C'est l'histoire d'une addiction. Celle-ci parle aux passionnés, aux statisticiens, mais aussi et surtout aux footballeurs professionnels. D' Olivier Deschacht à Valère Germain. De Joey Barton à Paolo Rossi, l'engrenage des paris sportifs fait rarement dans le détail.
...

C'est l'histoire d'une addiction. Celle-ci parle aux passionnés, aux statisticiens, mais aussi et surtout aux footballeurs professionnels. D' Olivier Deschacht à Valère Germain. De Joey Barton à Paolo Rossi, l'engrenage des paris sportifs fait rarement dans le détail. Footballeurs ou anonymes, beaucoup ont déjà plongé. De récentes estimations indiquent même que chaque Anglais perd 300 livres chaque année en misant sur le mauvais cheval. C'est dire si le mal est profond. Mais si le citoyen lambda n'a pas grand-chose d'autre à y perdre que son portefeuille, le joueur professionnel, lui, y joue bien souvent sa réputation. Quand ce n'est pas sa carrière. Beaucoup voient dans les paris sportifs, l'assurance pension 2.0. Un moyen soi-disant aisé d'assurer ses arrières pour pérenniser l'avenir. Vaste projet pour ce footballeur de seconde zone. Celui pour qui notre Pro League constitue l'eldorado absolu et qui sait qu'il ne s'approchera jamais des salaires astronomiques vendus en haut lieu. Alors, pour compenser le manque à gagner, certains spéculent. C'est le propre des paris sportifs. Ou quand un amateur de foot banal se croit compétent pour dessiner l'avenir. Une prédisposition quelque peu utopique qui n'empêche pas des millions de parieurs à travers le monde de tenter leur chance. Certains en toute spontanéité, d'autres avec quelques longueurs d'avance sur le destin. Ceux-ci sont footballeurs professionnels à temps partiel, mais parieurs compulsifs en CDI. Plus qu'un passe-temps, une dépendance. Au risque, mais surtout à l'argent facile. Tous ne sont pas devins, mais beaucoup utilisent leurs réseaux pour s'enrichir. Certains parviennent ainsi chaque mois à tripler voir quintupler leurs salaires. Quand d'autres perdent tout. C'est la règle, mais c'est plus rare quand on est un joueur informé de Pro League. Mode d'emploi. Un groupe WhatsApp réunissant plusieurs dizaines de joueurs de notre élite et des échanges continus de messages. Classique. Sauf qu'entre deux photos de vacances et quelques blagues potaches se glissent ici des informations classées secret défense. Ou à peu près. Les plus prisées ? Les fameuses sélections pour les matchs des espoirs du lundi soir. Envoyées en exclusivité à un réseau d'initiés, elles peuvent rapporter gros, très gros. Pas mécontent de connaître en primeur de quoi sera fait son week-end foot, le parieur se lance alors dans sa petite routine du week-end pour rentabiliser aux mieux ce qui relève alors de l'interdit. De fait, à ce stade, les bookmakers n'ont pas encore eu accès à l'information et, de facto, pas encore modifié les précieuses cotes des différentes rencontres. Explication nous est donnée par un joueur anonyme ayant longtemps profité du " système WhatsApp ". " C'est simple, si tu apprends le dimanche que Bruges se rend avec 7 pros au Standard le lundi et que les Liégeois s'alignent, de leur côté, avec une vraie équipe d'Espoirs, tu sais ce qu'il te reste à faire ", témoigne Hélie*, actif actuellement en Pro League. Si la pratique ne date pas d'hier, elle a connu un petit coup d'arrêt suites aux affaires Romain Reynaud, Laurent Henkinet et Olivier Deschacht (voir par ailleurs), mais continue de rythmer les fins de semaine des footeux aux quatre coins du Royaume. Elle est pourtant connue de tous et contraire au règlement fédéral. Et pour cause. Dans l'intimité de ces conversations privées, ce sont parfois des gains astronomiques qui sont remportés pour ce qui ressemble à s'y méprendre à un délit d'initiés. Un autre joueur anonyme, aujourd'hui actif à l'étranger, confirme. " L'intérêt, vous l'aurez compris, c'est de bénéficier de ces informations avant qu'elles ne soient rendues publiques ", explique, le plus posément du monde Victor*. Ce qui se passe souvent, c'est que les joueurs consacrent alors leur prime de victoire du week-end aux paris du lundi. Concrètement, ce sont plusieurs centaines d'euros hebdomadaires, mais cela peut monter à plusieurs milliers d'euros dans certains cas. " Le problème, c'est que cette pratique est illégale et que plus personne ne l'ignore. En Belgique, il est interdit de parier sur les matchs des équipes réserves. Sauf que la faiblesse des sanctions entourant les différents cas recensés à ce jour ne semble aujourd'hui pas en mesure de freiner ces parieurs boulimiques en mal d'adrénaline. Pas plus que le soutien inconditionnel du Sporting d'Anderlecht envers Olivier Deschacht ne doit être de nature à les faire frémir. " Honnêtement, on en a presque rigolé quand on a vu la presse s'acharner sur le pauvre Deschacht alors que tout le monde sait dans le milieu que c'est une pratique répandue " s'amuse presque le même Hélie* avant de concéder que la révélation de ces différentes affaires aura eu le mérite de la prise de la conscience. " Avant cela, on ne se rendait même pas compte qu'on agissait en toute illégalité. " Pourtant, le " pari d'influence " - puisque c'est comme cela qu'il est décrit par les règlements