Parce qu'il paraît que le football devrait plus souvent s'inspirer des autres sports, commençons par parler de rugby. Dans ce monde où le ballon est ovale et les passes en retrait, les matches amicaux sont appelés des "test-matches". Sur les terrains de football aussi, ces rencontres sans enjeu existent avant tout pour préparer les vrais rendez-vous. Et parce qu'il a toujours été un entraîneur de club avant d'être un sélectionneur, Roberto Martinez laisse le prestige international de côté et décide d'enfiler sa blouse blanche de laborantin pour disposer ses pions sur la pelouse de l'Amsterdam ArenA.

La formule du 3-4-2-1 est toujours là, mais Martinez joue les chimistes. Il place un élément perturbateur dans le flacon national en ajoutant quelques gouttes de Dries Mertens au sommet d'un mélange sans ce que le football appelle "un vrai 9". Comme si les qualités, les buts ou les centimètres suffisaient à distinguer le vrai du faux. L'exercice est périlleux. Car en-dehors du laboratoire, ceux qui regardent l'expérience à travers la vitre jugent le "faux 9" avec la même sévérité qu'un corner joué à deux : absurde, inutile et improductif. Le genre de choix dont on choisit d'emblée de souligner les carences, sans en saluer les possibles vertus.

Si Roberto Martinez fait de la chimie, c'est pour rendre plus explosive sa solution diabolique. Dès ses premières manipulations de la matière belge, le sélectionneur a constaté le manque de jeu intérieur d'une équipe qui avait tendance à se couper en deux, avant de chercher de l'air sur les côtés et des solutions dans les airs. La Belgique était une mauvaise équipe de possession, qui finit par centrer par dépit parce qu'elle n'a pas trouvé d'autre remède au bloc adverse. À l'EURO, les Diables ont centré 28,8 fois par match, et 77% de ces ballons envoyés vers le rectangle ne trouvaient jamais preneur.

KOH-LANTA À L'ARENA

Le chimiste Martinez devient alors un étonnant pédagogue, qui place ses élèves devant un problème à résoudre : il enlève Lukaku, pour que centrer ne serve plus à rien. Parce qu'il veut autre chose que ces centres désespérés. L'Espagnol met ses Diables dans une situation de survie. C'est Koh-Lanta à Amsterdam. Mettez le feu au rectangle adverse, mais sans l'aide d'un briquet tout 9.

Ce sont les premiers pas d'une équipe inconnue. La brutale métamorphose de celle qui était encore récemment "la Belgique de Marouane", et qui boucle désormais ce match sans le moindre duel aérien remporté dans le camp adverse. L'axe du terrain se remplit, les combinaisons s'affûtent, et il faut moins d'une minute à Carrasco pour lâcher la première frappe de la rencontre, contrée par la main de Dries Mertens. Le même Mertens chiffonne un contre limpide en enchaînant deux mauvais choix, quelques minutes plus tard, mais le premier quart d'heure reste belge. Les triangles se multiplient, le rectangle adverse se rapproche, mais les occasions n'arrivent pas.

"Il nous a sans doute manqué cette petite étincelle dans les quinze derniers mètres qui aurait pu faire la diff'", analyse Eden Hazard en capitaine lucide. La Belgique en aurait presque oublié de dribbler. En première période, les Diables ne dribblent que trois fois (Meunier, Carrasco et Hazard). Mais les Pays-Bas sont malmenés, perdus entre leurs lignes où les jambes jaillissent toujours trop vite. Danny Blind comprend vite, et profite de la blessure de Stijn Schaars pour remanier son dispositif. Jordy Clasie s'installe très bas, et Klaasen l'accompagne pour compléter un 6 axial tellement défensif qu'il contraint Wijnaldum à passer son match sur les talons de Carrasco.

MAUVAISE CONDUITE

Le règne axial n'existe plus, et l'anarchie belge commence. Les courses n'ont plus de sens, surtout celles d'un Dries Mertens qui fait les appels de Romelu Lukaku au lieu de venir créer le surnombre entre les lignes. Au milieu, les Pays-Bas ont repris la main, abandonnant totalement l'idée de contrarier la relance du trio défensif belge et se contentant de presser les appels de Witsel et Defour. Martinez observe la réaction de ses cinq éléments les plus défensifs, suite à ce changement dans la formule chimique de la rencontre.

C'est le vieux problème d'une Belgique qui ne prend pas assez de risques dans son camp pour semer la panique dans la moitié adverse. Witsel et Defour ne dribblent pas un seul adversaire en nonante minutes, et jouent trop peu de ballons vers l'avant (respectivement 29 et 19% de passes vers le dernier tiers du terrain, quand la moyenne de l'équipe est à 33). Ni eux, ni les trois défenseurs n'ont l'audace d'avancer en conduite de balle pour créer une fissure dans le bloc adverse. Kabasele pense surtout à ne pas faire d'erreur, tandis que Vertonghen ne semble pas assez rassuré par la présence de Ciman à ses côtés pour devenir audacieux. Sa seule percée (1 dribble réussi) coïncidera pourtant avec la première occasion de Romelu Lukaku. Après plus d'une heure de jeu.

