Bamako, un tourbillon de poussière qui enjambe le fleuve Niger et vibre au rythme des allées et venues de ses 3 millions d'habitants. En langue bambara, son nom signifie " le marigot du crocodile ", rappelant le rôle central du fleuve pour les pêcheurs qui l'ont fondée.

Dès l'aube, quand résonnent les premiers appels à la prière, les rues sont envahies de motos Djakarta, ces deux-roues bon marché importés de Chine, qui permettent à la classe moyenne africaine de se faufiler en ville.

Tout le monde est sur le pont : les taxis, ces vieilles Mercedes repeintes en jaune qui roulaient en Europe dans les années '80, les minibus verts de la Sotrama, les vendeurs à la sauvette qui proposent leurs produits aux automobilistes arrêtés dans le trafic.

Les enfants en uniforme rejoignent les salles de classe. Les étals des marchés se remplissent et les porteurs chargent et déchargent les gros camions qui alimentent le commerce de ce pays enclavé.

Seuls les grands axes sont goudronnés et ceux-ci sont vite encombrés, en particulier les 3 ponts qui relient les quartiers posés sur chacune des rives. En dehors de ceux-ci, l'agitation s'apaise, on circule sur cette terre rouge-orange qui tournoie au contact du pneu.

Grin

Mêlée à la sueur, elle rougit après quelques heures les vêtements du voyageur pressé. Quand il fait 40 ° toute l'année, il faut marcher lentement. Au détour de ces allées rouges, on croise parfois une plaine dont on devine qu'elle sert de terrain de football.

Une fois l'école terminée, ils seront des centaines de gamins à l'envahir. Ici, un habitant sur deux a moins de 15 ans. Moussa Djenepo y a passé une partie de son adolescence, chez Mamadou Sylla, son deuxième père dans le quartier Sans fil, au coeur d'une zone plus industrielle de la capitale.

C'est là que la révélation du Standard nous donne rendez-vous, entouré de sa seconde famille et de ses amis du Grin, un lieu d'échange quasi institutionnel au Mali, qui regroupe des habitants d'un même bout de quartier en fonction des âges.

" Vous prenez du thé ensemble, vous discutez, débattez de sujets très différents. On peut parler foot, de meufs, vous vous donnez des idées, vous vous conseillez, vous organisez des fêtes ensemble, vous regardez des matches sur une petite télé, c'est une affaire de solidarité.

En Europe, tout le monde vit dans son coin. À Bamako, tu as ton Grin et à n'importe quel moment de la journée, tu retrouves des amis pour discuter. Et le soir, même chose, jusqu'à 2 heures du matin parfois, puis tout le monde rentre chez lui ", entame Moussa Djenepo avant de retracer un jeune parcours déjà très dense.

Mopti

" Je suis né et j'ai grandi à Mopti ( ndlr, à plus de 600 km à l'est de la capitale, Bamako) qui est la cinquième région du Mali, qui en compte huit. Mopti est surnommé la Venise malienne car elle compte des digues et des canaux qui traversent la ville. Il y a aussi pas mal de lacs, et les fleuves : le Bani et le Niger.

Plusieurs ethnies y cohabitent. La ville a été construite par les Bozos, puis les Peuls. Moi, je suis un Bozo. Les Bozos et les Dogons, une autre ethnie, ne sont pas des ennemis mais un Bozo ne peut pas marier un Dogon par exemple.

J'y ai grandi avec ma mère et mon père, puis avec ma grand-mère. J'ai un rapport aussi fort avec elle qu'avec mes parents. Ma mère était mère au foyer. Mon père a joué au foot. Je n'ai pas regardé beaucoup de ses matches mais on m'a dit que mon père, en division 1, avait presque marqué face à tous les clubs maliens.

Il était le capitaine du Débo Club de Mopti, il jouait ailier comme moi. Il est même devenu coach par après. Aujourd'hui, il est directeur de Radio Guintan à Mopti. Mes souvenirs d'enfance sont très fort liés au foot. J'allais au Lycée Moderne mais je ne pensais déjà qu'au foot.

