"Une saison blanche, c'est le dernier scénario envisageable." Daniel Boccar, secrétaire général et directeur technique de l'Association des Clubs Francophones de Football, n'y va pas par quatre chemins. Une saison 2019-2020 blanche, ça lui suffit. Entre l'arrêt des compétitions et aujourd'hui, il y a eu le gel des classements, des recours juridiques de clubs s'estimant lésés par les verdicts sportifs ("On a gagné toutes nos actions au tribunal, ceux qui ont combattu l'ACFF se sont plantés et ont perdu beaucoup d'argent", dixit Boccar), une reprise, un nouvel arrêt des championnats, l'interdiction de s'entraîner. Alors, une nouvelle campagne qui passerait à la trappe, ce serait too much pour l'ACFF. La situation actuelle: les amateurs pourraient reprendre les entraînements à la mi-décembre, et rejouer des matches en janvier.
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"Une saison blanche, c'est le dernier scénario envisageable." Daniel Boccar, secrétaire général et directeur technique de l'Association des Clubs Francophones de Football, n'y va pas par quatre chemins. Une saison 2019-2020 blanche, ça lui suffit. Entre l'arrêt des compétitions et aujourd'hui, il y a eu le gel des classements, des recours juridiques de clubs s'estimant lésés par les verdicts sportifs ("On a gagné toutes nos actions au tribunal, ceux qui ont combattu l'ACFF se sont plantés et ont perdu beaucoup d'argent", dixit Boccar), une reprise, un nouvel arrêt des championnats, l'interdiction de s'entraîner. Alors, une nouvelle campagne qui passerait à la trappe, ce serait too much pour l'ACFF. La situation actuelle: les amateurs pourraient reprendre les entraînements à la mi-décembre, et rejouer des matches en janvier. Dans les clubs amateurs de D1, D2 et D3, il y a pour le moment beaucoup plus de questions que de réponses concrètes. Personne ne sait vraiment où il va. Les matches pourront-ils vraiment reprendre en début d'année? Et si oui, pendant combien de temps? On essaie d'y voir plus clair avec des acteurs de ces séries calées entre les deux divisions professionnelles et les séries provinciales. "Ça va être une saison extrêmement compliquée sur le plan financier", lance Salvatore Curaba, président de La Louvière, en D2. "On a perdu 150.000 euros la saison dernière, je pense qu'on arrivera à une perte de 300.000 cette année. Tout le monde chez nous a un contrat de travail, donc le chômage temporaire intervient. Mais on a des frais fixes quand même. Il y a des employés qui continuent à travailler pour faire tourner le club. On a organisé un stage pour des jeunes, il faut payer les entraîneurs. Ce ne sont pas des frais énormes, mais quand il n'y a aucune rentrée dans l'autre colonne, ça fait d'office mal." La RAAL a joué trois matches avant l'interruption et les a tous gagnés. Cette équipe n'a plus été battue depuis octobre... de l'année passée. Quand le public était encore admis dans les stades en début de saison, le club pouvait accueillir maximum 400 personnes. Déjà un manque à gagner par rapport à un stade occupé normalement. Il y aura en janvier, si c'est confirmé entre-temps, un match de Coupe contre l'Antwerp, avec recette partagée. Si le stade est vide, comme on s'y attend, le partage sera vite fait. Et pendant ce temps-là, il faut continuer à assumer les amortissements. Comme un investissement de plus de six millions dans un centre d'entraînement (deux millions de subsides, le reste sur fonds propres). EASI, la société informatique créée par Salvatore Curaba, actionnaire de la RAAL à 25%, lui a récemment fait un prêt. Sans cela, il n'aurait pas été possible de payer certains fournisseurs. "On va traverser la crise sans trop de casse, mais ça ne sera pas comme ça pour tout le monde", continue le président. "Un peu partout, il va y avoir des problèmes de trésorerie profonds." Dans