Quelques minutes après le coup de sifflet final de l'arbitre gambien Bakary Gassama, le stade Borg El Arab d'Alexandrie s'est vidé. Les Mamelodi Sundowns viennent de remporter leur première Ligue des Champions de la CAF et leur succès donne lieu à des images contrastées dans les tribunes. Les supporters sud-africains esquissent quelques déhanchements et pas de danse pendant que des dizaines de supportrices de Zamalek sèchent leurs larmes.

Sur le terrain se déroule une scène étrange : alors que Themba Zwane, euphorique, brandit le trophée et fait flotter le drapeau sud-africain, Percy Tau regarde droit devant lui, absent. Pense-t-il à sa mère, qui a suivi la finale à la télévision, dans une des townships des environs de Pretoria ? Quoi qu'il en soit, Tau ne se soucie pas de cet événement historique. Il vient de remporter un des trophées les plus importants du continent africain mais on ne décèle pas la moindre trace d'émotion sur son visage.

Après un moment, il retire sa médaille et jette un dernier coup d'oeil sur le trophée que convoitent des centaines de millions d'Africains. C'est Tau tout craché. Il ne fait pas de folie. Il vit dans son univers. Il ne s'intéresse pas à ce qui se passe autour de lui. Si deux coéquipiers en venaient aux mains, il ne le remarquerait même pas. À moins que ça ne l'intéresse pas le moins du monde. Il réserve sa concentration au football.

UN MESSIE À L'UNION

À ses débuts aux Mamelodi Sundowns, il se distingue par sa détermination et son imperturbabilité. " Quand Percy a quitté l'académie pour rejoindre l'équipe A, j'ai rapidement remarqué son talent et son éthique du travail ", raconte Hlompho Kekana (34 ans), qui a joué avec Tau aux Mamelodi Sundowns et en est capitaine depuis un certain temps. " Il a survécu à une location aux Witbank Spurs en D2, un championnat qui n'intéresse personne. Pour moi, c'était la preuve qu'il avait un bel avenir devant lui. Il ne reculait devant rien. Dans les townships, on a un mot pour décrire les gens comme lui : un slash. "

Percy ne voulait pas conduire. Habitué à rouler à gauche, il stressait à l'idée de devoir rouler à droite. " Alex Hayes

Le parcours de Tau est impressionnant. En deux ans, il passe de l'Absa Premiership sud-africaine à l'élite belge. Il est sur le point d'effectuer ses débuts en Ligue des Champions. " Il évolue constamment ", pense Darren Keet, le gardien d'OHL, qui est son coéquipier chez les Bafana Bafana. " En Afrique du Sud, Tau n'était pas encore la star qu'il est sans doute maintenant mais il était déjà un des préférés du public. Tout le monde aimait le voir à l'oeuvre. Je ne dirai pas que le championnat sud-africain était trop facile pour lui mais il était conscient de ses capacités et il savait qu'il pouvait jouer à un niveau supérieur. Il était nettement meilleur que les autres et il voulait devenir meilleur encore. "

L'Angleterre constitue la suite logique de la carrière de Tau mais Brighton ne parvient pas à obtenir un permis de travail pour son nouvel attaquant. Malgré l'intérêt d'Amiens et de quelques clubs néerlandais, Tau se rabat sur l'Union Saint-Gilloise. Alex Hayes, l'ancien directeur sportif du club bruxellois, a dû user de tout son pouvoir de persuasion. " Initialement, Percy n'avait pas envie de rejoindre l'Union. Je l'ai invité en Belgique et nous avons passé une journée ensemble. J'ai finalement réussi à le persuader de nous rejoindre. Je trouvais de toute façon qu'il avait besoin d'un club de transition dans une compétition moins relevée. En France ou aux Pays-Bas, il n'aurait été qu'un numéro et il aurait peut-être échoué. "

L'Union l'accueille en messie. Elle se rend aussi compte qu'il n'a rien à faire en D1B lors du match de coupe contre Genk. Les mauvaises langues affirment que Genk s'est rendu au parc Duden avec une demi-équipe B mais ce jour-là, Philippe Clement repère le Sud-Africain.