Cette Belgique-là est stérile. Elle semble à la fois improvisée que stéréotypée. Ciman enchaîne des longs ballons précis, mais prévisibles (13 passes longues, sur les 46 jouées par les Diables), et les Diables en reviennent à ces centres (15 sur la rencontre, tous venus de la droite) encore plus inutiles qu'à l'accoutumée, puisque Mertens risque un torticolis chaque fois qu'il veut regarder les centraux adverses dans le blanc des yeux. L'expérience tourne même mal quand la deuxième mésentente Ciman-Vertonghen du match offre un penalty et un but aux Pays-Bas.

YANNICK ET ROMELU

Au retour des vestiaires, Yannick Carrasco décide que les passes n'aideront pas les Belges à marquer. Alors, il y va seul. Le Colchonero se lance dans un solo fabuleux d'absurdité à la 56e, avant de provoquer ce qui aurait dû être un penalty trois minutes plus tard. C'est presque la fin de l'expérience Martinez, qui remet sur le terrain sa formule classique peu après l'heure de jeu, quand Romelu Lukaku remplace Dries Mertens. Jusque-là, les Diables ont fait 465 passes et tiré 8 fois au but (58 passes/tir). Dans la dernière demi-heure, ils tireront neuf fois avec 196 passes (22 passes/tir).

C'est pourtant dans l'axe que finira par se dessiner l'égalisation. Regroupés par leurs combinaisons, les Belges récupèrent un ballon à 30 mètres du but néerlandais, jouent en triangle et regardent le tir dévié de Carrasco finir au fond des filets. C'est encore grâce à deux récupérations ambitieuses que la victoire aurait pu basculer dans le camp noir-jaune-rouge, avec un centre trop tendu de Carrasco sur la cuisse de Lukaku, puis un solo d'Hazard, servi parfaitement par un merveilleux Tielemans et relayé par une talonnade de Romelu.

Le match finit sur un score nul, et le "faux 9" alimente les discussions. Avec "un vrai attaquant", la Belgique aurait certainement gagné. Largement, même. Mais qu'aurait-elle appris ?

