Miguel Van Damme: " Ce jour-là, ma femme, Kyana, a absolument voulu m'accompagner à l'hôpital. Lors des contrôles mensuels antérieurs, elle travaillait mais nous savions que ça pouvait être une journée particulière. Le soir, nous sommes allés en ville avec quelques amis, pour boire quelques verres et manger un bout. Ce n'était rien de spécial : des côtelettes. Mais qu'est-ce que ça m'a plu ! Pour une fois, je ne devais faire attention à rien, même si je n'ai pas exagéré non plus car le lendemain, il y avait entraînement, hein (il rit).
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Miguel Van Damme: " Ce jour-là, ma femme, Kyana, a absolument voulu m'accompagner à l'hôpital. Lors des contrôles mensuels antérieurs, elle travaillait mais nous savions que ça pouvait être une journée particulière. Le soir, nous sommes allés en ville avec quelques amis, pour boire quelques verres et manger un bout. Ce n'était rien de spécial : des côtelettes. Mais qu'est-ce que ça m'a plu ! Pour une fois, je ne devais faire attention à rien, même si je n'ai pas exagéré non plus car le lendemain, il y avait entraînement, hein (il rit). Maintenant, je vois la vie autrement qu'avant ma maladie. J'ai appris à relativiser et à profiter davantage. Avant, nous hésitions parfois à partir en week-end. Maintenant, on y va sans se poser de question. Bien sûr, il faut économiser pour l'avenir mais il s'en est fallu de peu pour que je ne sois plus de ce monde. Alors, il faut tout recadrer. Je me demande parfois où j'en serais sans cette maladie. Sans doute plus loin mais à quoi sert-il d'y penser ? Il est difficile de planifier une carrière de sportif. Voyez mon parcours, il est très atypique. Jusqu'à l'âge de 13 ans, j'étais attaquant au KSK Maldegem. Trois ans plus tard, j'étais... gardien en première provinciale (il rit). Et trois ans plus tard encore, je devenais troisième gardien du Cercle, derrière Joris Delle et Jo Coppens. En quelques années, je passais de la P4 à la D1... C'était totalement inattendu mais je progressais à grands pas chaque année. Après ma troisième saison au Cercle, alors que le club était descendu, j'étais même devenu premier gardien. J'avais livré une bonne saison, d'autres clubs - même en D1 - s'intéressaient à moi et il ne me restait qu'un an de contrat avant d'être libre. Sportivement, c'était intéressant. Puis la nouvelle est tombée. " " Après ma première saison en tant que titulaire ( 2015-2016, ndlr), j'avais plus que jamais vécu comme un sportif de haut niveau pendant l'été. J'avais joué avec des amis, j'étais allé courir au moins trois fois par semaine. J'étais en grande forme. Le lundi, nous avions fait des tests de course et d'élasticité, le lendemain, nous avions rendez-vous à l'hôpital pour les tests médicaux : électrocardiogramme, analyse sanguine... Personne ne se tracassait. Le soir-même, j'ai reçu un coup de téléphone. J'avais un problème dans le sang... Nous étions chez Ikea, Kyana et moi, mais nous sommes immédiatement rentrés à la maison et je me suis installé à l'ordinateur pour voir ce que ça pouvait être. Le lendemain, alors que mes équipiers s'entraînaient pour la première fois, j'allais à l'hôpital pour faire des tests complémentaires. C'est là que le médecin a prononcé le mot leucémie. J'ai eu un trou noir. Il a parlé de six semaines et six mois mais je n'ai pas compris. J'étais avec la soeur de ma copine, je ne faisais que pleurer. J'ai encore subi des examens complémentaires pour déceler la présence éventuelle de métastases. J'étais tout seul dans la salle d'attente, je regardais par la fenêtre. Je ne parvenais pas à prononcer le mot cancer. Quand je suis revenu dans ma chambre, tout le monde était là : ma copine, ma mère, mon beau-père, ma belle-mère, ma grand-mère et Thibaut Van Acker, mon meilleur ami. Quand le docteur a expliqué ce que j'avais, il était sous le choc. Il s'est levé et a eu un malaise. Le pronostic était assez bon car la maladie avait été décelée très vite mais tout de même... Le football était toute ma