Les habitués de l'infirmerie vous le diront. Accoutumés aux verdicts des kinésithérapeutes, ils font désormais partie de ceux qui savent. Les diagnostics à répétition leur ont appris que le football était un sport de traumatismes, articulaires ou musculaires. Changer de direction à très grande vitesse avec un ballon au bout du pied, en résistant aux chocs imposés par un adversaire, tout cela n'a rien de naturel. Le corps humain n'est pas fait pour ça.

Les jambes d'Albert Sambi Lokonga semblent échapper à la sentence, comme on s'évade d'un duel en un déhanché. La morphologie paraît entièrement conçue pour vivre avec la greffe d'un ballon au bout du pied. Sur une pelouse, on appelle ça l'élégance. Résumée en une formule de Mo Ouahbi, entraîneur du milieu de terrain des Mauves dans la nurserie à talents de Neerpede: "Depuis qu'il est tout petit, Albert se déplace avec le ballon comme s'il n'en avait pas."

"Tu ne peux pas avoir un 6 qui n'est jamais dans ta surface sur les attaques adverses."

La classe saute forcément aux yeux. Sambi Lokonga est l'un de ces joueurs dont on ne doit pas dégainer les chiffres pour persuader l'assemblée de son importance et de son talent. Un contrôle orienté, laissant les pieds travailler à l'aveugle pendant que le menton légèrement relevé augmente la portée du regard pour préparer la passe suivante, suffit pour remplir le rayon des pièces à conviction.

Si son frère aime le comparer à Toni Kroos, Sambi préfère parler de Sergio Busquets. Et, au bout du raisonnement, se rêver en numéro 6, distribuant les échanges devant sa défense comme un professeur de tennis dépose les balles de l'autre côté du filet pour faire jouer l'autre le plus confortablement possible. Le problème, c'est que le milieu défensif doit aussi défendre. "Anderlecht ne peut pas jouer avec lui à ce poste. Tu ne peux pas avoir un 6 qui n'est jamais dans ta surface sur les attaques adverses", argumente-t-on depuis un vestiaire des hautes sphères du championnat.

Franky Vercauteren est visiblement de cet avis. Dès son retour sur le banc bruxellois, l'ancien Petit Prince du Parc installe Sambi Lokonga un cran plus haut. En numéro huit, pour jouer les relayeurs dans les offensives mauves.

"Un milieu de terrain sans but est un milieu incomplet."

Les réserves sur son talent traversent donc le terrain, pour s'installer dans la surface d'en face. Elles paraphrasent Luis Aragones, qui pointait toujours d'un oeil désapprobateur les statistiques de ses cerveaux au coeur du jeu, comparant les chiffres d'un Xavi à ceux de Steven Gerrard: "On a besoin que les milieux de terrain s'infiltrent, tirent et marquent, parce qu'une équipe ne peut pas dépendre de son attaquant. Parfois, les buteurs s'assèchent et personne ne sait pourquoi. Dans le football actuel, un milieu de terrain sans but est un milieu incomplet."

Sambi Lokonga cadre souvent ses frappes, mais crée rarement le danger, SFM
Sambi Lokonga cadre souvent ses frappes, mais crée rarement le danger © SFM

Au bout des 29 journées de la saison, Albert Sambi Lokonga n'a pas marqué. Le zéro pointé est brandi par les sceptiques. Les chiffres pour inciter à se frotter les yeux, et à mieux regarder. Même Ruud Vormer et Sven Kums, pourtant pas en réussite devant le but adverse cette saison, ont marqué plus que lui. Les chiffres de Samuel Bastien ou de Ryota Morioka (dopé par les tirs de penalties) accentuent le déficit d'efficacité du relayeur des Mauves.

Seules deux des dix-neuf frappes de Sambi Lokonga cette saison avaient plus d'une chance sur dix de finir au fond des filets.

Pourtant, les tirs cadrés de Sambi ne sont pas en bas de la pile quand on les compare avec les concurrents du haut du tableau. Par contre, le Diablotin tire souvent de trop loin, ou de positions peu rémunératrices. En moyenne, il boucle ses matches avec 0,06 expected goal au compteur. Selon les xG, seules deux de ses 19 frappes cette saison avaient plus d'une chance sur dix de finir au fond.

Là aussi, les frontières du rectangle semblent être celles du terrain pour Albert Sambi Lokonga. Seuls six de ses tirs ont été décochés depuis la surface adverse. Or, la puissance de la frappe du milieu mauve est loin d'être un de ses atouts. Et de manière plus générale, seuls 13% des buts ont été marqué à distance lors de cette saison de Pro League. Pourtant loin d'être maladroit dans la zone de vérité (53% de réussite dans ses passes vers la surface), le mannequin de Neerpede y est trop rare: il ne joue même pas un ballon par match en moyenne dans le rectangle adverse, et y fait à peine plus d'une passe.

