Les présentations prennent à peine trois quarts d'heure. Le temps pour Ryota Morioka de montrer qu'il manie le ballon comme un scalpel. Une passe de chirurgien pour ouvrir la défense d'un Genk anesthésié. Quatre joueurs éliminés par un ballon déposé dans la course d'Olivier Myny, une ouverture du score pour Waasland-Beveren et une première passe décisive pour le maestro japonais de Philippe Clement.

Le doublé planté une semaine plus tard face à Malines confirme les sourires laissés par la première impression. Ryota Morioka n'est pas un joueur comme les autres. Clement en est conscient, et dessine une équipe d'athlètes autour de son artiste. Encadré par des tours qui lui dégagent de l'espace (Zinho Gano puis Isaac Kiese Thelin devant, Ibrahima Seck derrière) et des flèches qui lui offrent de la vitesse (Nana Ampomah à gauche, Olivier Myny à droite), le Japonais peut faire parler ses pieds et ses méninges.

"J'ai dû apprendre à lire les événements plus vite pour rester au haut niveau."

"J'ai dû apprendre à lire les événements plus vite pour rester au haut niveau", confie celui qui se pare aujourd'hui de zébrures. Comme une proie cachée au milieu d'un banc de requins, Morioka développe ses sens pour survivre. Celui du déplacement, notamment. Parce qu'en anticipant l'endroit où le ballon pourra l'atteindre, courir moins vite que les autres rejoint le rayon des détails. La liberté offerte par son coach fait le reste: "Avec Clement, on n'avait pas vraiment de tactique. Offensivement, on pouvait créer des choses avec le ballon."

Et pour créer, faire confiance au Japonais ressemble à une valeur sûre: ses six mois au Freethiel se bouclent avec 0,21 expected goal et 0,36 expected assist par rencontre, 1,98 passes par match qui trouvent leur cible dans la surface adverse, et un bilan comptable qui affiche neuf buts et onze passes décisives, toutes compétitions confondues. Beaucoup trop pour le Freethiel. En janvier 2018, au coeur d'un Anderlecht en plein inventaire avant sa vente, Morioka s'installe à Bruxelles.

LA PRISON MAUVE

Le casting est douteux. Le Japonais débarque dans la capitale pour enfiler le costume de Sofiane Hanni dans le 3-4-2-1 d'Hein Vanhaezebrouck. Les clés de la création s'éloignent de ses pieds en même temps que la liberté. "À Anderlecht, on avait des mouvements qu'on devait faire", résume Morioka, laconique. Les lignes de courses précises du système maniaque de l'ancien maître à penser des Buffalos enferment le nouveau numéro 10 mauve dans un couloir étroit.

S'il fait encore occasionnellement parler son flair, comme quand il envoie Pieter Gerkens tromper Nicolas Penneteau en play-offs au bout d'une passe parabolique qui donne un torticolis à cinq Zèbres, Morioka n'est plus le même. Ses premiers mois bruxellois sont conclus avec 0,42 expected goal et 0,16 expected assist par rencontre. Les chiffres sont inversés, mais le rendement reste presque identique : 0,68 fois décisif par match au Freethiel, 0,61 au Parc Astrid.

Le passeur du Freethiel s'est transformé en finisseur chez les Mauves, D.R.
Le passeur du Freethiel s'est transformé en finisseur chez les Mauves © D.R.

L'instinct de survie de Ryota Morioka a laissé au vestiaire ses inspirations de numéro 10 pour développer son flair de numéro 9. Une autre manière de dominer l'espace. Le Japonais coupe des centres au premier poteau ou jaillit à la retombée d'une phase arrêtée déviée par Leander Dendoncker. Avec six buts, deux passes décisives et deux penalties provoqués, il est directement impliqué sur 10 des 24 derniers buts anderlechtois de la saison.

"J'ai appris à faire beaucoup de travail défensif à Anderlecht", ajoute celui qui passe de 3,6 à 4,6 duels défensifs remportés par match en troquant le jaune et bleu contre le mauve et blanc. Apprentissage de l'ombre, mais capital. "Si j'étais passé immédiatement de Beveren à Charleroi, je n'aurais peut-être pas été tout de suite aussi performant comme numéro 6."

