Il y a des ombres qui planent longtemps et des suspenses qui ne retombent jamais. Souvent, ça donne des thrillers nauséeux, plus rarement des chefs-d'oeuvre. Dans les deux cas, ça dépend plus souvent du génie d'un réalisateur que de l'acte seul d'un acteur d'exception. Une métaphore cinématographique de plus pour planter un décor qu'on croirait avoir déjà trop vu. Ou quand, à l'approche d'une grande compétition, un sélectionneur, seul, isolé et stylo à la main, est à l'épreuve des choix.
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Il y a des ombres qui planent longtemps et des suspenses qui ne retombent jamais. Souvent, ça donne des thrillers nauséeux, plus rarement des chefs-d'oeuvre. Dans les deux cas, ça dépend plus souvent du génie d'un réalisateur que de l'acte seul d'un acteur d'exception. Une métaphore cinématographique de plus pour planter un décor qu'on croirait avoir déjà trop vu. Ou quand, à l'approche d'une grande compétition, un sélectionneur, seul, isolé et stylo à la main, est à l'épreuve des choix. Selon le dicton de circonstance, choisir, ce serait aussi renoncer. À un talent, à un système, à une personnalité. À faire l'unanimité, aussi. Roberto Martínez connaît ça. Contre tout un pays ou presque, il avait, entre 2016 et 2018, défendu mordicus que dans son équipe à lui, Radja Nainggolan n'était pas un indispensable. Preuve que ce sélectionneur souvent décrit comme un homme politique peut aussi refuser le consensus. Depuis l'annonce de son départ à la retraite anticipée de l'équipe nationale le 7 mars 2019, Marouane Fellaini doit sans doute chercher dans ce passé récent des indices de son futur proche. Celui que tout le monde imagine teinté de noir-jaune-rouge dès l'été, mais qui ne dépendra, in fine, que du bon vouloir d'un seul homme. Loin de l'évidence née depuis quelques semaines dans la tête, dit-on, d'une majorité de ces onze millions de sélectionneurs, qui voient dans l'expérience et les 87 sélections (18 buts) de Big Mo le meilleur argument à opposer au forfait potentiel sur blessure d' Axel Witsel. Du côté du sélectionneur, on joue plutôt la montre, rappelant les vingt-et-une semaines qui séparent la blessure du numéro 6 des Diables de la remise de la sélection officielle à l'UEFA. Comme si la Belgique du foot, ses contrôles de la semelle et ses envolées stylistiques en phase de qualifications pour l'EURO contre la Russie, l'Écosse, Chypre ou le Kazakhstan n'avaient trompé personne. Comme si la première place de groupe en Ligue des Nations n'avait jamais existé. Comme si 194 centimètres pouvaient tout changer. Ou comme si personne n'était dupe. Qu'en coulisses, la vraie fausse retraite de Marouane Fellaini n'avait jamais vraiment été actée. Que si Roberto Martínez s'était rendu en Chine à l'automne 2019, il avait ses raisons. "Quand Marouane a annoncé officiellement sa retraite internationale, on ne pouvait que respecter sa décision et le remercier pour tous ses accomplissements avec les Diables rouges", explique le sélectionneur depuis son bureau tubizien. "Ça n'a pas changé notre approche pour autant. On continue à observer chaque joueur qui est toujours actif, parce que suivre chaque joueur qui peut nous aider fait partie de mon travail." Toujours considéré, Marouane Fellaini s'en est d'abord amusé. Distillant çà et là des indices sur son avenir à moyen terme à chacune de ses interventions publiques. Comme on joue à se faire désirer. Au moment de tirer sa révérence, en mars 2019, sur Instagram, Fellaini n'avait-il pas d'ailleurs souhaité "à l'entraîneur actuel et à l'équipe beaucoup de succès lors de la campagne de qualifications à venir"? Sans jamais évoquer explicitement l'échéance de ce Championnat d'Europe qui, dans un coin de sa tête, ne l'aurait en fait jamais quitté. Comme un point final à une carrière internationale en forme de points de suspension. Une porte ouverte aux secrets de polichinelle et aux fantasmes en tout genres, soigneusement entretenus depuis lors. D'ailleurs, dans l'entourage du joueur, on parle aujourd'hui plus spontanément d'une pause que d'une retraite. "À l'époque, il sortait d'une bonne Coupe du monde, il trouvait que c'était le moment de souffler", valide d'ailleurs sans faux-fuyant Karim Mejjati, l'agent historique du joueur. "Et vu qu'en partant en Chine, il ne savait pas à l'époque où il mettait