J'étais parmi les cinq premiers de la classe, mais ce n'était pas mon truc. Je faisais souvent semblant d'aller à l'école. Je quittais la maison avec mon cartable, mais je filais jouer au ballon. Les maîtres d'école venaient chez ma grand-mère et lui disaient qu'ils ne m'avaient pas vu. "

Maldini

" Dans la famille, on m'appelait Tonton. Mon homonyme, c'est le petit-frère à ma grand-mère. Les profs venaient et disaient : " Je n'ai pas vu Tonton à l'école ". Ma grand-mère râlait sur moi mais elle m'aimait bien. Elle essayait de me pousser à aller à l'école mais j'aimais trop le foot pour ça.

Derrière chez nous, il y avait une grande place où tous les petits du quartier se réunissaient. On formait une équipe et on affrontait les autres quartiers. On jouait du matin au soir, sans prendre de pause. À cette période, tout le monde voulait jouer contre nous. Je jouais en défense, car les autres partaient devant, je restais derrière et je faisais des dégagements.

Un jour, un ancien qui regardait un de nos matches a crié : le petit en défense, il joue comme Maldini. Depuis lors, j'ai gardé ce surnom. Je ne connaissais pas ce joueur, à vrai dire. J'ai appris qui il était bien plus tard.

À Mopti, je n'ai jamais joué avec les gens de mon âge en club car j'étais plus fort que ceux de ma catégorie. On n'acceptait pas que je joue avec eux. On m'emmenait dans des tournois où je jouais avec des plus âgés. Quand je rentrais au jeu, je commençais à dribler.

Ce sens du dribble, je l'ai appris sur le terrain Bleni, en terre rouge. Là-bas, tu débarques avec ton équipe, tu rencontres un adversaire, tu fais des buts avec deux grandes pierres. Et tu joues. Mais comme il y a beaucoup de monde qui vient sur ce terrain et qu'il n'y pas beaucoup d'espace, tu partages ton terrain avec deux autres équipes.

Ce qui veut dire que tu dois éliminer ton adversaire mais aussi éviter les joueurs des autres équipes. Mes mouvements, ma vivacité, ça vient de là. Tu joues et ça ne te dérange pas que les deux matches se croisent. "

Ganga

" Je n'étais pas du tout costaud, j'étais même léger, et j'ai reçu beaucoup de coups petit car je ne lâchais pas la balle. Quand je dribblais quelqu'un, il y avait tout son quartier qui rigolait. Tu entendais " Ahhh Tonton, il t'a dribblé, Maldini, t'a fait petit-pont ". Moi, ça me motivait, j'étais fier de ça. Et comme certains ne voulaient pas ramasser un dribble, ils me mettaient des coups. Mais je n'ai jamais eu de blessure grave, juste des coups et des cicatrices.

J'ai grandi à Ganga, un quartier assez pauvre mais très chaleureux, pas dangereux. Il me manque. Je reste l'enfant de ce quartier. Quand j'y retourne, je suis respecté, et je respecte tout le monde. J'essaie d'organiser pas mal de choses. Comme ce match entre mes amis d'enfance et ceux de mon petit frère auquel beaucoup de monde assiste.

Cet été, on a aussi mis sur place un festifoot. Depuis tout petit, je suis aimé là-bas. Même si j'ai vécu à Bamako, je me sens de Mopti. La mentalité est différente. Bamako, c'est la capitale, ils se sentent supérieurs. "

Sylla

" C'est pendant les vacances scolaires longues de trois mois que je me suis rendu chez ma tante, la petite soeur de mon père, qui vivait à Bamako. Je devais avoir 14 ans. Et c'est là que j'ai rencontré Sylla lors d'une sorte de test où il y avait des Qataris qui venaient pour faire leur marché. Ils m'avaient trouvé bon mais j'étais trop jeune pour les suivre.

Sylla a proposé à mes parents que je vienne dormir chez lui, à Bamako. Il travaillait pour un club de foot appelé Lakika. J'y ai joué quelques mois avant de partir pour le Yeelen (club formateur qui vient de monter en D1 et dont l'ambassadeur est l'ex-attaquant international malien Frédéric Kanouté).

