Début décembre 2005, Ewen Fields, le petit stade du club semi-amateur de Hyde United, qui évolue en septième division, est comble. 2.700 personnes assistent au sommet en U23 entre Manchester United et Liverpool. L'affluence est telle que la bourgade, située entre Manchester et le nord du Peak District National Park, n'est plus que bouchons.
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Début décembre 2005, Ewen Fields, le petit stade du club semi-amateur de Hyde United, qui évolue en septième division, est comble. 2.700 personnes assistent au sommet en U23 entre Manchester United et Liverpool. L'affluence est telle que la bourgade, située entre Manchester et le nord du Peak District National Park, n'est plus que bouchons. Pris dans les embouteillages, Jim Ryan, le bras droit de Sir Alex Ferguson, rate même le premier quart d'heure du match. Un homme est responsable de ces files historiques à Hyde : Ole Gunnar Solskjaer. Autour du terrain, on se presse pour apercevoir le Baby Faced Assassin qui effectue son come-back après une blessure de 19 mois. Ce soir-là, Solskjaer, âgé de 32 ans, ne marque pas. Pour la première fois de la saison, les Mancunians ne trouvent d'ailleurs pas le chemin des filets mais le Norvégien entrevoit enfin le bout du tunnel. L'été 2007, un an et demi après sa guérison, sa carrière est achevée. Son entourage a déjà compris qu'il va se reconvertir au poste d'entraîneur. " Pour sa famille, c'était clair ", explique Ola Lyngvær, le beau-frère de Solskjaer. " Durant ses dernières années de carrière active, il s'intéressait beaucoup à tout ce qui avait trait à l'entraînement. " L'été 2009, un an après sa nomination au poste de coach des réserves de Manchester United, Solskjaer fait son apparition à Sint-Agatha, un hameau néerlandais, pour y visionner une dernière fois Marnick Vermijl sous le maillot du Standard, dans un tournoi international. " C'est Solskjaer qui m'a attiré à Manchester ", affirme Vermijl, que Preston North End a loué cette saison au MVV. " Les scouts avaient vu une vingtaine de mes matches sur vidéo et la visite de Solskjaer, en compagnie de son adjoint Warren Joyce, constituait la dernière étape du processus. J'ai disputé un bon tournoi et je n'oublierai jamais ce que m'a dit Solskjaer : nous voulons que tu viennes jouer à Manchester United. Solskjaer est une légende à United et sa présence a été déterminante dans ma décision. " Il peut paraître surprenant que Solskjaer se soit déplacé aux Pays-Bas pour voir Vermijl mais il trouve ça normal. Il veut toucher ses joueurs. Au sens propre comme au sens figuré. Le contact personnel prime et son approche humaine l'aide à convaincre tout le monde. Il est conscient que des détails apparemment anodins peuvent booster ou démolir la dynamique de groupe. En Angleterre, la tradition veut qu'on appelle le manager ou le coach boss ou gaffer. Vermijl et ses comparses l'appellent simplement Ole. " Il veut faire partie du vestiaire, pas être au-dessus du lot ", raconte Vermijl. " Quand on arrivait au club, il ne se contentait pas d'un hello. Il s'occupait beaucoup des footballeurs étrangers car il sait à quel point il est difficile de s'expatrier et de vivre loin de ses amis et de sa famille. Tous les jours, il nous posait les mêmes questions : tout va bien, la famille aussi ? Il expliquait toujours aux réservistes pourquoi il ne les alignait pas. " Solsjkaer et Joyce forment un fameux duo en U23 de United. En cas de nécessité, ils appliquent même le truc du bon et du mauvais flic. Avec Solskjaer dans le rôle du gentil, pendant que Joyce fait trembler les murs du vestiaire, à moins qu'il ne lance un crayon à la tête d'un joueur. Le Norvégien part d'un principe simple : pour obtenir beaucoup d'un joueur, il faut en être proche. Même devenu manager de Molde et de Cardiff City, il est resté accessible aux joueurs. " Solskjaer juge essentiel que chacun se sente bien dans le vestiaire ", explique le gardien belgo-espagnol Alex Craninx (23 ans), qui a travaillé avec lui il y a quelques mois à Molde. " Il a conservé la mentalité d'un joueur. La moitié du temps, on a même le sentiment que c'est un copain, mais à l'entraînement, il était parfois impitoyable. Là, ce n'était plus un ami... " À ses débuts à Manchester, Solskjaer n'a pas encore trouvé son propre style. Les années passées sous la houlette de Ferguson ont eu un impact important sur ses idées et le comportement qu'il s'est fixé. Toutefois, il ne veut pas être un simple clone de son mentor. En U23, il opte pour un football offensif distrayant, il refuse de s'adapter à l'adversaire et effectue des expériences, explorant les variantes du 4-4-2 plat. Il compense son manque d'expérience par son charisme naturel et sa passion inconditionnelle du football. À Molde, le club où a débuté sa carrière footballistique, il glisse vers le 4-2-3-1. Il procède avec un avant-centre appuyé par un homme qui dicte le jeu offensif de l'équipe. Durant son premier passage à Molde, son football est loin d'être spectaculaire : Solskjaer lui offre en 2011 le premier titre de son histoire avec seulement 58 points et 54 buts en trente matches. " La première équipe championne de Solskjaer était un bloc solide ", raconte Martin Bröste, qui suit Molde pour le quotidien Romsdals Budstikke. " À ce moment, les autres formations norvégiennes étaient si faibles que Molde ne devait