Mamadou Fall a connu le Charleroi de Giuseppe Rossini et Onur Kaya, les débuts de Felice Mazzù au Sporting et les moqueries. Surtout les moqueries, en fait. Arrivé à l'été 2013 en Belgique, et alors âgé de 21 ans, le Sénégalais n'aura jamais connu le traditionnel état de grâce réservé aux nouveaux venus et plutôt rapidement compris que sa nouvelle terre d'accueil n'avait rien d'une oasis de bienveillance.
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Mamadou Fall a connu le Charleroi de Giuseppe Rossini et Onur Kaya, les débuts de Felice Mazzù au Sporting et les moqueries. Surtout les moqueries, en fait. Arrivé à l'été 2013 en Belgique, et alors âgé de 21 ans, le Sénégalais n'aura jamais connu le traditionnel état de grâce réservé aux nouveaux venus et plutôt rapidement compris que sa nouvelle terre d'accueil n'avait rien d'une oasis de bienveillance. " Il est arrivé en même temps que Jamal Thiaré et Mohamed Daf, mais contrairement à eux, le verdict a tout de suite été très clair : il n'était pas prêt ", rembobine Mehdi Bayat. " L'avantage, c'est que dans son cas, on s'en est tout de suite rendu compte. En fait, il avait déjà des qualités de vitesse incroyables, mais c'était globalement trop court pour Charleroi. Mamadou a encaissé les critiques, il est passé par la dure et par le chemin (sic), mais après toutes ces années, c'est lui qui nous est devenu indispensable, pas un autre. " Par la dure, comprendre par le White Star, où Mamadou sera prêté pendant trois saisons. Parce que bien avant de recueillir les éloges de son patron, Fall a longtemps été vu par celui-ci comme un investissement à perte. Ses premières heures en Belgique, il les passera d'ailleurs à faire taire ses détracteurs. Obligé de jurer n'avoir jamais fait d'athlétisme devant une assistance médusée, qui aura longtemps du mal à percevoir l'agilité du footballeur derrière les grands compas de l'athlète filiforme. " Clairement, il n'avait en tout cas pas le niveau de la D1 à l'époque ", se souvient Damien Lahaye, son dernier rempart au White Star pour sa première saison en Belgique. " Il me faisait penser à Joseph Akpala que j'avais vu débuter quelques années plus tôt à Charleroi. Joseph, quand il est arrivé en Belgique ( en 2006, ndlr), il ne savait pas faire une frappe tendue du coup de pied à 25 mètres. Ça n'arrivait pas jusqu'au but ou alors après quelques rebonds. Mamadou, c'était un peu pareil, il allait à du 10.000 sur son flanc, mais il était incapable de t'envoyer une galette dans la lucarne. Après, ce n'était pas ce qu'on lui demandait non plus. " Non, ce qu'on lui demande à l'époque, c'est de courir. Le plus vite et le plus longtemps possible. " La vérité, c'est que quand John Bico est arrivé au White, il a très vite compris qu'il n'y avait aucun latéral capable de rivaliser avec Mama en vitesse pure ", avance sans risque Frédéric Duplus. " Du coup, les consignes étaient limpides. Pendant le premier quart d'heure, on avait l'obligation de tout jouer sur lui. Histoire d'user son opposant direct et d'étirer les lignes adverses. Après ça, on pouvait seulement commencer à poser notre jeu. " La recette est rapidement connue de tous en Proximus League, mais fonctionne. Champion pour sa troisième année à Bruxelles, Fall parachève son séjour étoilé par des statistiques individuelles enfin respectables, avec onze buts et cinq passes décisives. Pas suffisant pour John Bico, conscient du potentiel réel d'un joueur qui aurait dû selon lui inscrire " au moins trente buts en se montrant plus adroit. " " On peut reprocher beaucoup de choses à Fallou ", défend, lui, Mike Vanhamel, ancien coéquipier au White, devenu