Là-bas, je suis resté environ deux ans, ce qui m'a permis d'intégrer les U17 et les U20 du Mali. J'étais d'ailleurs un des trois U17, avec Sekou Koita ( Red Bull Salzbourg, ndlr) et Mohamed Sangare ( Real Bamako, ndlr) à avoir été sélectionné pour un tournoi disputé à Lomé, au Togo, où j'avais été élu meilleur joueur. C'est là que le Standard m'a repéré après m'avoir déjà suivi lors d'un tournoi à Leon en Espagne.

Le lit de Moussa, aux couleurs du Barça, chez lui à Bamako., THOMAS BRICMONT
Le lit de Moussa, aux couleurs du Barça, chez lui à Bamako. © THOMAS BRICMONT

Les premiers jours à Bamako ont été durs car je vivais ma première vraie expérience sans ma famille. Je n'avais qu'une envie, c'était de retourner à Mopti. Mais après quelques mois, je m'y sentais comme chez moi. Sylla et sa femme, Awa, ont été comme une seconde famille pour moi. Avec eux, je ne manquais de rien. J'étais très proche aussi des petits-fils de Sylla. Quand je rentre ici, j'entends " Tonton Moussa, viens " et je vais jouer avec eux. "

Barça

" Au début, j'étais seul dans mon coin, je ne parlais à personne. C'est Sylla qui a demandé à des petits du quartier de me prendre avec eux quand ils partaient jouer au foot. Et un jour, j'ai pris mes chaussures et j'y suis allé. Dès le deuxième match, j'avais le brassard. J'ai directement fait la différence.

Le Mali, c'est très différent de l'Europe. Tu ne joues jamais sur un bon terrain. C'est à toi à t'adapter. En Europe, tout est propre, bien organisé. Ma force, elle a surtout été mentale. J'ai dû surmonter pas mal de difficultés.

Quand je suis arrivé à Liège, je me suis dit que je ne devais pas me laisser faire. Que ce soit un joueur ou une grande équipe, je n'ai peur de rien sur un terrain. Jouer face au Real Madrid ou un match de quartier à Bamako, ça reste le même foot.

Pour ma première en équipe nationale, j'ai affronté la Côte d'Ivoire. Même mes amis étaient sûrs qu'on allait ramasser. Mais, au final, on les a dominés sur tous les plans. Moi, ça ne m'a rien fait du tout de jouer contre une telle équipe, j'avais juste envie de jouer.

J'ai voulu coûte que coûte devenir professionnel, j'ai toujours eu ça en tête. Je regardais beaucoup la Ligue des Champions, et surtout le Barça. À tel point que Sylla m'a un jour ramené un lit aux couleurs de ce club. Je dormais dehors car à l'intérieur, il fait trop chaud. Aujourd'hui, quand je retourne à Bamako, je retrouve ce lit. "

Débrouille

" J'ai toujours été passionné par le Barça, par la manière dont il joue. Je regardais en boucle les vidéos de Ronaldinho, j'observais ses mouvements. J'ai évidemment aimé Messi, j'aime toujours Neymar. Désormais, il y a Ousmane Dembélé ( ndlr, dont le père est d'origine malienne) qui est là. Il faut que ça dribble, que les joueurs donnent du spectacle, de la folie, de la vitesse.

Les petits-fils de Sylla et leur mère., THOMAS BRICMONT
Les petits-fils de Sylla et leur mère. © THOMAS BRICMONT

À Bamako, j'ai rencontré énormément de bons joueurs. Ici, il y a beaucoup d'activités sportives, de matches de quartier. Ici, c'est la débrouille, chacun fait à sa manière pour gagner sa vie, nourrir sa famille.

On travaille au jour le jour, c'est un autre monde qu'en Europe. On travaille pour vivre ou survivre même. Pas pour avoir une voiture ou autre chose. Moi, j'ai toujours tout donné pour le foot, et j'ai très vite eu l'ambition de jouer ailleurs, d'atteindre le sommet.

Il n'y a rien d'impossible dans la vie mais faut aller le chercher. Quand je vois d'où je viens, je ne vais pas lâcher. Quand tu passes toutes ces difficultés en Afrique et qu'en Europe tu changes, que tu deviens une autre personne, ça ne va jamais marcher.