les pieds en termes de football, il voulait se laisser le temps de s'adapter. Et surtout, il ne voulait pas pénaliser l'équipe belge si son niveau venait à ne plus être suffisant. Entre-temps, il s'est rendu compte que c'était un championnat assez physique, avec des entraînements de fous, que ça courait beaucoup. Bref, qu'il était encore hyper concerné et qu'il avait toujours le même niveau qu'il y a deux ans. À partir de là..." Les points de suspension, encore. Et une accroche narrative bien ficelée, cohérente surtout, de la part d'un joueur qui s'était toujours montré sceptique ces dernières années au moment d'évoquer, suite aux départs successifs d'Axel Witsel et Yannick Carrasco vers l'Asie, la combinaison audacieuse à ses yeux d'une carrière lucrative en Chine et d'états de services irréprochables en sélection. D'où la parenthèse ouverte en mars 2019, un mois après avoir rejoint Shandong et le championnat chinois. Là-bas, Marouane découvre une culture, mais aussi un championnat plus compétitif qu'attendu. En deux saisons pleines, l'international belge parfait la réputation de nos compatriotes à l'étranger, inscrit 21 buts en 57 matches, confirme Shandong Luneng dans le top 5 du championnat local et finit par remporter, à sa deuxième tentative, la FA Cup chinoise. Mieux encore pour son image de marque, il devient ce grand frère de vestiaire, cet élément-clé dans l'accompagnement de la jeune génération chinoise d'un club dont l'académie est considérée comme l'une des références nationales. Aussi bien renseigné sur l'état de forme physique de son géant que sur l'évolution de son football, Roberto Martínez évoque un Fellaini qui a "un peu adapté sa position. Il joue un peu plus bas. C'est le joueur qui est présent devant la défense pour sortir le ballon, puis jouer vers l'avant pour ensuite exploiter sa qualité naturelle et exceptionnelle pour arriver dans la surface. C'est une position très intéressante, il décroche vraiment bas pour construire le jeu." Suffisant pour garder la foi et entretenir un physique dont, à 33 ans, les statistiques chinoises laissent penser qu'il pourrait encore faire un peu mieux que dépanner en sélection. En interne, on murmure même déjà du bout des lèvres un potentiel retour en Europe l'été prochain, on s'amuse de cette relation devenue "amicale" avec José Mourinho. En gros, on laisse planer le doute, mais on ne se mouille pas, trop conscient que le dernier mot n'appartiendra peut-être pas au joueur lui-même. Lui aurait déjà pris sa décision, mais les grands dragueurs sont souvent des équilibristes de talent. Habile, le dixième diable le plus capé de l'histoire aura donc aussi pris la peine de laisser soigneusement la porte entrouverte à chacune de ses déclarations publiques ces derniers mois. On peut éviter de se mouiller, avoir horreur du ridicule, mais ne pas craindre les courants d'airs, encore moins les rumeurs. Alors dans l'entourage du joueur, on s'amuse à répéter qu'il "n'aurait encore pris aucune décision". On nourrit l'histoire à la façon d'un roman de gare. En 2005, à quelques mois du Mondial 2006 en Allemagne, Zinédine Zidane ne s'y était pas pris autrement au moment d'invoquer les raisons mystiques de son retour en Équipe de France au magazine France Football. Morceaux choisis: "Une nuit, à trois heures du matin, je me suis soudain réveillé, et là, j'ai parlé avec quelqu'un (...) J'étais comme interdit devant cette force qui dictait ma conduite, et j'ai eu comme une révélation: j'ai eu soudain envie de revenir aux sources." Plus cartésien, moins christique aussi, malgré un âge qui s'y prêterait volontiers, Marouane Fellaini sait que la seule force supérieure susceptible de le ramener dans le droit chemin des Diables rouges s'appelle probablement Roberto Martínez. Comprendre que si personne autour du joueur ne doute de sa volonté de revenir en vue de l'EURO, beaucoup s'inquiètent des aspirations d'un sélectionneur qui a fait du chemin depuis deux ans. Si le Catalan semble ne rien ignorer des aventures asiatiques de Felly, l'attitude n'a visiblement rien du traitement de faveur. "Quand on arrive dans une période de six mois avant un tournoi important, la façon de suivre les joueurs et de les scouter change un petit peu, on élargit un peu notre spectre", précise Martínez. "Pour vous donner une idée, en temps normal on suit 45 