Sambi Lokonga influence rarement le jeu dans la zone de vérité, SFM
Sambi Lokonga influence rarement le jeu dans la zone de vérité © SFM

Pour trouver la trace de l'influence d'Albert Sambi Lokonga sur le jeu d'Anderlecht, il faut donc descendre d'un cran, pour s'aventurer aux alentours du rond central. Là, le longiligne relayeur fait parler ses pieds précis, pour facturer 88% de passes réussies et 58% de dribbles à l'issue favorable. Le déchet est rare, et une possession qui passe par ses pieds est rarement une balle perdue.

Voir Sambi briller dans les chiffres implique donc de s'aventurer dans les tréfonds de la statistique, au rayon des second assists. L'avant-dernière passe qui précède un but, le milieu du Sporting l'a donnée à trois reprises, soit aussi souvent que ses passes décisives. Un chiffre qui l'implique à six reprises dans la construction des buts bruxellois, mieux que Kums ou Bastien, ce dernier étant par contre beaucoup plus présent à la finition.

Derrière les chiffres astronomiques de Ruud Vormer, Sambi Lokonga tire son épingle du jeu, SFM
Derrière les chiffres astronomiques de Ruud Vormer, Sambi Lokonga tire son épingle du jeu © SFM

Et si les atouts de Sambi Lokonga étaient ailleurs? Loin des surfaces, mais au coeur du jeu. Le Diablotin est un allié précieux pour franchir la ligne médiane, et installer le jeu plus haut sur le terrain. Pas seulement par ses passes, mais aussi par sa faculté à porter le ballon sans l'abandonner en cours de route. Par rapport à ses concurrents, le Mauve ne réussit pas seulement plus de dribbles, mais sème également la plupart de ses alter egos en termes de progressive runs, gagnant du terrain balle au pied dans un couloir axial où les obstacles sont pourtant nombreux.

Ballon au pied, Sambi Lokonga est le relayeur le plus brillant du haut du tableau, SFM
Ballon au pied, Sambi Lokonga est le relayeur le plus brillant du haut du tableau © SFM

Dans un football aux espaces embouteillés, ceux qui aident à franchir proprement le rond central sont une denrée rare. La justesse comme atout, Martí Perarnau la raconte par le biais d'une anecdote dans son livre Herr Pep. Dans la salle de réception du Bayern, Pep Guardiola croise Patricia Gonzalez, sélectionneuse des U19 de l'Azerbaidjan. Le Catalan glisse un conseil entre deux bouchées: "Mets toujours tes bons joueurs, toujours!" Quand sa compatriote lui demande qui sont les bons, la réponse fuse: "Les bons, Patricia, ce sont ceux qui ne perdent jamais la balle."