Mon parcours de Mopti à Bamako, c'est la même étape qu'entre Bamako et Liège. A Bamako, je ne voulais pas rester, je voulais appeler ma grand-mère tous les jours. Aujourd'hui, j'appelle encore ma mère avant et après chaque match. Et quand la famille va bien, moi ça va. "

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De la terre rouge de Niaréla à la Cité Ardente

" C'est en décembre 2015 que j'ai vu Moussa pour la première fois ", rembobine l'agent à l'origine de sa venue, François Verbeeren, accompagné de son associé, Idrissa Dembélé. " Il évoluait avec son club du Yeelen sur le terrain en terre rouge du Onze Créateurs de Niaréla. Face à lui, c'étaient des cogneurs, des joueurs de 25 ans, voire plus. Mais on pouvait déjà deviner le potentiel qu'il affiche aujourd'hui.

Il avait cette qualité de percussion, cette vitesse, même s'il était encore très brut et très léger physiquement, il devait peser moins de 60 kilos. Un mois plus tôt, j'avais été frappé par la génération U17 malienne finaliste de la Coupe du monde, que Moussa allait rejoindre plus tard. En juin 2016, j'avais rencontré Olivier Renard pour lui faire un topo de la situation du foot au Mali. "

Le directeur sportif du Standard se montre intéressé et décide d'envoyer son bras droit et chef scout du Standard, Christophe Lonnoy à un tournoi U19 à Leon en Espagne que le Mali remporte face aux jeunes joueurs de la Roja (0-3). A son retour, Lonnoy rentre un rapport extrêmement positif.

" Grâce à la très bonne collaboration avec Frédéric Kanouté ( ndlr qui chapeaute le club du Yeelen), Moussa a signé en prêt au Standard en janvier 2017 avant d'arriver à Liège deux mois plus tard ", poursuit François Verbeeren. " Quand je lui ai parlé du Standard pour la première fois, il était déjà très décidé à y faire son trou. Il n'a jamais eu peur une seule seconde de faire le grand saut. "

Moins de deux ans plus tard, c'est tout un club qui se félicite d'avoir accueilli la dernière merveille du Standard.

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" J'ai eu beaucoup de chance d'arriver à Liège "

" Mon premier jour à Liège, c'était le 23 mars 2017. Je logeais à l'hôtel Ibis, dehors il faisait très froid. J'étais seul. Je me suis dit : " Oh putain, qu'est-ce que je fous ici ? ". J'avais envie de rentrer. J'ai même pleuré dans ma chambre.

J'écoutais une musique qui parlait de maman, de la famille. Mais après, je me suis dit que si j'avais fait tout ce chemin, que j'étais venu à Liège, c'est parce que je voulais devenir professionnel. C'était ma décision, je devais assumer.

Ça faisait mal, mais j'avais aussi envie de découvrir l'Europe. Je me suis dit : " On verra ce qui va m'arriver ". Le fait de s'accrocher, ça m'a rendu plus fort encore mentalement. Deux semaines plus tard, je me sentais déjà comme chez moi. Je suis quelqu'un qui s'adapte assez facilement.

À Liège, l'avantage c'est qu'on parle français et que les gens sont chaleureux. On m'a beaucoup aidé. J'ai eu beaucoup de chance de tomber sur Liège pour une première étape en Europe.

Encore aujourd'hui, je vais à la mosquée tous les vendredis. C'était déjà le cas à Mopti. Toute ma famille est musulmane. La religion, c'est la base. La prière est très importante pour moi, car ça me permet de rester sur le chemin que je me suis tracé et de ne pas en dévier.

Tu demandes à Dieu d'être une bonne personne, de rester humble, les pieds sur terre. Ça ne t'apporte que du bien. Ceux qui vont tenter de me faire dévier du foot, qui vont vouloir sortir toutes les nuits, ce n'est pas pour moi. "