Parce qu'il paraît que le football devrait plus souvent s'inspirer des autres sports, commençons par parler de rugby. Dans ce monde où le ballon est ovale et les passes en retrait, les matches amicaux sont appelés des "test-matches". Sur les terrains de football aussi, ces rencontres sans enjeu existent avant tout pour préparer les vrais rendez-vous. Et parce qu'il a toujours été un entraîneur de club avant d'être un sélectionneur, Roberto Martinez laisse le prestige international de côté et décide d'enfiler sa blouse blanche de laborantin pour disposer ses pions sur la pelouse de l'Amsterdam ArenA. La formule du 3-4-2-1 est toujours là, mais Martinez joue les chimistes. Il place un élément perturbateur dans le flacon national en ajoutant quelques gouttes de Dries Mertens au sommet d'un mélange sans ce que le football appelle "un vrai 9". Comme si les qualités, les buts ou les centimètres suffisaient à distinguer le vrai du faux. L'exercice est périlleux. Car en-dehors du laboratoire, ceux qui regardent l'expérience à travers la vitre jugent le "faux 9" avec la même sévérité qu'un corner joué à deux : absurde, inutile et improductif. Le genre de choix dont on choisit d'emblée de souligner les carences, sans en saluer les possibles vertus.Si Roberto Martinez fait de la chimie, c'est pour rendre plus explosive sa solution diabolique. Dès ses premières manipulations de la matière belge, le sélectionneur a constaté le manque de jeu intérieur d'une équipe qui avait tendance à se couper en deux, avant de chercher de l'air sur les côtés et des solutions dans les airs. La Belgique était une mauvaise équipe de possession, qui finit par centrer par dépit parce qu'elle n'a pas trouvé d'autre remède au bloc adverse. À l'EURO, les Diables ont centré 28,8 fois par match, et 77% de ces ballons envoyés vers le rectangle ne trouvaient jamais preneur.KOH-LANTA À L'ARENALe chimiste Martinez devient alors un étonnant pédagogue, qui place ses élèves devant un problème à résoudre : il enlève Lukaku, pour que centrer ne serve plus à rien. Parce qu'il veut autre chose que ces centres désespérés. L'Espagnol met ses Diables dans une situation de survie. C'est Koh-Lanta à Amsterdam. Mettez le feu au rectangle adverse, mais sans l'aide d'un briquet tout 9.Ce sont les premiers pas d'une équipe inconnue. La brutale métamorphose de celle qui était encore récemment "la Belgique de Marouane", et qui boucle désormais ce match sans le moindre duel aérien remporté dans le camp adverse. L'axe du terrain se remplit, les combinaisons s'affûtent, et il faut moins d'une minute à Carrasco pour lâcher la première frappe de la rencontre, contrée par la main de Dries Mertens. Le même Mertens chiffonne un contre limpide en enchaînant deux mauvais choix, quelques minutes plus tard, mais le premier quart d'heure reste belge. Les triangles se multiplient, le rectangle adverse se rapproche, mais les occasions n'arrivent pas. "Il nous a sans doute manqué cette petite étincelle dans les quinze derniers mètres qui aurait pu faire la diff'", analyse Eden Hazard en capitaine lucide. La Belgique en aurait presque oublié de dribbler. En première période, les Diables ne dribblent que trois fois (Meunier, Carrasco et Hazard). Mais les Pays-Bas sont malmenés, perdus entre leurs lignes où les jambes jaillissent toujours trop vite. Danny Blind comprend vite, et profite de la blessure de Stijn Schaars pour remanier son dispositif. Jordy Clasie s'installe très bas, et Klaasen l'accompagne pour compléter un 6 axial tellement défensif qu'il contraint Wijnaldum à passer son match sur les talons de Carrasco.MAUVAISE CONDUITELe règne axial n'existe plus, et l'anarchie belge commence. Les courses n'ont plus de sens, surtout celles d'un Dries Mertens qui fait les appels de Romelu Lukaku au lieu de venir créer le surnombre entre les lignes. Au milieu, les Pays-Bas ont repris la main, abandonnant totalement l'idée de contrarier la relance du trio défensif belge et se contentant de presser les appels de Witsel et Defour. Martinez observe la réaction de ses cinq éléments les plus défensifs, suite à ce changement dans la formule chimique de la rencontre.C'est le vieux problème d'une Belgique qui ne prend pas assez de risques dans son camp pour semer la panique dans la moitié adverse. Witsel et Defour ne dribblent pas un seul adversaire en nonante minutes, et jouent trop peu de ballons vers l'avant (respectivement 29 et 19% de passes vers le dernier tiers du terrain, quand la moyenne de l'équipe est à 33). Ni eux, ni les trois défenseurs n'ont l'audace d'avancer en conduite de balle pour créer une fissure dans le bloc adverse. Kabasele pense surtout à ne pas faire d'erreur, tandis que Vertonghen ne semble pas assez rassuré par la présence de Ciman à ses côtés pour devenir audacieux. Sa seule percée (1 dribble réussi) coïncidera pourtant avec la première occasion de Romelu Lukaku. Après plus d'une heure de jeu.Cette Belgique-là est stérile. Elle semble à la fois improvisée que stéréotypée. Ciman enchaîne des longs ballons précis, mais prévisibles (13 passes longues, sur les 46 jouées par les Diables), et les Diables en reviennent à ces centres (15 sur la rencontre, tous venus de la droite) encore plus inutiles qu'à l'accoutumée, puisque Mertens risque un torticolis chaque fois qu'il veut regarder les centraux adverses dans le blanc des yeux. L'expérience tourne même mal quand la deuxième mésentente Ciman-Vertonghen du match offre un penalty et un but aux Pays-Bas. YANNICK ET ROMELUAu retour des vestiaires, Yannick Carrasco décide que les passes n'aideront pas les Belges à marquer. Alors, il y va seul. Le Colchonero se lance dans un solo fabuleux d'absurdité à la 56e, avant de provoquer ce qui aurait dû être un penalty trois minutes plus tard. C'est presque la fin de l'expérience Martinez, qui remet sur le terrain sa formule classique peu après l'heure de jeu, quand Romelu Lukaku remplace Dries Mertens. Jusque-là, les Diables ont fait 465 passes et tiré 8 fois au but (58 passes/tir). Dans la dernière demi-heure, ils tireront neuf fois avec 196 passes (22 passes/tir).C'est pourtant dans l'axe que finira par se dessiner l'égalisation. Regroupés par leurs combinaisons, les Belges récupèrent un ballon à 30 mètres du but néerlandais, jouent en triangle et regardent le tir dévié de Carrasco finir au fond des filets. C'est encore grâce à deux récupérations ambitieuses que la victoire aurait pu basculer dans le camp noir-jaune-rouge, avec un centre trop tendu de Carrasco sur la cuisse de Lukaku, puis un solo d'Hazard, servi parfaitement par un merveilleux Tielemans et relayé par une talonnade de Romelu.Le match finit sur un score nul, et le "faux 9" alimente les discussions. Avec "un vrai attaquant", la Belgique aurait certainement gagné. Largement, même. Mais qu'aurait-elle appris ?