même pas bien jouer pour être champion deux fois d'affilée. Les six derniers mois de la saison passée, avant le départ de Solskjaer pour Manchester, l'équipe a bien été la meilleure du pays. Elle marquait aisément et Solskjaer avait conçu un 4-3-3 très offensif, avec des backs qui étaient plutôt des ailiers. Finalement, Molde a dû céder le titre à Rosenborg. " Solskjaer manoeuvre habilement pour s'imposer face à des formations européennes comme le Zenit Saint-Pétersbourg, Stuttgart, Séville et le Celtic. Il signe son plus bel exploit en 2015, en Europa League. Molde arrache un point à l'Ajax, termine en tête de sa poule et gagne un match contre Séville, le futur lauréat, en seizièmes de finale. Cette campagne reste dans les annales comme la plus belle performance européenne d'une équipe norvégienne ces dix dernières années. Molde sait pertinemment que l'impact de Solskjaer dépasse largement le cadre sportif. Il parvient à convaincre le propriétaire du club, le multimillionnaire Kjell Inge Rökke, d'investir des millions. Il fait agrandir les vestiaires, aménager une salle de fitness, le club met sur pied une sorte de campus d'entraînement. Molde se professionnalise en embauchant des entraîneurs anglais et danois drillés par United. Bröste : " Tous ces changements ont coûté très cher mais Solskjaer était très proche du propriétaire. D'ailleurs, celui-ci a mis son jet privé à sa disposition pour aller signer son contrat à Manchester... Ce qu'a réalisé Solskjaer en peu de temps est impressionnant. Deux titres en 2011 et 2012, la coupe en 2013 et une part dans le doublé de 2014. Cette saison-là, il n'était plus entraîneur mais son successeur, Tor Ole Skullerud, a hérité d'une formation parfaitement rôdée. Avant l'ère Solskjaer, Molde avait enlevé deux coupes et terminé deuxième à sept reprises. Molde avait la réputation de toujours rater de justesse. On le surnommait The team that almost win. Solskjaer a changé son image. Il a insufflé sa rage de vaincre à l'équipe et a convaincu les supporters que le club était bel et bien capable de remporter des trophées. " La Norvège est donc stupéfaite quand Solskjaer signe à Cardiff City, début janvier 2014. N'avait-il pas dit qu'il ne prendrait qu'un club stable, doté de solides fondations ? Or, le club gallois, avec son sugar daddy malaisien un peu fou, Vincent Tan, n'est pas précisément un modèle de stabilité. Le Norvégien est très populaire au sein du personnel. Il raffole des chocolats qu'il apporte de Norvège. Mais au bout d'un temps, les supporters comprennent que Solskjaer n'extirpera pas leur équipe de ses marécages. Cardiff a été sacré champion grâce à un football rigide la saison précédente. Malky Mackay avait formé une équipe typique de Championship, qui encaissait peu de buts et jouait très verticalement. Les tentatives de Solskjaer de lui inculquer un autre style de jeu échouent toutes. Cardiff est 17e quand le Norvégien remplace Mackay mais l'équipe achève la saison à la dernière place. " Ole prétendra sans doute le contraire mais Cardiff ne lui convenait pas ", estime Sean Connely, head physio de Cardiff de 2005 à 2014. " L'équipe n'avait pas assez de qualités pour se maintenir en Premier League. Pourtant, jour après jour, il arrivait au club en souriant et il a toujours été positif à l'égard des joueurs. Une chose m'a frappé : il prenait le temps de répondre aux centaines de lettres qu'il recevait chaque semaine. Petit, il avait été très choqué qu'une de ses lettres soit restée sans réponse. " La situation de Solskjaer ne s'améliore guère après la relégation : il est licencié à la mi-septembre, après sept journées, alors que Cardiff est 17e. Lyngvaer, engagé fin juillet, doit également partir. Il se souvient du chaos qui régnait au sein du club. " Ole ne regrette pas son passage à Cardiff. Au contraire. Il y a beaucoup appris. D'ailleurs, il a appris partout où il est passé. Ole se nourrit littéralement de football. Déjà quand il jouait, il voulait apprendre tous les jours. Il n'a pas changé en devenant entraîneur. Ole n'est plus le même entraîneur que quand il s'occupait de l'équipe B de Manchester, il y a dix ans. " Après ce passage raté au Pays de Galles, Solskjaer s'accorde un répit. Il va se ressourcer à Kristiansund, jusqu'en octobre 2015. Il dispense des entraînements à des équipes de jeunes de son premier club, Clausenengen FK, à titre bénévole. Il entraîne d'abord les U19 où joue son fils. Pendant deux ans, il s'occupe aussi des U16 féminins, un rôle qu'il combine jusqu'en décembre avec son emploi à Molde. Le matin, il se rend à Molde, à une heure de route, et une fois son travail achevé, il revient à Kristiansund, où il entraîne les jeunes du club de cinquième division. " Les parents idolâtraient Solskjaer. Pour les enfants, c'était un entraîneur comme les autres car ils étaient trop jeunes pour avoir suivi la carrière de Solskjaer à Manchester United ", raconte Jan Trygve Pedersen, le managing director de Clausenengen FK. " En revanche, ses techniques de motivation faisaient mouche. Il cherchait à quel poste chaque enfant s'exprimait le mieux et il veillait à accorder sa chance à chacun. Gagner n'était pas une priorité. J'espère qu'un jour, il reviendra aider notre club... Il n'a pas l'intention de vendre sa maison à Kristiansund mais sa famille déménage cet été à Manchester et nul ne sait quand il reviendra. "