Moussa avec son " deuxième père ", Mamadou Sylla, qui l'a accueilli à Bamako., THOMAS BRICMONT
Moussa avec son " deuxième père ", Mamadou Sylla, qui l'a accueilli à Bamako. © THOMAS BRICMONT
Le quartier " San fil " où il a grandi., THOMAS BRICMONT
Le quartier " San fil " où il a grandi. © THOMAS BRICMONT
Moussa Djenepo, époque Mopti., THOMAS BRICMONT
Moussa Djenepo, époque Mopti. © THOMAS BRICMONT
© THOMAS BRICMONT
Les supporters du Yeelen sur les traditionnelles motos Djakarta., THOMAS BRICMONT
Les supporters du Yeelen sur les traditionnelles motos Djakarta. © THOMAS BRICMONT
Moussa au " grin ", entouré de ses potes., THOMAS BRICMONT
Moussa au " grin ", entouré de ses potes. © THOMAS BRICMONT
Bamako, un tourbillon de poussière qui enjambe le fleuve Niger et vibre au rythme des allées et venues de ses 3 millions d'habitants. En langue bambara, son nom signifie " le marigot du crocodile ", rappelant le rôle central du fleuve pour les pêcheurs qui l'ont fondée. Dès l'aube, quand résonnent les premiers appels à la prière, les rues sont envahies de motos Djakarta, ces deux-roues bon marché importés de Chine, qui permettent à la classe moyenne africaine de se faufiler en ville. Tout le monde est sur le pont : les taxis, ces vieilles Mercedes repeintes en jaune qui roulaient en Europe dans les années '80, les minibus verts de la Sotrama, les vendeurs à la sauvette qui proposent leurs produits aux automobilistes arrêtés dans le trafic. Les enfants en uniforme rejoignent les salles de classe. Les étals des marchés se remplissent et les porteurs chargent et déchargent les gros camions qui alimentent le commerce de ce pays enclavé. Seuls les grands axes sont goudronnés et ceux-ci sont vite encombrés, en particulier les 3 ponts qui relient les quartiers posés sur chacune des rives. En dehors de ceux-ci, l'agitation s'apaise, on circule sur cette terre rouge-orange qui tournoie au contact du pneu. Mêlée à la sueur, elle rougit après quelques heures les vêtements du voyageur pressé. Quand il fait 40 ° toute l'année, il faut marcher lentement. Au détour de ces allées rouges, on croise parfois une plaine dont on devine qu'elle sert de terrain de football. Une fois l'école terminée, ils seront des centaines de gamins à l'envahir. Ici, un habitant sur deux a moins de 15 ans. Moussa Djenepo y a passé une partie de son adolescence, chez Mamadou Sylla, son deuxième père dans le quartier Sans fil, au coeur d'une zone plus industrielle de la capitale. C'est là que la révélation du Standard nous donne rendez-vous, entouré de sa seconde famille et de ses amis du Grin, un lieu d'échange quasi institutionnel au Mali, qui regroupe des habitants d'un même bout de quartier en fonction des âges. " Vous prenez du thé ensemble, vous discutez, débattez de sujets très différents. On peut parler foot, de meufs, vous vous donnez des idées, vous vous conseillez, vous organisez des fêtes ensemble, vous regardez des matches sur une petite télé, c'est une affaire de solidarité. En Europe, tout le monde vit dans son coin. À Bamako, tu as ton Grin et à n'importe quel moment de la journée, tu retrouves des amis pour discuter. Et le soir, même chose, jusqu'à 2 heures du matin parfois, puis tout le monde rentre chez lui ", entame Moussa Djenepo avant de retracer un jeune parcours déjà très dense. " Je suis né et j'ai grandi à Mopti ( ndlr, à plus de 600 km à l'est de la capitale, Bamako) qui est la cinquième région du Mali, qui en compte huit. Mopti est surnommé la Venise malienne car elle compte des digues et des canaux qui traversent la ville. Il y a aussi pas mal de lacs, et les fleuves : le Bani et le Niger. Plusieurs ethnies y cohabitent. La ville a été construite par les Bozos, puis les Peuls. Moi, je suis un Bozo. Les Bozos et les Dogons, une autre ethnie, ne sont pas des ennemis mais un Bozo ne peut pas marier un Dogon par exemple. J'y ai grandi avec ma mère et mon père, puis avec ma grand-mère. J'ai un rapport