Mark McKenzie a plusieurs vies. Outre son job de défenseur central à Genk, il suit, à distance, les cours d'une université américaine, dont il est presque arrivé au bout. Avec Zack Steffen, le gardien de Manchester City, il soutient aussi VoyceNow Foundation, une asso qui se bat pour l'égalité et la justice, à l'image du mouvement Black Lives Matter. Et une fois par semaine, il participe à un podcast avec l'ancien joueur Heath Pearce.
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Mark McKenzie a plusieurs vies. Outre son job de défenseur central à Genk, il suit, à distance, les cours d'une université américaine, dont il est presque arrivé au bout. Avec Zack Steffen, le gardien de Manchester City, il soutient aussi VoyceNow Foundation, une asso qui se bat pour l'égalité et la justice, à l'image du mouvement Black Lives Matter. Et une fois par semaine, il participe à un podcast avec l'ancien joueur Heath Pearce. D'où vient le nom de votre podcast, Orange Slices? MARK MCKENZIE: C'est une référence à un souvenir d'enfance. Chez les jeunes, à la mi-temps des matches, on nous donnait des quartiers d'orange. J'adorais. L'idée du podcast est venue du fondateur du centre d'entraînement où nous jouions. Il adore le sport et a mis sur pied une sorte de sport-études pour les jeunes talents. J'ai grandi avec son fils. J'essaye de tout faire avec enthousiasme et c'était le genre de personne qu'il cherchait pour sa plate-forme, qui rassemble plusieurs générations de joueurs américains. Le podcast avec Cobi Jones est impressionnant, il va très loin dans sa confession. MCKENZIE: Ce qui fait le charme de ce podcast, c'est que Cobi, une icône, et Heath représentent le passé, tandis que Zack et moi faisons partie de la prochaine génération. Cette interaction fonctionne bien. Au départ, tu étais attaquant. À quel moment es-tu devenu défenseur? MCKENZIE: Je devais avoir dix ou onze ans. Mon entraîneur m'a présenté à un centre de formation pour Juniors. Il croyait en moi, mais estimait que je devais être stimulé en fréquentant des enfants plus forts. Là, on m'a dit que je n'étais pas un attaquant, mais que je coachais beaucoup. Une sorte de Romelu Lukaku américain. MCKENZIE: Exactement. Ils se sont dit qu'en jouant derrière, j'organiserais plus facilement l'équipe. À treize ans, quand j'ai intégré le centre de formation du club, je suis resté en défense centrale. Pour être honnête, je n'aimais pas ça: je voulais marquer des buts. Tu as grandi dans le Bronx, un des quartiers les plus célèbres de New York. C'était comment? MCKENZIE: À New York, l'enseignement est cher. Nous y sommes arrivés parce que ma grand-mère y habitait. Mon père travaillait dans un hôpital de Manhattan, il passait deux heures par jour sur la route. Pendant six ou sept ans, il lui arrivait de rentrer à 22 heures et de repartir à 6 heures du matin. On le voyait à peine. C'est mon modèle: un bosseur. Il est d'origine jamaïcaine. Il est arrivé aux États-Unis à l'âge de 17 ans, avec sa mère et quelques dollars en poche. Après ma naissance, on a vécu quatre ans au Delaware. Quels souvenirs gardes-tu de New York? MCKENZIE: J'y retourne souvent, car j'y ai encore de la famille. Il faut être prêt à vivre dans ce quartier. On n'y est pas accepté comme ça, il faut une carapace solide. Mais si on l'a, c'est chouette. Il y avait des block parties. Les routes étaient fermées à la circulation et on pouvait jouer dehors. Les jeunes noirs jouent plutôt au basket, non? MCKENZIE: Ce fut mon premier sport, avec le soccer. À New York, il y a un panier à tous les coins de rues. J'ai découvert le soccer grâce à mon père. On jouait dans le jardin. Dès qu'il marche, un Jamaïcain joue au football ou au cricket. J'ai joué avec quelques internationaux. Si je voulais, je pourrais également porter le maillot de la Jamaïque, mais les Américains ne seraient pas contents: ce sont