Installé dans le bureau de Mauricio Pochettino pour une conversation entre Argentins, Jorge Valdano s'étonne. Le champion du monde 1986 est surpris de voir, posé sur le bureau du manager de Tottenham, un ballon. Pochettino s'explique : " Parfois, je le jette à mes joueurs, et je leur dis de le toucher, de se rappeler quand ils avaient trois, quatre, cinq, six ans. Je leur dis de retrouver ce sentiment. " Marty McFly voyageait dans le temps avec un DeLorean, et Marcel Proust avec une madeleine. Pochettino le fait avec un ballon.
...

Installé dans le bureau de Mauricio Pochettino pour une conversation entre Argentins, Jorge Valdano s'étonne. Le champion du monde 1986 est surpris de voir, posé sur le bureau du manager de Tottenham, un ballon. Pochettino s'explique : " Parfois, je le jette à mes joueurs, et je leur dis de le toucher, de se rappeler quand ils avaient trois, quatre, cinq, six ans. Je leur dis de retrouver ce sentiment. " Marty McFly voyageait dans le temps avec un DeLorean, et Marcel Proust avec une madeleine. Pochettino le fait avec un ballon. Quand il le lance entre les pieds de Mousa Dembélé, le Diable Rouge envoie-t-il sa mémoire jusqu'à la Bisthovenplein de Deurne, dans la métropole anversoise ? C'est en tout cas là que se trouve l'acte de naissance du football si particulier du milieu de terrain des Spurs. " Avant, on jouait dans la rue avec deux lampadaires, et on ne pouvait jamais tirer ", raconte l'Anversois au Guardian. " Pour marquer, tu devais dribbler et toucher le poteau avec la balle. Je pense que c'est pour ça que quand j'étais jeune, je ne tirais jamais. Je voulais toujours dribbler jusqu'au but. " Sa carrière aux Pays-Bas, entamée près du but adverse parce que c'est toujours à cet endroit que les coaches aiment mettre ceux qui ont beaucoup plus de talent que les autres, se heurte rapidement à son manque d'attirance pour les filets. À Alkmaar, Louis van Gaal laisse les avant-postes à Mounir El Hamdaoui et à Ari, reculant Dembélé d'un cran pour lui offrir un rôle libre entre les lignes. Presque une aberration dans le chef du coach néerlandais, qui avait toujours placé les règles de son schéma au-dessus du talent des joueurs. À Barcelone, même Rivaldo ou Juan Román Riquelme n'avaient pas eu droit à pareil traitement de faveur. Les successeurs de van Gaal seront moins enthousiastes à l'heure d'évoquer les qualités hors norme du gaucher belge. Ronald Koeman, arrivé à Alkmaar pour une pige de quelques semaines, pointe du doigt une manie du jeu de Mousa : " Dembélé joue trop souvent vers le côté au lieu d'aller vers le but. Il ne donne pas de rendement à ses qualités. " Les images débarquent alors en trombe. Celles de ce 27 septembre 2008, où le Diable efface toute la défense de Willem II, avant de secouer les filets d'une frappe croisée sans pitié. C'est l'action-phare de la carrière de Mousa. Et à l'exception du dernier, tous ses dribbles se font vers la ligne de touche. " Dembélé lui-même ne sait pas quelle est sa place ", tonne Dick Advocaat, successeur de Koeman. C'est donc un joueur toujours en travaux qui franchit la Manche, pour développer un talent devenu trop grand pour les minces frontières néerlandaises. Avant de devenir incontournable aux yeux de ses coaches, Mousa l'est déjà pour ses coéquipiers. Quand il hérite du poste de directeur de la formation du Germinal Beerschot, Urbain Haesaert voit évoluer 500 nouveaux jeunes d'un coup. Pas besoin de préciser quel a été le premier à lui taper dans l'oeil : " Mousa m'a immédiatement frappé. " Le talent de Dembélé ne se conteste pas, parce qu'il éblouit dès le premier contact avec le ballon. Même le rugueux football anglais ne parvient pas à l'éclipser. Si Mousa n'est pas encore un joueur dont parlent tous les