L'évolution défensive de Ryota Morioka en chiffres, D.R.
L'évolution défensive de Ryota Morioka en chiffres © D.R.

C'est pourtant dans la peau d'un sauveur portant le masque du numéro 10 que le Nippon débarque dans le Pays Noir, pour enfiler les souliers de Cristian Benavente dans la course-poursuite vers le top 6. Un créateur altruiste pour faire oublier un dribbleur dynamique. Le charme aurait pu opérer dès les premiers instants, si Jean Butez ne s'était pas présenté dans les pieds de Victor Osimhen, presque surpris par un coup de génie glissé entre trois défenseurs par son nouveau coéquipier.

La troisième version belge de Morioka se rapproche de la première, même si ses passes sont moins précieuses que sa présence offensive dans une équipe qui fait surtout courir dès que possible son buteur nigérian. La rigueur de Felice Mazzù perfectionne encore ses chiffres défensifs, comme une préparation inconsciente à ce qui l'attend quelques mois plus tard. S'il retrouve ensuite les stats de sa version mauve quand Karim Belhocine prend les rênes du Mambour (six buts marqués en onze journées), l'aventure zébrée reste parfumée d'un goût de trop peu. À Ostende, c'est lui qui sort à la pause pour permettre à Steeven Willems d'aller compenser l'expulsion précoce de Modou Diagne.

En quatorze matches joués après le replacement de Morioka aux côtés d'Ilaimaharitra, Charleroi n'encaisse que huit fois.

L'histoire bascule face à Malines. Un nouveau jalon sang et or dans la carrière belge de Morioka. C'est déjà contre le Malinwa que le Japonais a marqué son premier but belge, et qu'il a fait ses débuts en Mauve avec une passe décisive à la clé. Face aux hommes de Wouter Vrancken, la blessure de Cristophe Diandy amène Belhocine à le replacer aux côtés de Marco Ilaimaharitra devant la défense zébrée. Inspiration inattendue d'un coach qui était pourtant loin d'être son premier supporter à Anderlecht. Comment les chiffres bruxellois de Morioka ont-ils fait penser au Franco-Algérien qu'il pourrait être sa nouvelle arme devant la défense?

Belhocine a connu le Morioka mauve, et l'a transformé chez les Zèbres, D.R.
Belhocine a connu le Morioka mauve, et l'a transformé chez les Zèbres © D.R.

En quatorze matches joués après la mésaventure de Diandy, Charleroi prend 28 points (seul Bruges fait mieux) et n'encaisse que huit fois. Morioka se transforme: il devient le meilleur milieu du championnat en termes de récupération en contre-pressing (6,27 par match), le joueur le plus agressif (64 fautes, leader en Pro League) et s'offre une présence constante dans le duel défensif, seulement devancé par Eder Balanta dans le domaine. Brillant à l'interception et à la récupération grâce à son placement exceptionnel, vertu offensive qu'il parvient à mettre à profit dans son nouveau rôle, il forme avec Ilaimaharitra l'un des duos les plus performants du championnat au coeur du jeu.

Surtout, Ryota Morioka profite de sa nouvelle position pour faire parler ses pieds plus souvent. Le Japonais reçoit désormais 32 passes par match, dix de plus que sous Mazzù. "À ce poste, c'est plus simple de jouer avec moi et je peux contrôler le match plus facilement", explique le nouveau milieu défensif des Zèbres. "En fait, j'ai surtout plus d'espace. Je sais me retourner plus facilement vers le but et voir le terrain."

Avec sept second assists, Ryota Morioka est le roi de l'avant-dernière passe sur les pelouses belges.

Une arme ravageuse pour dessiner les courbes des contres carolos. Si l'éloignement de la surface l'a rendu beaucoup moins décisif (aucun but marqué depuis sa reconversion), il a sans doute augmenté son impact indirect sur les offensives zébrées. Avec sept second assists (l'avant-dernière passe précédant un but), il est la référence nationale en la matière, grâce à un sens de la profondeur plus exploitable que jamais: 0,88 through passes par match, ces ballons qui transpercent la ligne défensive adverse pour trouver un équipier, c'est la meilleure moyenne du Japonais depuis son arrivée en Belgique.