MADE IN AFRICA

L'intégration de Tau n'est pas toujours évidente. Il a une attitude made in Africa et subit un profond choc psychologique. Le froid et la pluie lui jouent des tours. En septembre, il demande des gants, un bonnet et un cache-cou mais le sponsor n'a pas encore livré les articles d'hiver. Hayes : " Au début, Percy ne voulait pas conduire. Il était habitué à rouler à gauche et la seule idée de rouler à droite le stressait. Il m'a dit : Donnez-moi un vélo. Je me sentirais plus en sécurité si je pouvais venir à l'entraînement en vélo. J'ai réussi à le faire changer d'idée et il a fini par accepter une voiture. Mais au bout de quelques jours, il a abîmé une aile en manoeuvrant... "

Tau n'est pas très sociable. L'Union constate qu'il côtoie peu les autres joueurs. Pourtant, au Club Bruges, il s'est immédiatement lié à Dion Cools, qui est son extrême opposé. Cools est tout sauf taiseux. Tau ne comprend pas que quelqu'un puisse jouer au ping-pong trois heures avant un match. L'international sud-africain est de ceux qui doivent se couper du monde avant un match. Et moins il a d'activités extra muros, mieux il se porte.

En mai, il a bien été obligé de venir chercher à Bruxelles son trophée pour le Joueur de l'Année de Proximus League. " On a vraiment dû insister ", confirme son ancien team manager Michael Marcou. " Le lendemain, il a demandé à combien s'élevait la prime... Non qu'il s'intéresse à l'argent mais il trouvait logique que son prix soit assorti d'une prime financière. "

L'Afrique du Sud est certaine que Tau va devenir une icône des Bafana Bafana. Keet : " Dans les années à venir, il va devenir un pion important de l'équipe nationale. Selon moi, il va marcher sur les pas de footballeurs comme Mark Fish, Shaun Bartlett et Lucas Radebe. Peut-être même deviendra-t-il un des meilleurs attaquants d'Afrique. Il n'était pas à son meilleur niveau en Coupe d'Afrique, jouant à une position inhabituelle, mais vous n'avez pas encore vu tout ce que peut apporter Percy. "

UN ESPRIT DE FAMILLE TRÈS DÉVELOPPÉ

Tau est attaché à deux choses : l'Afrique du Sud et sa mère. Il suffit d'aborder un de ces deux sujets pour qu'il fonde en larmes pendant dix minutes. Il regrette amèrement de ne pouvoir gagner suffisamment sa vie comme footballeur en Afrique du Sud. Sinon, jamais il n'aurait quitté son pays. Pendant la saison, il compte les jours qui le séparent de son retour dans sa patrie et il compte aussi le temps qu'il pourra y consacrer à sa mère.

" Percy est très croyant et a un esprit de famille très développé ", raconte Hayes. " Comme pour tas d'autres Sud-africains, le début de sa vie n'a été qu'une accumulation de problèmes. Sa famille attachait beaucoup d'importance à sa formation. Elle estimait même que les études étaient la seule façon d'échapper à la misère. Percy est parvenu à combiner football et études. Il vient d'obtenir son diplôme, il y a quelques mois. Son intelligence est supérieure à la moyenne. Sa famille lui a aussi transmis certaines valeurs. Par exemple, jamais il ne changera de manager pour pouvoir conclure un accord avec un club. On rencontre peu de personnes comme lui dans le milieu du football. "

Percy Tau avec l'Afrique du Sud. Il est appelé à devenir un pion important des Bafana Bafana., BELGAIMAGE
Percy Tau avec l'Afrique du Sud. Il est appelé à devenir un pion important des Bafana Bafana. © BELGAIMAGE

Tau, lauréat de la LC africaine

Après trois années anonymes en Afrique du Sud, Percy Tau éclate enfin, en 2016, aux Mamelodi Sundowns. Il vient d'être loué une saison aux Witbank Spurs, en D2. Mi-juillet, d'un coup, il se retrouve sur le banc à Zamalek, en Égypte, dans le cadre de la Ligue des Champions africaine. L'entraîneur, Pitso Motsimane, n'a pas de véritable numéro neuf et il se tourne vers Tau, en désespoir de cause.