vie mais à la veille de mon premier séjour à l'hôpital - le samedi 25 juin - c'était devenu le cadet de mes soucis. Je suis passé au Cercle pour dire au revoir. Sur le plan émotionnel, ce fut très difficile. L'après-midi, la famille et les amis sont venus m'encourager. C'est là que, pour la première fois, le déclic s'est produit : j'allais me battre. " " Dans les périodes difficiles, c'est le sport et la perspective de rejouer un jour qui m'ont aider à tenir. Je voulais m'entraîner, toucher le ballon, être parmi les joueurs et les supporters... Quand je me sentais bien, j'allais voir les matches à domicile, en cherchant à ce qu'on ne me remarque pas trop. Ou je passais par le vestiaire. J'essayais de penser le moins possible à ce qui s'était passé mais je me demandais : pourquoi moi ? Je vivais au jour le jour. Un jour je me sentais très bien et j'allais promener avec le chien, le lendemain j'étais KO dans mon lit et je me sentais hyper mal. J'ai parfois eu peur que ça tourne mal. Au début du traitement, j'étais très positif mais après quelques mois - vers novembre, décembre - j'étais dans le trente-sixième dessous. Vraiment malade. J'avais mal à la tête, je vomissais, je ne mangeais presque rien, ma tension était élevée... La chimio, c'est du venin. J'arrivais à peine à monter l'escalier ou à sortir de mon lit. Dans ces moments-là, on se demande si on va s'en sortir. On est tellement cassé physiquement et mentalement qu'on se demande si ça vaut encore la peine de se battre. Si je luttais, c'était aussi pour Kyana, qui n'était pas encore ma femme. C'était une période difficile. Elle avait recommencé à travailler et j'essayais de l'aider en cuisinant ou en passant l'aspirateur mais, bien souvent, elle devait tout faire toute seule car je n'arrivais même pas à faire des choses simples, comme éplucher les pommes de terre. Après deux patates, je devais m'arrêter par peur de m'évanouir. Normalement, je suis capable de courir pendant trois quarts d'heure à du 13 ou 14 km/h de moyenne mais après une cure, lorsque j'ai voulu recourir pour la première fois, j'ai dû m'arrêter après 10 minutes à du 8 km/h. Avant ma maladie, c'était le rythme auquel je courais avec ma belle-soeur mais là, je n'arrivais même plus à parler. J'étais complètement épuisé. " " C'était très dur, tout comme la fois où je suis rentré à la maison après la première cure de chimio de quatre semaines. J'ai monté l'escalier pour aller dans ma chambre et je me suis écroulé sur le lit. Quelques jours plus tard, je suis retourné au Cercle dans l'espoir de pouvoir m'entraîner un peu mais quand j'ai voulu toucher le ballon, mes jambes se sont dérobées. Je n'avais plus aucune force. S'entraîner entre les cures de chimio n'avait aucun sens car ce que je reconstruisais était immédiatement détruit par le poison. Vivre au ralenti, c'est difficile. Je n'étais même pas au ralenti, j'avais l'impression d'être au point mort ou en marche arrière. Parfois, il m'était même impossible d'aller prendre un café ou d'aller manger un bout en ville. Je me souviens d'une fête de famille au cours de laquelle j'étais tellement fatigué que j'ai dû rester assis sur une chaise. Et cette pression... Non. Être parmi les gens peut faire du bien mais là, je faisais pitié. Et toujours cette question, même si l'intention était bonne : alors, comment vas-tu ? Certains jours, en me réveillant, je voyais des touffes de cheveux sur mon oreiller. Ils tombaient tout seul, même si je n'ai jamais été totalement chauve. Dommage car, si ça avait été le cas, mes amis avaient promis de tous se faire la boule à zéro ( il rit). Je n'avais presque plus de barbe ni de sourcil, j'étais gonflé par les médicaments et l'injection de liquide : je pesais 92 kg au lieu de 80. Tout me rappelait ma maladie. Après ma première cure, mes amis ont voulu m'emmener à la plage mais je n'en avais pas envie. J'étais gros, j'avais un cathéter dans la poitrine... C'était difficile à accepter. " " Trois mois après le diagnostic, la leucémie était partie mais je