aussi fort avec elle qu'avec mes parents. Ma mère était mère au foyer. Mon père a joué au foot. Je n'ai pas regardé beaucoup de ses matches mais on m'a dit que mon père, en division 1, avait presque marqué face à tous les clubs maliens. Il était le capitaine du Débo Club de Mopti, il jouait ailier comme moi. Il est même devenu coach par après. Aujourd'hui, il est directeur de Radio Guintan à Mopti. Mes souvenirs d'enfance sont très fort liés au foot. J'allais au Lycée Moderne mais je ne pensais déjà qu'au foot. J'étais parmi les cinq premiers de la classe, mais ce n'était pas mon truc. Je faisais souvent semblant d'aller à l'école. Je quittais la maison avec mon cartable, mais je filais jouer au ballon. Les maîtres d'école venaient chez ma grand-mère et lui disaient qu'ils ne m'avaient pas vu. " " Dans la famille, on m'appelait Tonton. Mon homonyme, c'est le petit-frère à ma grand-mère. Les profs venaient et disaient : " Je n'ai pas vu Tonton à l'école ". Ma grand-mère râlait sur moi mais elle m'aimait bien. Elle essayait de me pousser à aller à l'école mais j'aimais trop le foot pour ça. Derrière chez nous, il y avait une grande place où tous les petits du quartier se réunissaient. On formait une équipe et on affrontait les autres quartiers. On jouait du matin au soir, sans prendre de pause. À cette période, tout le monde voulait jouer contre nous. Je jouais en défense, car les autres partaient devant, je restais derrière et je faisais des dégagements. Un jour, un ancien qui regardait un de nos matches a crié : le petit en défense, il joue comme Maldini. Depuis lors, j'ai gardé ce surnom. Je ne connaissais pas ce joueur, à vrai dire. J'ai appris qui il était bien plus tard. À Mopti, je n'ai jamais joué avec les gens de mon âge en club car j'étais plus fort que ceux de ma catégorie. On n'acceptait pas que je joue avec eux. On m'emmenait dans des tournois où je jouais avec des plus âgés. Quand je rentrais au jeu, je commençais à dribler. Ce sens du dribble, je l'ai appris sur le terrain Bleni, en terre rouge. Là-bas, tu débarques avec ton équipe, tu rencontres un adversaire, tu fais des buts avec deux grandes pierres. Et tu joues. Mais comme il y a beaucoup de monde qui vient sur ce terrain et qu'il n'y pas beaucoup d'espace, tu partages ton terrain avec deux autres équipes. Ce qui veut dire que tu dois éliminer ton adversaire mais aussi éviter les joueurs des autres équipes. Mes mouvements, ma vivacité, ça vient de là. Tu joues et ça ne te dérange pas que les deux matches se croisent. " " Je n'étais pas du tout costaud, j'étais même léger, et j'ai reçu beaucoup de coups petit car je ne lâchais pas la balle. Quand je dribblais quelqu'un, il y avait tout son quartier qui rigolait. Tu entendais " Ahhh Tonton, il t'a dribblé, Maldini, t'a fait petit-pont ". Moi, ça me motivait, j'étais fier de ça. Et comme certains ne voulaient pas ramasser un dribble, ils me mettaient des coups. Mais je n'ai jamais eu de blessure grave, juste des coups et des cicatrices. J'ai grandi à Ganga, un quartier assez pauvre mais très chaleureux, pas dangereux. Il me manque. Je reste l'enfant de ce quartier. Quand j'y retourne, je suis respecté, et je respecte tout le monde. J'essaie d'organiser pas mal de choses. Comme ce match entre mes amis d'enfance et ceux de mon petit frère auquel beaucoup de monde assiste. Cet été, on a aussi mis sur place un festifoot. Depuis tout petit, je suis aimé là-bas. Même si j'ai vécu à Bamako, je me sens de Mopti. La mentalité est différente. Bamako, c'est la capitale, ils se sentent supérieurs. " " C'est pendant les vacances scolaires longues de trois mois que je me suis rendu chez ma tante, la petite soeur de mon père, qui vivait à Bamako. Je devais avoir 14 ans. Et c'est là que j'ai rencontré Sylla lors d'une sorte de test où il y avait des Qataris qui venaient pour faire leur marché. Ils m'avaient trouvé bon mais j'étais trop jeune pour les suivre. Sylla a proposé