De meneur de jeu à l'ancienne à milieu défensif moderne, en passant par le costume paradoxal de renard des surfaces, Ryota Morioka a interprété autant de rôles qu'il a porté de maillots. Et à la surprise générale, le dernier scénario est sans doute celui qui lui convient le mieux. Une nouvelle preuve que les rôles à contre-emploi peuvent valoir un Oscar.

Les présentations prennent à peine trois quarts d'heure. Le temps pour Ryota Morioka de montrer qu'il manie le ballon comme un scalpel. Une passe de chirurgien pour ouvrir la défense d'un Genk anesthésié. Quatre joueurs éliminés par un ballon déposé dans la course d'Olivier Myny, une ouverture du score pour Waasland-Beveren et une première passe décisive pour le maestro japonais de Philippe Clement.Le doublé planté une semaine plus tard face à Malines confirme les sourires laissés par la première impression. Ryota Morioka n'est pas un joueur comme les autres. Clement en est conscient, et dessine une équipe d'athlètes autour de son artiste. Encadré par des tours qui lui dégagent de l'espace (Zinho Gano puis Isaac Kiese Thelin devant, Ibrahima Seck derrière) et des flèches qui lui offrent de la vitesse (Nana Ampomah à gauche, Olivier Myny à droite), le Japonais peut faire parler ses pieds et ses méninges."J'ai dû apprendre à lire les événements plus vite pour rester au haut niveau", confie celui qui se pare aujourd'hui de zébrures. Comme une proie cachée au milieu d'un banc de requins, Morioka développe ses sens pour survivre. Celui du déplacement, notamment. Parce qu'en anticipant l'endroit où le ballon pourra l'atteindre, courir moins vite que les autres rejoint le rayon des détails. La liberté offerte par son coach fait le reste: "Avec Clement, on n'avait pas vraiment de tactique. Offensivement, on pouvait créer des choses avec le ballon."Et pour créer, faire confiance au Japonais ressemble à une valeur sûre: ses six mois au Freethiel se bouclent avec 0,21 expected goal et 0,36 expected assist par rencontre, 1,98 passes par match qui trouvent leur cible dans la surface adverse, et un bilan comptable qui affiche neuf buts et onze passes décisives, toutes compétitions confondues. Beaucoup trop pour le Freethiel. En janvier 2018, au coeur d'un Anderlecht en plein inventaire avant sa vente, Morioka s'installe à Bruxelles.Le casting est douteux. Le Japonais débarque dans la capitale pour enfiler le costume de Sofiane Hanni dans le 3-4-2-1 d'Hein Vanhaezebrouck. Les clés de la création s'éloignent de ses pieds en même temps que la liberté. "À Anderlecht, on avait des mouvements qu'on devait faire", résume Morioka, laconique. Les lignes de courses précises du système maniaque de l'ancien maître à penser des Buffalos enferment le nouveau numéro 10 mauve dans un couloir étroit. S'il fait encore occasionnellement parler son flair, comme quand il envoie Pieter Gerkens tromper Nicolas Penneteau en play-offs au bout d'une passe parabolique qui donne un torticolis à cinq Zèbres, Morioka n'est plus le même. Ses premiers mois bruxellois sont conclus avec 0,42 expected goal et 0,16 expected assist par rencontre. Les chiffres sont inversés, mais le rendement reste presque identique : 0,68 fois décisif par match au Freethiel, 0,61 au Parc Astrid.L'instinct de survie de Ryota Morioka a laissé au vestiaire ses inspirations de numéro 10 pour développer son flair de numéro 9. Une autre manière de dominer l'espace. Le Japonais coupe des centres au premier poteau ou jaillit à la retombée d'une phase arrêtée déviée par Leander Dendoncker. Avec six buts, deux passes décisives et deux penalties provoqués, il est directement impliqué sur 10 des 24 derniers buts anderlechtois de la saison."J'ai appris à faire beaucoup de travail défensif à Anderlecht", ajoute celui qui passe de 3,6 à 4,6 duels défensifs remportés par match en troquant le jaune et bleu contre le mauve et blanc. Apprentissage de l'ombre, mais capital. "Si j'étais passé immédiatement de Beveren à Charleroi, je