Hlompho Kekana se rappelle comment Tau s'est accroché à sa chance. " Un moment donné, Percy a dit : Coach, je peux jouer en pointe. Donnez-moi ma chance. Tout le monde a éclaté de rire car Percy était plutôt l'homme des assists. Contre Zamalek, il est monté à l'heure de jeu, à 1-1, et on lui a envoyé à peu près tous les ballons. On ne l'avait jamais considéré comme un avant mais il a prouvé durant ce match qu'il était capable de tirer son plan tout seul en pointe. On s'est imposé 2-1 et à partir de ce moment, il a souvent été notre fer de lance. Il pouvait tout aussi bien évoluer à droite en 4-3-3 , en faux neuf ou au dix. En fait, il est capable d'occuper tous les postes offensifs. "

En demi-finale, les Mamelodi Sundowns affrontent les Zambiens de Zesco United. Selon les normes africaines, c'est une excursion : de Johannesburg, il n'y a que quelques heures de vol jusqu'à Lusaka, la capitale de la Zambie. Mais à l'aller, les Sud-Africains sont à la peine. Tau est titularisé. Il est surveillé et malmené pendant 90 minutes par deux solides défenseurs. Les coéquipiers de Tau s'attendent à ce qu'il s'effondre à tout moment ou qu'il disjoncte mais il joue comme si rien ne pouvait lui arriver. Il ne peut toutefois pas empêcher les Downs de s'incliner 2-1 mais une semaine plus tard, il prend sa revanche au Lucas Moripe Stadium.

" Percy a marqué de la tête, pour la première fois ", rit Kekane. " Il a sauté entre deux défenseurs et a repiqué le ballon avec classe dans les filets. On a gagné 2-0 pour retrouver Zamalek en finale. On devait d'abord jouer à domicile, ce qui ne plaisait à personne, sauf à Percy. Il nous a remonté le moral : Les gars, on va marquer deux ou trois buts et comme ça, on jouera le retour en cruise control. Je ne sais pas s'il le pensait vraiment mais son discours a fait de l'effet. On a gagné 3-0, notamment grâce à un coup de coin de Percy, et on a remporté la Ligue des Champions grâce à une courte défaite 1-0 en Égypte."