coaches, il est déjà sur les lèvres de tous ses coéquipiers. " Je ne pense pas que les gens savent à quel point il est bon ", confiera un jour son ami Jan Vertonghen, comme si les qualités de Dembélé ne pouvaient vraiment se sentir que sur la pelouse, quand la semelle gauche de l'Anversois gratte ce ballon insaisissable, quelques centimètres devant vous. Ni Mousa, ni ses entraîneurs ne savent encore ce qu'il est vraiment, mais Dembélé joue. Tout simplement pour une question de hiérarchie tacite du terrain. Parce que, quel que soit l'adversaire qu'on installe en face de lui, le Diable Rouge semble toujours être le plus fort. Un sentiment qui s'est renforcé ces dernières semaines, quand le milieu des Spurs a dévoré des références mondiales à son poste. " Il a joué contre Pogba, Matic, Khedira, Pjanic... Et il les a tous détruits ", pose l'ancien de Tottenham Jermaine Jenas sur la BBC en guise de sentence. Le tournant de la carrière de Dembélé, né dans l'esprit de Martin Jol, vient sans doute de ce constat. Mousa est adoubé par les confrontations directes, qui le font grimper dans la hiérarchie des terrains, à force de se montrer supérieur à tous ceux qui croisent sa route. " Tous ceux qui ont joué avec lui savent exactement à quel point il est bon ", explique son ancien coéquipier de Fulham Bobby Zamora dans le Telegraph. " Je ne pense pas que les gens qui regardent le match peuvent vraiment apprécier ce qu'il fait. Quand tu joues avec lui, tu le vois. " Comme on transmet un dossier important à son supérieur hiérarchique, ses coéquipiers déposent donc les ballons entre les pieds de Dembélé. Car son atout principal fait l'unanimité. Kevin De Bruyne affirme que " c'est impossible de lui prendre le ballon ", et Jordan Lukaku renchérit : " Si tu es en difficulté, tu n'as qu'à lui donner le ballon. Il va s'en sortir. " Martin Jol le remarque, également. Fulham avait recruté Dembélé pour jouer devant, voire sur un flanc, mais le Néerlandais voit les choses autrement : " À l'entraînement, quand il décrochait, ils ne pouvaient pas lui prendre la balle. En plus, il la récupérait souvent grâce à sa force. Je me suis donc dit que ça pourrait fonctionner au milieu. Mais avant d'essayer, tu ne sais jamais vraiment si ton idée est bonne. J'ai tenté le coup et, directement, il a été notre meilleur joueur. " C'est donc dans la peau d'un milieu de terrain que Mousa Dembélé quitte Fulham, et traverse la ville pour rejoindre White Hart Lane. Au sein d'une équipe qui grandit dans le sillage de Gareth Bale, avant de piquer du nez quand la flèche galloise se pare du blanc madrilène, le Belge joue les ceintures de sécurité. Son rythme de croisière dépasse rapidement les 90 % de passes réussies, dans un football surtout efficace au milieu de terrain, loin des deux zones de vérité. Là aussi, c'est son football instinctif qui l'amène à devenir un milieu sûr. Aussi bon théoricien que praticien du ballon rond, Pep Guardiola explique : " Les passes sont plus sûres si elles vont vers l'extérieur, et plus dangereuses pour l'adversaire vers l'intérieur. Mais ces dernières ont un moins bon taux de réussite. " Installé comme milieu central gauche dans le double pivot du 4-2-3-1 de Tottenham, Dembélé se tourne naturellement vers la touche, dans un mouvement récurrent décrit par son ex-coéquipier Kyle Walker : " Le ballon est comme de la colle, il ne bouge pas de ses pieds. Tu sais qu'il va toujours aller à gauche, mais il pousse le ballon si loin que tu ne peux pas l'avoir. " Mousa s'excentre et, si l'arrivée d'un second adversaire ne l'oblige pas à crocheter vers l'intérieur du jeu, il ouvre ensuite sur son latéral ou son ailier gauche. Toujours sûr, rarement dangereux. Lors de la dernière saison des Spurs avant l'arrivée de