propres aux différentes enseignes de paris sportifs - est bel et bien proscrit en lettres majuscules sur les différents contrats des joueurs de Pro League. Pour Unibet, plus gros organisme de paris sportifs en Belgique et sponsor officiel de la Pro League - cherchez l'erreur - le pari d'influence décrit " un acte non autorisé lors duquel un détenteur de compte, ou bien des parties agissant en association avec un détenteur de compte, peuvent influencer le résultat d'une rencontre ou d'un événement, directement et indirectement. " Une définition claire et concise qui ne semble pas, pour autant, faire l'unanimité. " Il faudra quand même un jour qu'on vienne nous expliquer pourquoi un site comme Unibet utilise comme slogan : " Par des joueurs, pour des joueurs " ? C'est absurde ", s'emporterait presque Sébastien Siani. Une hérésie de plus pour l'ancien capitaine ostendais, ancien parieur du dimanche. " Moi aussi, il fut un temps où je misais. Le plus souvent sur Manchester City et Genk à l'époque. Jusqu'au moment où j'ai appris qu'on ne pouvait pas. J'étais juste un parieur occasionnel. Et puis, il y a deux ans, au moment où l'affaire Deschacht est sortie, j'ai arrêté. Fin de l'histoire. Je n'allais pas continuer à prendre des risques, même si je ne pensais pas avoir déjà fait quelque chose d'illégal. D'autant que je vous rassure, je n'ai pas d'ami dans le foot, donc je n'ai jamais parlé de ça avec personne. Et je n'ai d'ailleurs jamais parié sur ma propre équipe, par exemple. En fait, le problème, c'est que rien n'est clair. Soit on clarifie clairement les choses, soit on laisse faire, mais là, j'ai l'impression qu'on est dans une situation d'entre-deux qui n'est pas saine ", appuie encore l'actuel joueur de l'Antwerp. Un sentiment partagé par un tas de joueurs actifs en Belgique. À l'image de Jérémy Huyghebaert, moins habitué à la pratique, mais tout aussi surpris. " Honnêtement, j'ai parié un temps, mais c'était il y a 4 ou 5 ans et jamais sur la Pro League ", affirme le Mouscronnois. " Mais je m'étonne presque qu'un footballeur soit interdit de parier sur les matchs des réserves des autres équipes. Concrètement, il ne peut pas influer sur le déroulement du match, il bénéficie juste d'informations qui lui permettent de penser que, mais il peut tout aussi bien se tromper, non ? C'est comme pour un placement en bourse. Tu penses pouvoir gagner gros parce que tu estimes que c'est le bon moment pour vendre ou acheter une action, mais rien n'interdit de penser que tu risques surtout de tout perdre. Je me trompe ? " Qu'il tienne ou non la route, le raisonnement du capitaine mouscronnois résume à merveille celui d'une majorité de joueurs de Pro League interrogés. Une incompréhension globale sur ce qui est parfois considéré comme une privation de liberté pour des joueurs habitués depuis tout jeune à jongler avec d'importantes sommes d'argent. " Je vais vous donner un autre exemple ", propose encore Sébastien Siani. " Tout le monde savait qu'Eupen et Malines allaient gagner lors de la dernière journée de la saison régulière en Pro League. Forcément, les gens ont parié, c'est normal. Et avec handicap encore bien. Des joueurs aussi ? Certainement. Ce serait sot de croire l'inverse. " Lucide, le néo-Anversois a la voix qui porte dans le football belge. D'autres joueurs, comme Nicolas Verdier, ont récemment assumé parier encore régulièrement sur les championnats étrangers. C'est aussi le cas de Dorian Dessoleil. " Je parie encore sur la Ligue des Champions, mais je n'ai plus de compte à mon nom, c'est plus sûr par les temps qui courent (rires)... Donc en gros, je donne de l'argent à un ami qui parie pour moi. Autant prendre ses précautions, même s'il n'y a rien d'illégal... " Qu'il soit parieur régulier ou non, le footballeur belge a visiblement du mal à entendre le règlement. Et si la plupart respectent la loi interdisant de parier sur son championnat, match des espoirs compris, tous ne la comprennent pas. " J'ai du mal à saisir qu'on nous interdise, par exemple, de parier des petites sommes sur des matchs de Pro League ", reflète Dessoleil. " Ce n'est quand même pas avec 5?, qu'on change le cours d'un match, si ? " Deux salles, deux ambiances. Ancien parieur, avec un gain maximal culminant à 20 ? selon ses propres dires du temps où il était à Ostende, Bruno Godeau se veut, lui, beaucoup plus dur avec ceux qui continuent de jouer avec le règlement : " Il faut être con pour ne pas savoir qu'on ne peut pas parier sur les matchs de Pro League ou de réserves. Ce n'est pas possible de dire, " on ne savait pas ". Tous les joueurs ne sont pas très malins, mais là, quand même, c'est dans leur contrat. C'est ridicule de la part d'un gars comme Deschacht de s'en étonner. " Le portier malinois Anthony Moris abonde dans le même sens. " Je peux vous dire qu'au rythme où cela va, d'autres devront encore serrer les fesses dans les mois à venir. Certains ne veulent pas comprendre les règles, c'est leur problème. C'est un peu comme le mec qui continue de prendre sa voiture bourré alors qu'il a déjà vu son meilleur pote y rester. Tant qu'il n'est pas lui-même concerné, il continue. Quitte à tout perdre. " *À la demande des intéressés, les prénoms ont volontairement été modifiés.