la même série, on trouve le RFC Meux, entraîné par Marco Casto. Là-bas, tout le monde a fait un effort, après le premier confinement. Les membres du staff et les joueurs ont accepté une baisse de salaire de 30%. "Meux est un club familial, les dirigeants l'ont toujours géré en bons pères de famille", explique le coach. "Pour nous, il était tout à fait normal de faire un geste pour les aider. Et puis il ne faut pas oublier que le foot à ce niveau reste un hobby." Dans ce patelin coincé entre Namur et Wavre, on ne s'inquiète pas... aussi longtemps qu'on ne rejoue pas. "Il n'y a pas d'argent qui rentre, mais il n'y a pas grand-chose qui sort", dit encore Marco Casto. "Par contre, si on rejoue sans spectateur et sans buvette, là ça posera un problème. Pas de recettes d'un côté et des dépenses de l'autre: des petits salaires, l'eau, l'éclairage, le chauffage, les arbitres,..." Le son de cloche est différent, les inquiétudes sont bien plus palpables un échelon plus haut, en D1 Amateurs, une série amateurs par son nom, mais où les clubs sont obligés d'avoir un minimum de sept joueurs professionnels. "Les professionnels, comme moi, sont au chômage temporaire", lance Dante Brogno, entraîneur des Francs Borains. "Ce n'est pas tenable longtemps." Mohamed Dahmane, directeur sportif de l'Olympic, dans la même division, n'est pas beaucoup plus optimiste. "Disons qu'on a, entre guillemets, le parachute doré du chômage, et que ça nous permet de respirer un peu. Mais on a déjà perdu beaucoup d'argent. Par exemple, on devait jouer chez nous contre Liège juste avant l'arrêt des championnats, ça a été décidé la veille et le club avait déjà investi pas mal d'argent dans l'organisation des repas notamment. Et puis, l'incertitude n'encourage pas les sponsors potentiels à mettre de l'argent dans les clubs parce que, pour eux, la saison n'ira de toute façon pas au bout." À l'ACFF, on est conscient de l'impact de la fermeture des buvettes et de l'absence de spectateurs. "On sait que dans trois clubs amateurs sur quatre, c'est la buvette qui permet de payer le centre-avant", ironise Daniel Boccar. "On va se mettre autour d'une table avec les dirigeants de clubs pour voir les solutions qu'on peut trouver. "Pour ceux qui donnent des fixes élevés et qui misent sur des brocantes et des soupers pour s'en sortir, c'est vraiment problématique." Dans les couloirs de l'aile francophone de la fédération, on entend aussi ceci: "Beaucoup de clubs amateurs ne gèrent pas très bien leur budget. Ceux qui ne s'en sortiront pas seront ceux qui avaient déjà des soucis financiers avant le Covid." "Homme à tout faire" au Stade Brainois, en D3, comme il se qualifie lui-même, Thierry Hazard, le père des prodiges, explique qu'à ce niveau, il est compliqué de s'en sortir s'il n'y a plus ces rentrées extra-sportives: "Le gros problème pour nous, c'est l'interdiction de toutes les activités festives qui font rentrer pas mal d'argent. Il y a un souper en début de saison, un souper de Saint-Nicolas et plein d'autres choses du style. Chez nous, il y a une activité hors-foot presque chaque mois, ça représente entre 40 et 50% du budget." Des clubs ont craint, suite à l'arrêt, des grincements de dents chez leurs sponsors, qui auraient pu réclamer une partie de leur investissement. Mais il semble que peu de sociétés jouent à ce jeu-là. "À Braine, les sponsors n'avaient pas encore fait les paiements et on ne leur demande pas de le faire", continue Thierry Hazard. "Ils n'ont plus de visibilité, ça nous semble logique." Au moment du premier confinement, l'ACFF a fait un geste vis-à-vis des clubs en laissant tomber trois mois de cotisations. Un coup dur pour l'association, qui n'est toujours pas autonome financièrement. "Ça nous a coûté un million", signale Daniel Boccar. Quand le second confinement a été décidé, les clubs auraient