devais poursuivre le traitement. Fin mars 2017, après la dernière cure de chimio lourde, j'ai commencé à me reconstruire tranquillement. Et, le jour de son anniversaire, j'ai demandé ma copine en mariage. Petit à petit, le doute a disparu. C'est la plus belle victoire de ma carrière car je ne gagnerai sans doute jamais la Ligue des Champions. En juin, j'étais en fin de contrat mais la direction du Cercle avait promis de me faire resigner. A cause de la reprise du club par Monaco, ça a duré plus longtemps que prévu et soudain, en juin, mon agent m'a dit qu'un club était intéressé. Je pensais que c'était un club de D1B, voire plus bas mais non : c'était le Club Bruges. Après tout ce que j'avais vécu, je n'en revenais pas ! Michel Preud'homme m'avait vu jouer à l'occasion d'un match de coupe face au Club et m'appréciait. Selon lui, j'avais le même style que Mathew Ryan. Je n'étais pas du tout prêt mais j'ai tout de même passé les tests physiques, histoire de voir où j'en étais. Pas bien loin, apparemment... (il rit). J'ai fait quelques mouvements, j'ai sauté et j'ai couru mais j'étais complètement épuisé. J'ai un peu douté et je ne sais vraiment pas si je serais passé au club voisin car peu après, le Cercle m'a fait une proposition. Pour moi, rester était une évidence. C'est ce club qui m'a donné la chance de devenir professionnel et de me montrer au plus haut niveau. En juillet, un peu plus d'un an après le diagnostic, nous sommes partis en stage et j'ai eu droit à mon premier véritable entraînement de gardien. Je pouvais enfin arrêter des ballons, c'était une nouvelle étape... Je faisais moins d'exercices que les autres gardiens mais je récupérais relativement bien et j'avais l'impression de progresser physiquement. Fin août, j'ai disputé mon premier match avec les espoirs. Encore un grand moment. " " Je n'étais pas encore au top mais j'étais suffisamment bien pour pouvoir rejouer. Beaucoup d'amis et de membres de la famille étaient là, il y avait plus de monde que pour un match d'espoirs normal. Les autres joueurs me connaissaient et savaient par où j'étais passé. Après le match, ils sont tous venus me faire l'accolade, un par un an. Ça m'a fait beaucoup de bien. Je n'imaginais pas qu'à 23 ans, le fait de disputer un petit match d'espoirs un lundi soir puisse encore me rendre aussi heureux. Autre beau moment : mon premier match avec l'équipe première ( le 20 septembre 2017, ndlr), en coupe contre Genk. C'était la preuve que José Riga estimait également que j'étais suffisamment prêt. Après, je suis resté toute la saison sur le banc, à l'exception du dernier match de championnat face à Westerlo, alors que nous étions déjà assurés de disputer les finales face au Beerschot-Wilrijk. J'étais deuxième gardien et, après une aussi longue absence, j'étais déjà content. Je savais que je devais me reconstruire et Paul ( Nardi, ndlr) livrait une bonne saison. D'un autre côté, je me disais que, sans la maladie, j'aurais sans doute pu jouer un rôle plus important dans la montée mais j'avais l'esprit d'équipe et j'étais content. Je m'entraînais quand même chaque jour avec ces gars-là, hein. Maintenant, après une nouvelle saison sur le banc, j'ai envie de rejouer, de redevenir numéro un. Je ne me pose plus la moindre question. Je suis en forme, même si j'ai toujours l'impression qu'on me voit comme quelqu'un qui a été malade et qui va se contenter d'un rôle de deuxième gardien au Cercle jusqu'à la fin de sa carrière. Ce n'est pas du tout ça. Je suis en fin de contrat et nous avons déjà un peu discuté mais la direction du Cercle sait que, la saison prochaine, je veux jouer. Ici ou ailleurs. Là aussi, j'ai changé. Avant, j'étais plus prudent, je n'aurais jamais osé affirmer que je voulais absolument jouer. Après tout ce que j'ai vécu, je suis plus sûr de moi et je suis prêt à démontrer que je suis redevenu le Miguel d'il y a trois ans. Sans cette maladie, je serais sans doute déjà titulaire dans un club mais à 25 ans, il me reste encore au moins dix ans de carrière. "