Comment chasser son roi, par Paul Gheysens et Luciano D'Onofrio...
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Comment chasser son roi, par Paul Gheysens et Luciano D'Onofrio... Le binôme qui prend les décisions dans les bureaux du Bosuil a choisi de disputer les play-offs sans Lior Refaelov. "Coupable" d'avoir écouté les gens d'Anderlecht à une période où la direction de l'Antwerp refusait d'évoquer avec lui une prolongation de son contrat, jouant la montre. C'est un remake de la fable de la balle dans le pied, à la sauce anversoise. Quelques chiffres, quelques moments-clés illustrent le côté incompréhensible (et incompris) de cette décision. Refaelov a été le grand bonhomme du premier match à enjeu de cette saison. C'est lui qui a marqué le seul but de la finale de Coupe contre Bruges, au mois d'août. Le seul but de la victoire de prestige contre Tottenham en Europa League, fin octobre, c'est lui qui l'a mis au fond. Dans cette compétition, il affiche un bilan improbable de cinq buts et quatre assists en huit matches. En janvier, il a ramené le Soulier d'Or à Anvers, une première depuis 1966 et le sacre de Wilfried Van Moer. Et toute la publicité qui va avec ce prix. En mars, il a marqué un des deux buts de la victoire sur le terrain de Bruges. Dans le noyau de l'Antwerp, il est dans le top 3 des joueurs qui totalisent le plus de temps de jeu en phase régulière cette saison (derrière Richie De Laet et Abdoulaye Seck), il est aussi le deuxième meilleur buteur (derrière Dieumerci Mbokani). Et surtout, il a encore bien fait le job dans les deux derniers matches de la phase classique, en distribuant des assists qui ont permis des victoires contre Mouscron et Genk, alors qu'il était déjà en discussion avec la direction d'Anderlecht et Vincent Kompany. Preuve par l'absurde que le gars est loyal. Et qu'il n'aurait pas levé le pied si on l'avait laissé dans l'équipe pour jouer les play-offs. Notre graphique montre que Lior Refaelov n'a fait qu'une saison meilleure que celle-ci, en termes de buts et assists, depuis son arrivée en Belgique en 2011. C'était avec Bruges en 2014-2015. Depuis qu'il s'est posé à Anvers en 2018, ses stats n'ont pas arrêté de progresser. En phase classique et en Europa League, il a été impliqué dans 26 des septante buts de son équipe. Anderlecht est en panne de joueurs décisifs. Là-bas, Lukas Nmecha est l'arbre qui cache la forêt. Le deuxième meilleur buteur de l'équipe, Yari Verschaeren, plafonne à cinq goals. Anouar Ait El Hadj, un autre joueur potentiellement concerné par l'arrivée de Refaelov, n'en a mis que trois. Et puis Anderlecht ne marque qu'exceptionnellement sur des phases arrêtées: quatre buts cette saison. Rien qu'en coups francs directs, l'Israélien arrive presque au même total. Auquel il faut ajouter les caviars qu'il sait servir quand il donne un coup franc. Anderlecht a des joueurs de taille qui peuvent être bons dans le trafic aérien offensif, comme Elias Cobbaut, Lukas Nmecha ou Matt Miazga. Mais personne pour les servir dans les meilleures conditions. Ça a été un argument, au Sporting, pour s'intéresser à Refaelov. Il ne sera que le deuxième trentenaire du noyau la saison prochaine. Si Adrien Trebel reste. Le gros contrat de ce joueur reste un souci, la direction le laissera partir en cas d'offre intéressante et lui-même a signalé récemment qu'il était prêt à s'en aller si la situation financière l'exigeait. On a compris entre-temps toute l'importance d'avoir un minimum d'expérience dans l'équipe. Il n'y aurait pas eu tous ces points perdus dans les dernières minutes avec plus de vécu sur la pelouse. Un exemple frappant, en début de saison contre Mouscron. Vincent Kompany a sorti Adrien Trebel, pourtant bien dans son match, à la 83e minute. D'un coup, l'équipe s'est désunie, désorganisée, elle a reculé. Mouscron a égalisé dans les dernières secondes, et pas sûr que ce serait arrivé si un patron comme Trebel avait encore été sur la pelouse pour calmer les échanges, pour gueuler si besoin. Dans d'autres matches aussi, on a eu l'impression que les points gaspillés sur le buzzer s'expliquaient en partie par la moyenne d'âge de l'équipe. Bref, le transfert de Lior Refaelov obéit à cette logique. De l'expérience, de l'efficacité, ça a tapé dans l'oeil de Peter Verbeke, qui a connu l'Israélien à Bruges. Ils avaient sympathisé à l'époque et étaient restés en contact. À côté de ça, vu son âge et le fait qu'il ne vaudra rien à la revente, Refaelov n'a pas les datas qui sont plus que jamais le credo du responsable sportif d'Anderlecht. Avec lui, Verbeke fait clairement exception à sa logique de recrutement. Mais il va maintenant avoir dans son groupe