Les habitués de l'infirmerie vous le diront. Accoutumés aux verdicts des kinésithérapeutes, ils font désormais partie de ceux qui savent. Les diagnostics à répétition leur ont appris que le football était un sport de traumatismes, articulaires ou musculaires. Changer de direction à très grande vitesse avec un ballon au bout du pied, en résistant aux chocs imposés par un adversaire, tout cela n'a rien de naturel. Le corps humain n'est pas fait pour ça.Les jambes d'Albert Sambi Lokonga semblent échapper à la sentence, comme on s'évade d'un duel en un déhanché. La morphologie paraît entièrement conçue pour vivre avec la greffe d'un ballon au bout du pied. Sur une pelouse, on appelle ça l'élégance. Résumée en une formule de Mo Ouahbi, entraîneur du milieu de terrain des Mauves dans la nurserie à talents de Neerpede: "Depuis qu'il est tout petit, Albert se déplace avec le ballon comme s'il n'en avait pas."La classe saute forcément aux yeux. Sambi Lokonga est l'un de ces joueurs dont on ne doit pas dégainer les chiffres pour persuader l'assemblée de son importance et de son talent. Un contrôle orienté, laissant les pieds travailler à l'aveugle pendant que le menton légèrement relevé augmente la portée du regard pour préparer la passe suivante, suffit pour remplir le rayon des pièces à conviction.Si son frère aime le comparer à Toni Kroos, Sambi préfère parler de Sergio Busquets. Et, au bout du raisonnement, se rêver en numéro 6, distribuant les échanges devant sa défense comme un professeur de tennis dépose les balles de l'autre côté du filet pour faire jouer l'autre le plus confortablement possible. Le problème, c'est que le milieu défensif doit aussi défendre. "Anderlecht ne peut pas jouer avec lui à ce poste. Tu ne peux pas avoir un 6 qui n'est jamais dans ta surface sur les attaques adverses", argumente-t-on depuis un vestiaire des hautes sphères du championnat.Franky Vercauteren est visiblement de cet avis. Dès son retour sur le banc bruxellois, l'ancien Petit Prince du Parc installe Sambi Lokonga un cran plus haut. En numéro huit, pour jouer les relayeurs dans les offensives mauves. Les réserves sur son talent traversent donc le terrain, pour s'installer dans la surface d'en face. Elles paraphrasent Luis Aragones, qui pointait toujours d'un oeil désapprobateur les statistiques de ses cerveaux au coeur du jeu, comparant les chiffres d'un Xavi à ceux de Steven Gerrard: "On a besoin que les milieux de terrain s'infiltrent, tirent et marquent, parce qu'une équipe ne peut pas dépendre de son attaquant. Parfois, les buteurs s'assèchent et personne ne sait pourquoi. Dans le football actuel, un milieu de terrain sans but est un milieu incomplet."Au bout des 29 journées de la saison, Albert Sambi Lokonga n'a pas marqué. Le zéro pointé est brandi par les sceptiques. Les chiffres pour inciter à se frotter les yeux, et à mieux regarder. Même Ruud Vormer et Sven Kums, pourtant pas en réussite devant le but adverse cette saison, ont marqué plus que lui. Les chiffres de Samuel Bastien ou de Ryota Morioka (dopé par les tirs de penalties) accentuent le déficit d'efficacité du relayeur des Mauves.Pourtant, les tirs cadrés de Sambi ne sont pas en bas de la pile quand on les compare avec les concurrents du haut du tableau. Par contre, le Diablotin tire souvent de trop loin, ou de positions peu rémunératrices. En moyenne, il boucle ses matches avec 0,06 expected goal au compteur. Selon les xG, seules deux de ses 19 frappes cette saison avaient plus d'une chance sur dix de finir au fond.Là aussi, les frontières du rectangle semblent être celles du terrain pour Albert Sambi Lokonga. Seuls six de ses tirs ont été décochés depuis la surface adverse. Or, la puissance de la frappe du milieu mauve est loin d'être un de ses atouts. Et de manière plus générale, seuls 13% des buts ont été marqué à distance lors de cette saison de Pro League. Pourtant loin d'être maladroit dans la zone de vérité (53% de réussite dans ses passes vers la surface), le mannequin de Neerpede y est trop rare: il ne joue même pas un ballon par match en moyenne dans le rectangle adverse, et y fait à peine plus d'une passe.Pour trouver la trace de l'influence d'Albert Sambi Lokonga sur le jeu d'Anderlecht, il faut donc descendre d'un cran, pour s'aventurer aux alentours du rond central. Là, le longiligne relayeur fait parler ses pieds précis, pour facturer 88% de passes réussies et 58% de dribbles à l'issue favorable. Le déchet est rare, et une possession qui passe par ses pieds est rarement une balle perdue.Voir Sambi briller dans les chiffres implique donc de s'aventurer dans les tréfonds de la statistique, au rayon des second assists. L'avant-dernière passe qui précède un but, le milieu du Sporting l'a donnée à trois reprises, soit aussi souvent que ses passes décisives. Un chiffre qui l'implique à six reprises dans la construction des buts bruxellois, mieux que Kums ou Bastien, ce dernier étant par contre beaucoup plus présent à la finition.Et si les atouts de Sambi Lokonga étaient ailleurs? Loin des surfaces, mais au coeur du jeu. Le Diablotin est un allié précieux pour franchir la ligne médiane, et installer le jeu plus haut sur le terrain. Pas seulement par ses passes, mais aussi par sa faculté à porter le ballon sans l'abandonner en cours de route. Par rapport à ses concurrents, le Mauve ne réussit pas seulement plus de dribbles, mais sème également la plupart de ses alter egos en termes de progressive runs, gagnant du terrain balle au pied dans un couloir axial où les obstacles sont pourtant nombreux.Dans un football aux espaces embouteillés, ceux qui aident à franchir proprement le rond central sont une denrée rare. La justesse comme atout, Martí Perarnau la raconte par le biais d'une anecdote dans son livre Herr Pep. Dans la salle de réception du Bayern, Pep Guardiola croise Patricia Gonzalez, sélectionneuse des U19 de l'Azerbaidjan. Le Catalan glisse un conseil entre deux bouchées: "Mets toujours tes bons joueurs, toujours!" Quand sa compatriote lui demande qui sont les bons, la réponse fuse: "Les bons, Patricia, ce sont ceux qui ne perdent jamais la balle."