eux qui m'ont formé. Il y a beaucoup de talent aux États-Unis actuellement. Est-ce un hasard ou le fruit d'un système? MCKENZIE: Je pense que la formation est de plus en plus pointue. Le football aux États-Unis a connu d'autres belles périodes, mais pas comme maintenant. Actuellement, pratiquement toute une équipe joue dans de grands championnats européens. À Leipzig, la Juve, Barcelone, Chelsea, Manchester City... Et à Genk! MCKENZIE: ( Il rit) La liste est longue. La formation est bonne et beaucoup de clubs de MLS ont une équipe professionnelle à un niveau inférieur. Ça permet aux jeunes d'y mûrir. C'est pour ça que je suis passé par Bethlehem, la deuxième équipe de Philadelphia Union. J'y ai affronté d'autres professionnels, des gars qui se battaient pour sauver leur boulot. À l'âge de quinze ans, je m'entraînais tous les jours avec eux. Je savais que pour réussir, je devais me battre chaque jour. À seize ans, je n'étais pas parfait, mais je savais au moins ce qu'on attendait de moi. Qui étaient tes idoles? MCKENZIE: Mon père m'a entraîné, il était mon plus grand supporter, mais aussi celui qui me critiquait le plus. Je me revois encore sur la banquette arrière de la voiture, tandis qu'il me faisait la leçon. Et ma mère qui tentait de le calmer. Mais il me disait que si je voulais être pro, je devais tout faire pour y arriver, ne pas avoir peur, ne pas lever le pied. "Tu es un McKenzie et un McKenzie n'est pas timide. Tu représentes toute la famille." Il me mettait la pression ( Il rit). En vieillissant, j'ai appris à apprécier, mais sur le moment... Il adorait les défenseurs à l'italienne. Le samedi, on se levait à 6 heures du matin pour suivre le foot européen: la Serie A et la Premier League, toute la journée, jusqu'à ce qu'il soit l'heure de partir au match. Ma mère et ma soeur devenaient folles, elles voulaient voir autre chose. Je prenais exemple sur Cannavaro et Puyol. Comme moi, ils n'étaient pas très grands, mais c'étaient des leaders. Ils étaient durs, participaient à la relance et portaient l'équipe. Aujourd'hui, j'adore des gars comme Coulibaly ou Van Dijk. Lors de la Coupe du monde 1994, on avait l'impression qu'aux États-Unis, il fallait être blanc pour jouer au foot. Quand cela a-t-il changé? MCKENZIE: Ça s'est fait progressivement et ça évolue encore. Le football américain reste le sport numéro 1: le casque, les épaulettes, l'image... La plupart des joueurs ne tiennent que six ans, car après, leur corps est cassé. Les Américains ne voient pas cette intensité dans le soccer. Ils pensent qu'on se laisse tomber, ils ne saisissent pas la finesse tactique de notre sport. Pour un Américain, 45 minutes sans but, c'est interminable. MCKENZIE: Exactement. Pour les Américains, le sport, c'est une sortie. Les jours de match, ils sont en route toute la journée, en famille ou entre amis. Un match de baseball dure quatre ou cinq heures. On voulait que j'y joue, mais ça n'a pas marché. On frappait une fois puis il fallait attendre des heures. Ce n'était pas excitant. En foot américain, il y a les temps morts, les pauses publicitaires, les blessures... La NBA, c'est autre chose, ça va plus vite. Et au soccer, on joue 45 minutes sans s'arrêter. C'est ça qui a freiné l'évolution de ce sport? MCKENZIE: Nous ne sommes pas un sport comme les autres, mais de là à dire que c'est un frein, je ne pense pas. À Atlanta United, il y avait 70.000 personnes dans les tribunes et le public était tellement enthousiaste que sur le terrain, on ne s'entendait pas à quinze mètres. Ces gens-là ont compris qu'au soccer, il peut toujours se produire un événement qui va orienter le match. Et c'est quelque chose que les Américains commencent à apprécier. Avec l'aide des chaînes de télévision. ESPN+ diffuse des matches du monde entier, même de Belgique. Est-ce aussi devenu un sport pour les noirs? MCKENZIE: Ça commence à