voulu recevoir à nouveau la même faveur, mais l'ACFF a refusé. À côté des craintes financières, il y a, un peu partout, la hantise d'une cascade de blessures. Si les entraînements peuvent effectivement reprendre à la mi-décembre et les matches un mois plus tard, ce sera trop court, pour beaucoup. Daniel Boccar, lui, ne voit pas où est le problème: "On sait que tout le monde ne va pas être en super forme quand les championnats vont reprendre, mais tout le monde est assis sur la même branche. Il faudra y aller crescendo. Et le niveau physique des joueurs s'améliorera au fil des matches. S'ils comprennent ça, le risque de blessures sera nul. Dans certains clubs, on dit qu'il faut cinq ou six semaines de préparation. Mais les amateurs reprennent généralement vers le 10 ou 15 juillet et ils ont un premier match de Coupe deux semaines plus tard. Ça ne leur pose pas de problème. Enfin bon, il y aura toujours des gens qui seront contre tout. On demande simplement un peu de bon sens. À année exceptionnelle, mesures exceptionnelles." Il est rejoint par Fred Herpoel, président sportif du club de Mons, relancé en juin dernier et actif en D3 Amateurs: "Je prends du recul, j'ai connu le professionnalisme, ici on parle de la cinquième division. Le seul truc qui va manquer aux joueurs quand le championnat recommencera, c'est le rythme des matches. Mais le fond sera toujours là. On a donné un programme à nos joueurs: de la course, des séances de 30/30, de la musculation. On a un groupe Whatsapp où ils encodent leurs performances. Un mois de vraie préparation, ce sera assez, surtout qu'on a l'avantage d'avoir beaucoup de jeunes. Un jeune joueur est moins susceptible de se blesser et il revient plus vite en forme. Après ça, s'il faut jouer un match tous les trois jours, ce sera parfait pour eux parce que n'importe quel footballeur préfère jouer un match que faire un entraînement." On est beaucoup moins enthousiaste et optimiste ailleurs! "Les blessures, c'est une réalité", tranche Thierry Hazard. "On voit ça aussi chez les pros qui reprennent après une interruption ou après avoir été infectés par le Covid. Il y a une crainte et je pense qu'elle est légitime. Idéalement, il faudrait laisser aux clubs amateurs la possibilité de refaire une préparation complète de cinq ou six semaines après un arrêt aussi long. On ne désespère pas de pouvoir reprendre un peu plus tôt, comme après la première vague, éventuellement par petits groupes. C'est ce qu'on avait fait à Braine, avec des groupes de quatre ou cinq joueurs, à des plages horaires différentes. Maintenant, les entraînements sans contact, sans duel, comme on nous avait demandé de le faire, c'est évidemment un peu utopique. On peut essayer d'éviter les contacts, mais il y en aura toujours. C'est du foot." Même son de cloche plus haut, chez Dante Brogno. "On a joué un seul match depuis le printemps, le 25 septembre, parce qu'il y avait chaque fois des cas de Covid aux Francs Borains ou chez nos adversaires. Il y a une équipe de notre série qui a joué quatre fois, d'autres qui n'ont pas encore joué. On ne peut pas nous relancer au feu après moins d'un mois de préparation. Le but sera en tout cas de limiter la casse. Si tu t'entraînes trop peu en semaine, tu vas exploser le week-end. Si tu t'entraînes trop en semaine, tu vas exploser en semaine. Il n'y a pas de bonne solution. En plus, si on ne peut pas jouer d'amicaux pendant le mois de préparation, ça va être dur psychologiquement. Avant une saison normale, tu as cinq semaines de préparation avec un paquet de matches amicaux, on en a besoin. L'avantage de la situation, c'est qu'on est tous dans le même bateau. Mais le risque de blessures sera bien réel. Il faudra bien doser avec les préparateurs physiques, les médecins et les kinés." "C'est super long, cette période sans entraînement", embraie