Quelques minutes après le coup de sifflet final de l'arbitre gambien Bakary Gassama, le stade Borg El Arab d'Alexandrie s'est vidé. Les Mamelodi Sundowns viennent de remporter leur première Ligue des Champions de la CAF et leur succès donne lieu à des images contrastées dans les tribunes. Les supporters sud-africains esquissent quelques déhanchements et pas de danse pendant que des dizaines de supportrices de Zamalek sèchent leurs larmes. Sur le terrain se déroule une scène étrange : alors que Themba Zwane, euphorique, brandit le trophée et fait flotter le drapeau sud-africain, Percy Tau regarde droit devant lui, absent. Pense-t-il à sa mère, qui a suivi la finale à la télévision, dans une des townships des environs de Pretoria ? Quoi qu'il en soit, Tau ne se soucie pas de cet événement historique. Il vient de remporter un des trophées les plus importants du continent africain mais on ne décèle pas la moindre trace d'émotion sur son visage. Après un moment, il retire sa médaille et jette un dernier coup d'oeil sur le trophée que convoitent des centaines de millions d'Africains. C'est Tau tout craché. Il ne fait pas de folie. Il vit dans son univers. Il ne s'intéresse pas à ce qui se passe autour de lui. Si deux coéquipiers en venaient aux mains, il ne le remarquerait même pas. À moins que ça ne l'intéresse pas le moins du monde. Il réserve sa concentration au football. À ses débuts aux Mamelodi Sundowns, il se distingue par sa détermination et son imperturbabilité. " Quand Percy a quitté l'académie pour rejoindre l'équipe A, j'ai rapidement remarqué son talent et son éthique du travail ", raconte Hlompho Kekana (34 ans), qui a joué avec Tau aux Mamelodi Sundowns et en est capitaine depuis un certain temps. " Il a survécu à une location aux Witbank Spurs en D2, un championnat qui n'intéresse personne. Pour moi, c'était la preuve qu'il avait un bel avenir devant lui. Il ne reculait devant rien. Dans les townships, on a un mot pour décrire les gens comme lui : un slash. " Le parcours de Tau est impressionnant. En deux ans, il passe de l'Absa Premiership sud-africaine à l'élite belge. Il est sur le point d'effectuer ses débuts en Ligue des Champions. " Il évolue constamment ", pense Darren Keet, le gardien d'OHL, qui est son coéquipier chez les Bafana Bafana. " En Afrique du Sud, Tau n'était pas encore la star qu'il est sans doute maintenant mais il était déjà un des préférés du public. Tout le monde aimait le voir à l'oeuvre. Je ne dirai pas que le championnat sud-africain était trop facile pour lui mais il était conscient de ses capacités et il savait qu'il pouvait jouer à un niveau supérieur. Il était nettement meilleur que les autres et il voulait devenir meilleur encore. " L'Angleterre constitue la suite logique de la carrière de Tau mais Brighton ne parvient pas à obtenir un permis de travail pour son nouvel attaquant. Malgré l'intérêt d'Amiens et de quelques clubs néerlandais, Tau se rabat sur l'Union Saint-Gilloise. Alex Hayes, l'ancien directeur sportif du club bruxellois, a dû user de tout son pouvoir de persuasion. " Initialement, Percy n'avait pas envie de rejoindre l'Union. Je l'ai invité en Belgique et nous avons passé une journée ensemble. J'ai finalement réussi à le persuader de nous rejoindre. Je trouvais de toute façon qu'il avait besoin d'un club de transition dans une compétition moins relevée. En France ou aux Pays-Bas, il n'aurait été qu'un numéro et il aurait peut-être échoué. " L'Union l'accueille en messie. Elle se rend aussi compte qu'il n'a rien à faire en D1B lors du match de coupe contre Genk. Les mauvaises langues affirment que Genk s'est rendu au parc Duden avec une demi-équipe B mais ce jour-là, Philippe Clement repère le Sud-Africain. L'intégration de Tau n'est pas toujours évidente. Il a une attitude made in Africa et subit un profond choc psychologique. Le froid et la pluie lui jouent des tours. En septembre, il demande des gants, un bonnet et un cache-cou mais le sponsor n'a pas encore livré les articles d'hiver. Hayes : " Au début, Percy ne voulait pas conduire. Il était habitué à rouler à gauche et la seule idée de rouler à droite le stressait. Il m'a dit : Donnez-moi un vélo. Je me sentirais plus en sécurité si je pouvais venir à l'entraînement en vélo. J'ai réussi à le faire changer d'idée et il a fini par accepter une voiture. Mais au bout de quelques jours, il a abîmé une aile en manoeuvrant... " Tau n'est pas très sociable. L'Union constate qu'il côtoie peu les autres joueurs. Pourtant, au Club Bruges, il s'est immédiatement lié à Dion Cools, qui est son extrême opposé. Cools est tout sauf taiseux. Tau ne comprend pas que quelqu'un puisse jouer au ping-pong trois heures avant un match. L'international sud-africain est de ceux qui doivent se couper du monde avant un match. Et moins il a d'activités extra muros, mieux il se porte. En mai, il a bien été obligé de venir chercher à Bruxelles son trophée pour le Joueur de l'Année de Proximus League. " On a vraiment dû insister ", confirme son ancien team manager Michael Marcou. " Le lendemain, il a demandé à combien s'élevait la prime... Non qu'il s'intéresse à l'argent mais il trouvait logique que son prix soit assorti d'une prime financière. " L'Afrique du Sud est certaine que Tau va devenir une icône des Bafana Bafana. Keet : " Dans les années à venir, il va devenir un pion important de l'équipe nationale. Selon moi, il va marcher sur les pas de footballeurs comme Mark Fish, Shaun Bartlett et Lucas Radebe. Peut-être même deviendra-t-il un des meilleurs attaquants d'Afrique. Il n'était pas à son meilleur niveau en Coupe d'Afrique, jouant à une position inhabituelle, mais vous n'avez pas encore vu tout ce que peut apporter Percy. " Tau est attaché à deux choses : l'Afrique du Sud et sa mère. Il suffit d'aborder un de ces deux sujets pour qu'il fonde en larmes pendant dix minutes. Il regrette amèrement de ne pouvoir gagner suffisamment sa vie comme footballeur en Afrique du Sud. Sinon, jamais il n'aurait quitté son pays. Pendant la saison, il compte les jours qui le séparent de son retour dans sa patrie et il compte aussi le temps qu'il pourra y consacrer à sa mère. " Percy est très croyant et a un esprit de famille très développé ", raconte Hayes. " Comme pour tas d'autres Sud-africains, le début de sa vie n'a été qu'une accumulation de problèmes. Sa famille attachait beaucoup d'importance à sa formation. Elle estimait même que les études étaient la seule façon d'échapper à la misère. Percy est parvenu à combiner football et études. Il vient d'obtenir son diplôme, il y a quelques mois. Son intelligence est supérieure à la moyenne. Sa famille lui a aussi transmis certaines valeurs. Par exemple, jamais il ne changera de manager pour pouvoir conclure un accord avec un club. On rencontre peu de personnes comme lui dans le milieu du football. "