joueurs, mais actuellement, on en suit une centaine de près. À l'approche d'un tournoi, il faut pouvoir parer à toutes les éventualités, être sûr d'avoir des informations sur tous les joueurs possibles. Marouane a toujours été l'un de ceux-là parce qu'il a un profil particulier." Et si on a parfois assimilé trop vite la blessure d'Axel Witsel à un retour automatique de l'ancien lieutenant de Roberto Martínez, c'est oublier qu'à première vue, le sélectionneur a rarement vu Marouane Fellaini dans un autre rôle que celui d' Eden Hazard des airs. Une sorte d'échelle pour grimper vers les rectangles. Seul le sprint final du Mondial 2018 avait apporté un éclairage différent à l'utilisation du géant chevelu. Là, contre des équipes du calibre technique du Brésil, puis de la France, sa présence dans le jeu de transition allait permettre de muscler un milieu de terrain soudain moins élégant, mais tellement plus vertical. Dans les deux cas, Big Mo aura rarement fait figure de plan B à Axel Witsel. Pour le retrouver comme remplaçant poste pour poste de son ancien partenaire rouche, il faut revenir sur la route du Mondial russe, quand Fellaini avait évolué en numéro 6 en Grèce et en Bosnie, suite à la suspension de l'ex-Soulier d'Or. De quoi apporter un peu d'eau au moulin de ceux qui pensent, dans l'entourage du sélectionneur national, qu'il faudrait un forfait supplémentaire dans le coeur du jeu pour définitivement convaincre Martínez d'officialiser le retour de l'ancien chevelu. Est-ce pour ça que les contacts les plus récents entre la Fédération et le joueur, à l'heure d'écrire ces lignes, auront été noués à l'initiative directe de Mehdi Bayat, président de la Fédération, et non de Roberto Martínez, dont les derniers mots échangés avec Fellaini remontent au printemps dernier, lors de la contamination du joueur au Covid-19? L'histoire ne le dit pas encore, le président de la Fédé lui-même botte en touche. "Avec Marouane, on se connaît depuis longtemps et c'est aussi un joueur qui m'a beaucoup aidé lors des discussions sur les primes avec les Diables à mon arrivée à la Fédération. Donc on est en discussion régulière, mais plus pour voir comment il se porte, comment ça se passe en Chine, des choses comme ça. Des choses aussi qui ne regardent pas toujours la presse. Ce sont des relations amicales entre personnalités issues du monde du football qui ont tissé des liens au fil des ans. Mais, soyez sûrs que les choses sont bien à leur place, il n'y a pas d'agenda caché. Si à un moment donné Roberto Martínez pense que Marouane peut lui apporter quelque chose, je suis sûr et certain qu'il prendra contact directement avec Marouane. Ils n'ont pas besoin d'intermédiaire pour se parler." Si le sélectionneur affirme actuellement que "ce n'est pas le moment de prendre une décision de notre point de vue", le facteur chinois ne pourra probablement pas constituer un obstacle à l'heure de poser le choix définitif sur l'avenir diabolique de Big Mo. Lors de leur périple en Extrême-Orient, Yannick Carrasco et Axel Witsel avaient ainsi maintenu leur niveau international à chaque apparition belge, notamment grâce à une préparation physique individualisée lors des derniers mois précédant la grande échéance russe. Sans savoir si la chose sera éventuellement nécessaire pour un Fellaini au coffre physique naturellement exceptionnel, la connaissance du terrain est un atout supplémentaire dans la manche du sélectionneur. "Les deux expériences d'Axel et Yannick ont été réussies", affirme Martínez, qui souligne la maturité acquise par Carrasco et son impact sur ses performances actuelles à l'Atlético. "J'ai le sentiment que c'est la même chose pour Marouane, ainsi que pour Mousa ( Dembélé, ndlr). Quand tu prends ce départ vers la Chine de cette manière, en t'impliquant dans le projet, c'est une expérience positive. Marouane est très respecté, ses supporters l'adorent, son rôle dans l'équipe est très important. On voit qu'il prend du plaisir sur le terrain. Il pourrait encore être un joueur important dans n'importe quel club en Europe, mais actuellement j'ai l'impression qu'il est très heureux avec l'expérience qu'il vit en Chine." En vrai, en ce début d'année 2021, ce qui contenterait le plus Marouane Fellaini serait sans doute d'être directement rassuré par celui qu'il considère encore comme son sélectionneur.