changer, mais ce n'est pas encore parfait. Nous n'avons pas encore suffisamment accès aux entraînements, aux stages, au matériel, aux installations. Ma formation coûtait 2.000 dollars par an. Ma famille ne pouvait pas se le permettre, mais le club a payé parce que j'étais un des meilleurs joueurs. Dans le podcast, Cobi Jones parle de 5.000 dollars. MCKENZIE: Comment demander ça a des parents qui combinent parfois trois ou quatre boulots pour nourrir leur famille? Est-ce le cas pour tous les sports professionnels? MCKENZIE: Non. En basket, les jeunes ont davantage de possibilités de se mettre en évidence. Dans les communautés pauvres, souvent surpeuplées, il n'est pas toujours facile de trouver un coin pour jouer au football. Il faut prendre le bus, le train ou faire du covoiturage pour partir et pour rentrer. De plus, beaucoup d'enfants aident leur famille en travaillant. En Amérique du Sud, ils ont résolu le problème grâce au foot indoor. MCKENZIE: Les académies de MLS ou de MLS Nxt font de bonnes choses, mais elles ne permettent pas encore à des enfants de différentes origines de jouer au foot à un niveau compétitif et de progresser sans le stress de la vie de tous les jours. J'avais des privilèges, on me payait mes chaussures, mes voyages et les hôtels, mais c'était exceptionnel. Pour des millions de gens, ce n'est pas le cas. C'est de ça que nous parlons dans le podcast. Nous ne sommes pas seulement joueurs, mais aussi influenceurs. On tente de changer les choses. Tu parles comme un trentenaire. MCKENZIE: Je sais. Au cours des dernières années, pas mal d'athlètes ont adopté un point de vue politique pour tenter de faire changer les choses. Je ne dis pas qu'on doit grandir plus vite, mais on est peut-être confrontés à des choses qu'on ne devrait pas connaître à notre âge. L'accès au sport, le racisme, les inégalités... On voit des choses dont on ne veut pas. Maintenant qu'on a une voix, on doit les dénoncer. Même si on sait que ça va nous valoir des critiques. Il faut faire attention à la façon dont on dit les choses. Megan Rapinoe réclame l'égalité des salaires, des athlètes se sont levés contre Trump, d'autres ont mis un genou à terre ou ont menacé de faire grève. Les sportifs ont-ils plus de pouvoir aux États-Unis? MCKENZIE: Dans les trois sports les mieux payés - baseball, football américain et basket - il y a plus de résistance, car les sportifs se sentent forts. Ils savent qu'ils peuvent faire mal au monde des affaires en le touchant où ça fait mal: le portefeuille. En soccer, ça arrive de plus en plus, mais les patrons montrent bien que nous ne sommes pas irremplaçables. Ils font venir des Européens ou des Sud-Américains, qui se taisent. Plus on formera de joueurs, plus les choses pourraient changer. C'est la loi du nombre. Et puis, un LeBron James a une voix parce qu'il est bon, mais aussi parce qu'il a un vécu que d'autres n'ont pas. Messi, par exemple, ne prend pas ce genre de position. En Europe, les joueurs osent à peine dire que le calendrier est surchargé. MCKENZIE: Comment Messi a-t-il grandi? Il est arrivé très jeune en Europe, avec toute sa famille et il a eu une formation de rêve à Barcelone. L'environnement dans lequel on a grandi détermine souvent la façon dont on va s'exprimer plus tard. Messi a sans doute vu des choses anormales... mais de loin. Dans le podcast, tu dis qu'il n'est pas facile de vivre avec ta couleur de peau. Ça aussi, c'est quelque chose que nous voyons de loin. MCKENZIE: Dire ce que l'on ressent, c'est important. Et il faut que les autres fassent preuve d'empathie. On ne doit tolérer aucune forme de marginalisation. Il faut pouvoir se mettre à la place des autres. C'est comme sur le terrain: gardien, défenseurs, milieux, attaquants... Nous sommes tous différents, mais nous avons le même objectif. C'est comme ça que je vois la vie, les relations avec les gens.