n'aurais peut-être pas été tout de suite aussi performant comme numéro 6."C'est pourtant dans la peau d'un sauveur portant le masque du numéro 10 que le Nippon débarque dans le Pays Noir, pour enfiler les souliers de Cristian Benavente dans la course-poursuite vers le top 6. Un créateur altruiste pour faire oublier un dribbleur dynamique. Le charme aurait pu opérer dès les premiers instants, si Jean Butez ne s'était pas présenté dans les pieds de Victor Osimhen, presque surpris par un coup de génie glissé entre trois défenseurs par son nouveau coéquipier.La troisième version belge de Morioka se rapproche de la première, même si ses passes sont moins précieuses que sa présence offensive dans une équipe qui fait surtout courir dès que possible son buteur nigérian. La rigueur de Felice Mazzù perfectionne encore ses chiffres défensifs, comme une préparation inconsciente à ce qui l'attend quelques mois plus tard. S'il retrouve ensuite les stats de sa version mauve quand Karim Belhocine prend les rênes du Mambour (six buts marqués en onze journées), l'aventure zébrée reste parfumée d'un goût de trop peu. À Ostende, c'est lui qui sort à la pause pour permettre à Steeven Willems d'aller compenser l'expulsion précoce de Modou Diagne.L'histoire bascule face à Malines. Un nouveau jalon sang et or dans la carrière belge de Morioka. C'est déjà contre le Malinwa que le Japonais a marqué son premier but belge, et qu'il a fait ses débuts en Mauve avec une passe décisive à la clé. Face aux hommes de Wouter Vrancken, la blessure de Cristophe Diandy amène Belhocine à le replacer aux côtés de Marco Ilaimaharitra devant la défense zébrée. Inspiration inattendue d'un coach qui était pourtant loin d'être son premier supporter à Anderlecht. Comment les chiffres bruxellois de Morioka ont-ils fait penser au Franco-Algérien qu'il pourrait être sa nouvelle arme devant la défense?En quatorze matches joués après la mésaventure de Diandy, Charleroi prend 28 points (seul Bruges fait mieux) et n'encaisse que huit fois. Morioka se transforme: il devient le meilleur milieu du championnat en termes de récupération en contre-pressing (6,27 par match), le joueur le plus agressif (64 fautes, leader en Pro League) et s'offre une présence constante dans le duel défensif, seulement devancé par Eder Balanta dans le domaine. Brillant à l'interception et à la récupération grâce à son placement exceptionnel, vertu offensive qu'il parvient à mettre à profit dans son nouveau rôle, il forme avec Ilaimaharitra l'un des duos les plus performants du championnat au coeur du jeu.Surtout, Ryota Morioka profite de sa nouvelle position pour faire parler ses pieds plus souvent. Le Japonais reçoit désormais 32 passes par match, dix de plus que sous Mazzù. "À ce poste, c'est plus simple de jouer avec moi et je peux contrôler le match plus facilement", explique le nouveau milieu défensif des Zèbres. "En fait, j'ai surtout plus d'espace. Je sais me retourner plus facilement vers le but et voir le terrain."Une arme ravageuse pour dessiner les courbes des contres carolos. Si l'éloignement de la surface l'a rendu beaucoup moins décisif (aucun but marqué depuis sa reconversion), il a sans doute augmenté son impact indirect sur les offensives zébrées. Avec sept second assists (l'avant-dernière passe précédant un but), il est la référence nationale en la matière, grâce à un sens de la profondeur plus exploitable que jamais: 0,88 through passes par match, ces ballons qui transpercent la ligne défensive adverse pour trouver un équipier, c'est la meilleure moyenne du Japonais depuis son arrivée en Belgique.De meneur de jeu à l'ancienne à milieu défensif moderne, en passant par le costume paradoxal de renard des surfaces, Ryota Morioka a interprété autant de rôles qu'il a porté de maillots. Et à la surprise générale, le dernier scénario est sans doute celui qui lui convient le mieux. Une nouvelle preuve que les rôles à contre-emploi peuvent valoir un Oscar.