Il est 23h13 dans la nuit noire du Kehrweg. Il est tard, il fait froid, et la soirée de Karim Belhocine ressemble jusqu'ici à celles trop souvent vécues quand il était encore cet entraîneur en rodage à Courtrai lors de la saison 2016-2017. À l'époque, dans l'attente de sa licence pro, le Français n'avait pas encore droit au statut de T1 et s'était déguisé pendant près d'une saison dans le costume de directeur technique. Vendredi à Eupen, et suite à son exclusion de la semaine précédente contre Gand, Karim Belhocine était à nouveau privé de banc.
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Il est 23h13 dans la nuit noire du Kehrweg. Il est tard, il fait froid, et la soirée de Karim Belhocine ressemble jusqu'ici à celles trop souvent vécues quand il était encore cet entraîneur en rodage à Courtrai lors de la saison 2016-2017. À l'époque, dans l'attente de sa licence pro, le Français n'avait pas encore droit au statut de T1 et s'était déguisé pendant près d'une saison dans le costume de directeur technique. Vendredi à Eupen, et suite à son exclusion de la semaine précédente contre Gand, Karim Belhocine était à nouveau privé de banc. On ne sait pas ce que faisait à l'époque le Français pour décompresser et compenser son interdiction de transmettre en direct ses consignes à ses joueurs. Ce qu'on sait aujourd'hui, c'est que vendredi dernier, à Eupen, une fois la défaite entérinée, Karim Belhocine était l'un des premiers à rejoindre le bus carolo. Il s'y est assis. A d'abord grignoté, puis griffonné quelques pensées dans un carnet qui ne l'avait pas lâché de la soirée, avant de se résigner à attendre que ses joueurs sortent un à un des vestiaires. Une attente si longue qu'à un moment, l'entraîneur carolo a mis la main dans son sac et en a sorti une brosse à dents. Il était 23h13, et Karim Belhocine se décidait à abandonner ses frustrations à son hygiène dentaire. Un brossage ordonné, pas frénétique. Celui de quelqu'un pour qui ce n'était peut-être pas la première fois. En France, certains politiques ont parfois avoué dans le passé penser à leurs ambitions présidentielles en se rasant le matin. En 2020, à Charleroi, un coach français débriefe ses matches en se brossant les dents. Peut-être parce qu'en France, c'est en se replongeant dans la routine du quotidien qu'on parvient parfois à fuir l'instant présent. Il faut dire que Karim Belhocine avait des raisons d'être déçus. Oublié le 18 sur 18 du début de saison qui avait fait naître les prétentions les plus folles dans le Pays Noir, Charleroi reste aujourd'hui sur un douloureux cinq sur 21. Sans qu'une explication probante puisse justifier à elle seule ce soudain revirement. Charleroi ne joue pas moins bien au football. Charleroi n'a même pas vendu son meilleur joueur en fin de mercato. Non, Charleroi fait simplement du Charleroi. Mais le bloc bas réputé pour sa capacité à encaisser les coups en début de saison a vécu. Les Zèbres ont pris autant de buts (sept) lors des trois dernières journées que sur les dix premières. Une réalité chiffrée qui fait d'autant plus mal qu'elle s'accompagne de l'étrange passage à vide d'une attaque soudainement devenue inoffensive, après avoir transformé en but tout ce qui traînait comme deuxième ballon en début de saison. Fades dans leurs rectangles, les Sambriens ne font plus peur à grand monde. Et si personne n'a jamais crié au génie en voyant les hommes de Belhocine jouer au ballon en début de saison, beaucoup saluaient encore il y a un mois la capacité des Zèbres à mieux connaître leurs points faibles qu'à surfer sur leurs qualités. Et à en tirer profit grâce à une rigueur rarement mise en défaut. Les mêmes se consolent facilement aujourd'hui en ne pointant rien d'autre qu'un manque de réussite passager. Ce à quoi Marco Ilaimaharitra se refusait de croire vendredi dernier: "Je pense que la réussite, dans une certaine mesure, elle se doit aussi d'être provoquée. Ce qu'on a plus de mal à faire ces dernières semaines." Fin de citation. Agacé, Mogi Bayat, est rarement beaucoup plus long quand il veut fait passer un message. Systématiquement présent à chaque prestation zébrée, l'agent au bras le plus long de Belgique résumait tout haut en tribune, et à sa manière, le manque de baraka de Charleroi depuis peu. "On prend trois buts et ce sont trois autos-buts!!" Techniquement faux, approximativement vrai. À Eupen, les absences de Dorian Dessoleil d'abord, Nicolas Penneteau ensuite, et Mamadou Fall enfin, ont précipité, sans le vouloir, mais avec beaucoup de bonne volonté dans le cas des deux derniers, la faillite carolo. Une semaine après la bourde de Dessoleil contre La Gantoise (0-1, le 22 novembre) et trois après avoir abandonné deux points à Malines sur penalty dans les dix dernières minutes (3-3, le 6 