un joueur avec un vrai palmarès. Lior Refaelov a été deux fois champion de Belgique et a gagné deux fois la Coupe, après ses quatre titres nationaux en Israël. On n'arrive pas à une carte de visite pareille en additionnant les trophées de tous les autres joueurs d'Anderlecht. En 2014, quand il était question d'une arrivée de Daniel Van Buyten à Anderlecht, on se demandait si ça pouvait fonctionner, vu son âge. Il avait 36 ans à l'époque. On se doutait que, physiquement, il n'aurait aucun problème. Par contre, on n'était pas sûr que dans la tête, ça suivrait. C'est d'ailleurs pour ça qu'il avait décliné le contrat au bout du compte et choisi d'arrêter définitivement. Lui-même nous avait avoué qu'après avoir connu autant de moments grisants en Bundesliga, il se voyait mal revenir jouer dans des petits stades sans âme et à peine remplis chez nous. Son manque de motivation, d'envie, l'avait convaincu après une longue réflexion qu'il était préférable d'arrêter les frais. La situation de Lior Refaelov est complètement différente. On ne peut pas prédire l'évolution de son état physique, à 35 ans. Mais quand on observe ses stats depuis dix ans chez nous, on voit qu'il n'est pas habitué aux longues indisponibilités pour blessures. Notamment parce que c'est quelqu'un qui se soigne, qui mène une vie de famille rangée. Point de vue motivation, sa situation ne ressemble donc pas à celle de Big Dan. Lui, il ne fait pas un pas sportif en arrière comme quand on passerait du Bayern à Anderlecht. Refaelov quitte l'Antwerp pour le club belge le plus titré, et un club qui reprend enfin du poil de la bête, avec un vrai projet. Anderlecht a des finances qui vont mal (un peu moins depuis la récente augmentation de capital), mais une philosophie et un plan de jeu. On entend dans l'entourage du joueur qu'il se réjouit déjà d'évoluer dans une équipe qui cherche à jouer au foot. Après avoir connu Laszlo Bölöni et Franky Vercauteren à l'Antwerp, ça va le changer. Ça a joué dans sa réflexion. Avant le lancement des play-offs, dont le principal thème est la lutte pour la deuxième place, Anderlecht a marqué des points. L'Antwerp est dans un certain marasme depuis quelques semaines. Il y a eu la révélation par un journal flamand de nombreux dysfonctionnements internes, suivie par le départ du team manager, incriminé dans cette enquête. On ne sait pas si Franky Vercauteren sera toujours en place la saison prochaine. Il y a aussi l'incertitude concernant l'avenir au club de Luciano D'Onofrio. Si l'entraîneur et le patron sportif s'en vont, c'est une structure complète qu'il faudra reconstruire. Une soixantaine de kilomètres plus au sud, on vient de vivre la meilleure semaine depuis des années. On avait un peu commencé à s'habituer à ce que le printemps soit synonyme de mauvaises nouvelles pour Anderlecht: pas de qualification européenne, pas de play-offs 1,... Cette année, tout roule subitement. L'équipe s'est qualifiée pour les PO en y mettant même la manière dans la dernière ligne droite, le Sporting est assuré de jouer en Coupe d'Europe cet été grâce à la victoire de Genk en finale de la Coupe de Belgique, il y a eu l'officialisation d'une augmentation de capital qui va permettre de respirer. Et de s'offrir un joueur comme Lior Refaelov. Le transfert est gratuit, mais le salaire est évidemment conséquent, même s'il ne sera pas le joueur le mieux payé du noyau. C'est un manque de confiance (de Luciano D'Onofrio) qui est à l'origine de son départ. "Je m'attendais à ce que la direction de l'Antwerp fasse une proposition très vite après le Soulier d'Or", explique son agent Dudu Dahan dans la presse flamande. "C'est ce que d'autres grands clubs ont fait quand un de leurs joueurs a gagné le trophée. Mais l'Antwerp n'a pas bougé. Pas le lendemain du Soulier d'Or. Pas la semaine d'après. Toujours pas deux ou trois mois plus tard. Pas un coup de téléphone, pas une discussion, pas une proposition, rien. On a été très corrects avec eux, on a attendu très longtemps, jusqu'à la fin du mois d'avril." Refaelov, homme organisé, a commencé à s'impatienter et à paniquer un peu. Il se demandait où il allait vivre la saison prochaine, où et dans quelle langue ses enfants pourraient aller à l'école, des questions du style. Son agent s'est mis à chercher des solutions "pour qu'il retrouve le sommeil". Il a parlé avec les gens d'Anderlecht, un accord a été trouvé, Refaelov et Dahan ont donné leur parole. Entre-temps, les patrons de l'Antwerp avaient commencé à bouger. Au final, ils ont proposé au joueur un meilleur contrat qu'à Anderlecht. Mais pour le binôme israélien, il était hors de question de faire marche arrière, de renier une parole.