à mes parents que je vienne dormir chez lui, à Bamako. Il travaillait pour un club de foot appelé Lakika. J'y ai joué quelques mois avant de partir pour le Yeelen (club formateur qui vient de monter en D1 et dont l'ambassadeur est l'ex-attaquant international malien Frédéric Kanouté).Là-bas, je suis resté environ deux ans, ce qui m'a permis d'intégrer les U17 et les U20 du Mali. J'étais d'ailleurs un des trois U17, avec Sekou Koita ( Red Bull Salzbourg, ndlr) et Mohamed Sangare ( Real Bamako, ndlr) à avoir été sélectionné pour un tournoi disputé à Lomé, au Togo, où j'avais été élu meilleur joueur. C'est là que le Standard m'a repéré après m'avoir déjà suivi lors d'un tournoi à Leon en Espagne. Les premiers jours à Bamako ont été durs car je vivais ma première vraie expérience sans ma famille. Je n'avais qu'une envie, c'était de retourner à Mopti. Mais après quelques mois, je m'y sentais comme chez moi. Sylla et sa femme, Awa, ont été comme une seconde famille pour moi. Avec eux, je ne manquais de rien. J'étais très proche aussi des petits-fils de Sylla. Quand je rentre ici, j'entends " Tonton Moussa, viens " et je vais jouer avec eux. " " Au début, j'étais seul dans mon coin, je ne parlais à personne. C'est Sylla qui a demandé à des petits du quartier de me prendre avec eux quand ils partaient jouer au foot. Et un jour, j'ai pris mes chaussures et j'y suis allé. Dès le deuxième match, j'avais le brassard. J'ai directement fait la différence. Le Mali, c'est très différent de l'Europe. Tu ne joues jamais sur un bon terrain. C'est à toi à t'adapter. En Europe, tout est propre, bien organisé. Ma force, elle a surtout été mentale. J'ai dû surmonter pas mal de difficultés. Quand je suis arrivé à Liège, je me suis dit que je ne devais pas me laisser faire. Que ce soit un joueur ou une grande équipe, je n'ai peur de rien sur un terrain. Jouer face au Real Madrid ou un match de quartier à Bamako, ça reste le même foot. Pour ma première en équipe nationale, j'ai affronté la Côte d'Ivoire. Même mes amis étaient sûrs qu'on allait ramasser. Mais, au final, on les a dominés sur tous les plans. Moi, ça ne m'a rien fait du tout de jouer contre une telle équipe, j'avais juste envie de jouer. J'ai voulu coûte que coûte devenir professionnel, j'ai toujours eu ça en tête. Je regardais beaucoup la Ligue des Champions, et surtout le Barça. À tel point que Sylla m'a un jour ramené un lit aux couleurs de ce club. Je dormais dehors car à l'intérieur, il fait trop chaud. Aujourd'hui, quand je retourne à Bamako, je retrouve ce lit. " " J'ai toujours été passionné par le Barça, par la manière dont il joue. Je regardais en boucle les vidéos de Ronaldinho, j'observais ses mouvements. J'ai évidemment aimé Messi, j'aime toujours Neymar. Désormais, il y a Ousmane Dembélé ( ndlr, dont le père est d'origine malienne) qui est là. Il faut que ça dribble, que les joueurs donnent du spectacle, de la folie, de la vitesse. À Bamako, j'ai rencontré énormément de bons joueurs. Ici, il y a beaucoup d'activités sportives, de matches de quartier. Ici, c'est la débrouille, chacun fait à sa manière pour gagner sa vie, nourrir sa famille. On travaille au jour le jour, c'est un autre monde qu'en Europe. On travaille pour vivre ou survivre même. Pas pour avoir une voiture ou autre chose. Moi, j'ai toujours tout donné pour le foot, et j'ai très vite eu l'ambition de jouer ailleurs, d'atteindre le sommet. Il n'y a rien d'impossible dans la vie mais faut aller le chercher. Quand je vois d'où je viens, je ne vais pas lâcher. Quand tu passes toutes ces difficultés en Afrique et qu'en Europe tu changes, que tu deviens une autre personne, ça ne va jamais marcher. Mon parcours de Mopti à Bamako, c'est la même étape qu'entre Bamako et Liège. A Bamako, je ne voulais pas rester, je voulais appeler ma grand-mère tous les jours. Aujourd'hui, j'appelle encore ma mère avant et après chaque match. Et quand la famille va bien, moi ça va. "