novembre), ça commence donc à faire beaucoup de points gaspillés. On dit que dans une saison, la balance s'équilibre toujours. En cela, le premier tiers de l'exercice carolo ne ment pas. La méprise de Brandon Mechele en ouverture à Bruges (0-1, le 8 août) avait à l'époque offert trois points inespérés aux Hennuyers. Pas plus inspiré contre Ostende (1-0, le 15 août) la semaine suivante, Charleroi profite cette fois de circonstances favorables et d'une sortie prématurée d' Andrew Hjulsager pour inverser la tendance. À Louvain (1-3, le 22 août), Charleroi livre sans doute son match le plus consistant de la saison, après avoir souffert en début de match. Comme contre l'Antwerp (2-0, le 30 août), Zulte (0-2, le 13 septembre) et le Beerschot (3-1, le 18 septembre). C'est cette dernière victoire contre les Rats qui marque un tournant. Cas contact en semaine, Guillaume Gillet ne figure pas sur la feuille de match et permet à Mamadou Fall d'effectuer son retour dans le onze. Excellent à cette occasion, le Sénégalais repart du Stade du Pays de Charleroi avec un penalty provoqué et les félicitations de Karim Belhocine en conférence de presse d'après-match. Une mention spéciale et un moment-clé. Ovationné pendant de longues minutes avant d'être sommé de se présenter devant un public carolo euphorique qui effectuait son retour au stade, Karim Belhocine se retrouve pour la première fois obligé de faire face à son bilan. Ému face caméra, le coach est visiblement touché. Personne à ce moment-là n'imagine une seconde qu'à la deuxième vague qui arrive, il faudra aussi supporter un mois et demi sans victoire. Le meilleur rapport du pays entre les occasions subies et le nombre de buts réellement concédés était pour beaucoup dans le succès carolo du début de saison. La meilleure défense du pays - deux buts encaissés pour 5,6 expected goals* concédés après six journées - ne l'était pas forcément au nombre de ses défenseurs postulant pour le prochain Soulier d'Or, mais parce que le groupe carolo savait former une unité à part entière. Ne concédant, par exemple, que 8,7 frappes par match, soit le troisième total le plus faible du pays, toujours après six journées, pour seulement 0,10 expected goal par tentative au but. Nous sommes le 18 septembre, et Karim Belhocine est sur le toit du Royaume. La saison estivale se termine techniquement dans trois jours, mais la hardiesse carolo repousse l'échéance jusqu'au 24. Six jours après avoir terrassé le Beerschot, Charleroi s'offre ce jour-là le scalp du Partizan Belgrade (2-1, a.p.) au bout d'un match aussi excessif que son coach et se retrouve à nonante minutes d'une qualification pour les poules de l'Europa League. 120 minutes d'un pot-pourri de la saison carolo à l'issue une avant-dernière fois favorable. En pleine gloire, Karim Belhocine a encore les mots justes en réponse à la question de savoir s'il pensait que son coaching verbal agressif était l'une des raisons du succès carolo. "Vous savez, quand vous vous excitez sur la ligne et que votre équipe gagne, on dit que c'est parce que vous avez boosté vos joueurs, mais si votre équipe perd, les mêmes vous diront que c'est parce que vous les avez stressés." Conscient que même quand on fait l'unanimité, cela ne dure jamais longtemps, le Français a le succès modeste. Ce soir-là, il aura notamment attendu 109 minutes pour effectuer son premier changement. Une autre marque de fabrique clivante d'un coach qui sait qu'il doit apprendre à être adulé quand tout va bien, et voué aux gémonies quand tout s'écroule. Battu à domicile contre La Gantoise lors de la treizième journée, Belhocine l'a d'ailleurs déjà expérimenté à ses dépens au soir de cette quatrième défaite en six matches. Au menu d'une conférence de presse d'après-match lunaire, son jeu de dupes sur la présence de Shamar Nicholson, en Belgique deux jours plus tôt alors que celui était bel et bien retenu en Arabie saoudite suite à un contrôle positif au coronavirus consécutif à la séquence internationale de novembre. Gêné, comme un gamin pris la main dans le sac, Belhocine justifie à sa façon: "On essaie juste de suivre le mouvement des autres... On prend l'exemple de certains grands entraîneurs, qui ne donnent pas non plus d'infos à leurs adversaires..." Quelques points de suspension, des hésitations et ce sourire souvent qualifié de touchant jusqu'ici, mais qui pourrait finir par en agacer certains. Souvent défini comme un coach proche de son groupe, à mille lieues de penser à son image personnelle et qui se refuserait à toutes interviewes individuelles dans le seul but de ne pas vouloir se mettre en avant, Karim Belhocine est parfois aussi énigmatique que la saison carolo est illisible. De là à se brosser les dents dans un bus, il n'y avait visiblement plus qu'un pas.