football. La classe mondiale. Il personnifie le Bayern, il fait partie de la famille bien qu'il ne soit pas allemand. Je le mets à la hauteur de PhilippLahm, BastianSchweinsteiger, Lothar Matthäus et OliverKahn. " L'automne dernier, Ribéry a encore reconduit son contrat, jusqu'en 2018. " Le Bayern est devenu mon foyer ", affirme-t-il. Jouera-t-il encore pour un autre club ? Certainement pas en Europe. Dans sept matches, il dépassera Hasan Salihamidzic, l'étranger qui a disputé le plus de matches pour le Bayern. Hitzfeld reste flatteur envers l'homme qui est arrivé de son temps à Munich. " Dix ans au sein de la même équipe, le Bayern qui plus est, où il faut être constamment performant, c'est une prestation exceptionnelle. D'autant que Franck a toujours été titulaire quand il n'était pas blessé. C'est une exception dans le football contemporain. Ribéry est entré dans la légende du Bayern. " C'est l'avis des habitants de Bad Feinbach. " Il est notre perle, que le Bayern connaisse le succès ou non. Nous n'osons pas penser à son départ ", soupire Kaffl, le président du club de supporters. " Franck est tout simplement irremplaçable. " par Mounir Zitouni et Karlheinz Wild