Marco Casto. "C'est difficile de tenir les joueurs en haleine. Ils n'ont pas de contacts sociaux avec leurs coéquipiers, ça se limite à des discussions sur un groupe Messenger. À la base, c'est une bande de potes, alors ils ont un manque quand ils ne peuvent pas se voir. On prend des nouvelles les uns des autres, on s'envoie des petites conneries, on discute de l'actualité, on s'envoie tout ce qui paraît dans la presse sur la D2 Amateurs. On a donné un programme individuel à chaque joueur, je connais mes apôtres, je sais qu'ils sont assidus. Mais c'est difficile de se mettre en route quand on n'a pas d'objectif, pas de date fixe. Est-ce qu'on pourra refaire des entraînements normaux à la mi-décembre? Fin décembre? Mi-janvier? Ou plus tard? Et puis la situation n'est pas la même qu'au premier confinement, quand il faisait beau et clair tard. Maintenant, tu rentres de l'école ou du boulot, il fait noir, tu n'as pas trop envie de partir courir. Ils ont parfois du mal à trouver la motivation. Je crains une réaction psychologique, tôt ou tard: pourquoi je me défoncerais alors que je ne suis même pas sûr que ce sera utile?" Le coach de Meux pointe lui aussi les risques pour la santé. "Mes joueurs n'ont plus eu de vrais entraînements depuis début octobre. On ne peut pas leur demander de reprendre le championnat après moins d'un mois de travail. Si l'ACFF maintient son calendrier de reprise, je peux te garantir que les trois quarts des joueurs de D2 vont se blesser." "La seule solution, c'est une saison blanche", clame Momo Dahmane. "On pourra toujours jouer les matches, mais les championnats seront faussés. On ne sera pas trop touchés à l'Olympic vu qu'on a plus de joueurs pros que d'autres équipes, mais certains clubs n'ont pas le noyau pour un rythme de matches pareil. Tout le monde ne sera pas capable de jouer deux fois par semaine. En D1 Amateurs, il y a beaucoup de gars qui travaillent. En tant que compétiteur, je ne suis pas partisan d'une saison blanche, surtout qu'on a des ambitions. Mais la seule solution raisonnable pour moi, c'est une saison sans montée et sans descente. J'en ai discuté avec quelques capitaines, ils sont de mon avis. Ils disent que ça va être trop compliqué d'aller au bout du championnat. Le Covid ne va pas se barrer comme ça du jour au lendemain." Thierry Hazard pense qu'une saison blanche serait "la pire solution pour tout le monde. Peut-être pas pour nous parce qu'on n'a pas d'ambition de montée, mais pour ceux qui visent une promotion, ce serait catastrophique." C'est le cas de la RAAL de Salvatore Curaba, où on a clairement investi pour rejoindre au plus vite la D1 Amateurs. "J'espère vraiment qu'on pourra terminer le championnat. Je reste confiant, s'il n'y a pas de troisième vague. Jouer quatre matches par mois de janvier jusqu'à fin juin, c'est faisable. Au pire, on ne jouera que la moitié des matches et ce ne sera alors pas une saison blanche. On ne se rend pas compte des implications pour certains clubs si cette saison est annulée. On n'a pas su aller au bout la saison dernière, ça nous a enlevés nos espoirs de montée. Pas deux fois de suite, s'il vous plaît." Daniel Boccar reste convaincu qu'on n'en arrivera pas là. "On a repoussé au maximum tout ce qu'on pouvait repousser pour pouvoir jouer jusqu'à la fin du mois de juin, ça a été acté. Il reste 22 ou 23 week-ends. Je rappelle que dans certaines provinces, comme Liège et le Luxembourg, c'est fréquent de reporter six ou sept matches par saison à cause des conditions météo. Si, pendant cette période exceptionnelle, certains clubs n'acceptent pas de faire la même chose, c'est à ne plus rien comprendre. La saison doit compter au moins 50% de matches pour ne pas être blanche, on en a déjà joué cinq dans la plupart des séries, il en reste dix à disputer pour arriver au quota. C'est jouable."