Pochettino, Dembélé tourne à 0,5 tir et 1,1 occasion créée par rencontre. Par contre, il récolte les compliments de Tim Sherwood, installé sur le banc à la place d'André Villas-Boas : " À chaque fois que la balle passait par lui, je me sentais en sécurité. " Un sentiment qu'avait déjà évoqué Mark Hughes, ancien coach de Mousa à Fulham, en révélant que ses coéquipiers l'appelaient The Doctor, " parce qu'à chaque fois que vous lui passiez le ballon, il rendait les choses meilleures. " Mauricio Pochettino arrive à White Hart Lane. Avec lui, le coach argentin emmène des préceptes piochés dans la bible footballistique de Marcelo Bielsa, qui fut son entraîneur à Rosario, en Argentine. Le football du nouveau manager des Spurs insiste beaucoup sur le duel, installe le pressing et des un-contre-un dans le camp adverse. Toujours milieu de terrain, mais un peu plus haut sur le pré, Dembélé explose. Comment pourrait-il en être autrement, quand un joueur qui semble systématiquement supérieur à son adversaire direct est installé plus souvent dans des duels homme contre homme ? Le Belge réussit 83 % de ses dribbles depuis son arrivée à Tottenham, et concède moins d'un dribble par match sur le même laps de temps. Dembélé te dribble toujours, et tu ne dribbles jamais Dembélé. Eric Dier, son compagnon le plus fréquent au coeur du jeu londonien, résume en une formule : " Physiquement, c'est un monstre, mais il a les pieds d'une ballerine. " Dans une interview récente, Xavi expliquait que le dribble était devenu une denrée rare, à l'heure où la préparation athlétique des défenseurs est de plus en plus poussée. Effacer son vis-à-vis devient alors un privilège, réservé à l'élite des manieurs de ballons. " Mousa Dembélé est notre seul joueur capable de casser une ligne avec un geste technique ", confie d'ailleurs Mauricio Pochettino. De quoi rendre la présence du Belge de plus en plus indispensable, au fur et à mesure que le football évolue. Finalement, c'est comme si le football avait voulu payer sa dette à Dembélé. Trop agréable à regarder pour ne pas avoir d'utilité. Le Belge était presque une injustice à réparer. Alors, ce n'est pas Mousa qui a évolué vers le football actuel, mais le football actuel qui a évolué vers Mousa. À l'heure du pressing généralisé, qui rapproche les lignes et empêche les équipes de respirer, Dembélé est comme une immense bouffée d'air frais dans le football de Tottenham. Il fait partie des joueurs décrits comme les recrues idéales par Juan Manuel Lillo, théoricien du football espagnol proche de Guardiola ou Jorge Sampaoli : " Il y a des joueurs qui sont capables de vivre avec la proximité de l'adversaire, mais aussi avec sa menace. Comme Iniesta, qui est capable de prendre un ou deux cafés bien chauds pendant qu'il est pressé. Si les adversaires s'approchent d'un joueur et qu'il ne se transforme pas, c'est un bon. C'est celui-là qu'il faut recruter ! " Un cran plus bas que les Isco, Neymar, Eden Hazard ou Lionel Messi, capables de vivre entre les lignes et de transformer un ballon reçu dos au but en occasion, Dembélé fait parler ses dribbles pour dynamiser le jeu de Tottenham. Le Belge est l'un de ces nouveaux milieux, qui ont ajouté une dimension de force physique à la légèreté technique des centrocampistas espagnols, dominateurs de la dernière décennie. Mousa est presque plus précieux quand il reçoit le ballon dos au jeu que face au but, grâce à cet atout que décrit Jermaine Jenas : " En possession, Dembélé attire deux ou trois joueurs sur lui, et crée ainsi de la place pour Eriksen. Il absorbe toute la pression adverse, et on ne peut même pas lui prendre la balle. C'est un aspirateur. " Logique, dès lors, de le voir réduire systématiquement ses adversaires en poussière.Par Guillaume Gautier