adversaire avec le Beerschot. " Mais il est tellement rapide que dès qu'il rentre dans la surface, il suffit de le frôler pour qu'il y ait penalty. Il suffit de voir le péno qu'il provoque contre nous il y a quelques semaines. Il ne cherche pas forcément à tomber, mais c'est impossible de l'arrêter... " Des qualités qui l'amèneront, trois ans après son arrivée en Belgique, à enfin recevoir une vraie chance dans le Charleroi d'un Felice Mazzù souvent devenu fou à cause de la propension de son ailier à chercher grossièrement la faute dans la surface de réparation. Ce qui n'était qu'une formalité en D1B se transforme en gageure un cran plus haut. Un exemple qui suffit à lui seul à mesurer le pas de géant que les grands compas de Mamadou Fall auront bien du mal à effectuer entre le White Star un brin fantaisiste de John Bico et le Sporting ambitieux façon Mehdi Bayat. " Le décalage était énorme pour lui. Au White, on avait zéro moyen ", rappelle Duplus. " On venait en métro et pour tout vous dire, un jour, pour éviter de vexer la direction, on a été jusqu'à se décider, Fallou et moi, à commander des poids, quelques tapis et une barre à traction chez Décathlon pour installer une mini salle de muscu à l'arrière du vestiaire. " Dans la froideur d'un Stade Machtens désespérément vide et squatté faute de mieux par les Woluwéens, l'initiative a le mérite de réchauffer les coeurs. " Leur idée de salle de fitness, c'était lumineux ", approuve Vanhamel. " Clairement, on peut dire que ça a participé à rapprocher le groupe. Je ne sais pas si on a été champions grâce à eux, mais le fait est qu'on s'est progressivement tous mis à la muscu. " Travailleur acharné, coéquipier unanimement apprécié, Mamadou Fall signera donc dans la foulée un retour sportivement compliqué à Charleroi. Titulaire d'entrée pour pallier le départ de Dieumerci Ndongala, Mama enchaîne les matches, mais pèche encore méchamment à la finition. " Pourtant, il avait les qualités pour être un bon joueur de D1 ", défend Clément Tainmont, son pendant à gauche dans le 4-3-3 de Mazzù cette saison-là. " Il avait la vitesse et la percussion verticale, mais il lui manquait cette part d'instinct. Mama, c'est un super joueur, mais qui ne sent pas le foot. Heureusement pour lui, c'est un bosseur. Chez nous aussi, il a passé énormément de temps à la salle de sport. D'ailleurs, il n'a jamais eu un pet de graisse. " Physiquement au point, mais techniquement encore trop souvent encombré par le cuir, Mamadou Fall offrira quelques crises d'urticaire à Felice Mazzù, qui ne cessera, pendant deux saisons, de le faire travailler sa prise de balle et sa finition. Avec un succès mesuré, illustré par seulement dix petits buts en 64 apparitions, et qui poussera les têtes pensantes zébrées à opter pour un prêt vers Eupen dans les dernières minutes du mercato d'été 2018. " Chez nous, il a pris une ampleur différente ", se réjouit Siebe Blondelle. " Il sortait d'une période délicate à Charleroi et je crois qu'il a trouvé en Claude Makélélé un entraîneur qui croyait réellement en lui et qui avait établi un système taillé pour ses qualités. Un peu comme Karim Belhocine à Charleroi depuis lors. " Avec dans le premier rôle aujourd'hui campé par Ryota Morioka chez les Zèbres, un certain Danijel Milicevic, à l'époque chez les Pandas. " J'ai pris beaucoup de plaisir à évoluer avec lui, parce qu'il a un profil atypique ", retrace le Bosnien. " Contrairement à la majorité des ailiers qui veulent le ballon dans les pieds, lui cherche toujours la profondeur. Grâce à lui, même Siebe mettait des assists ( rires). Mais la vraie force de Mama, c'est qu'il était conscient de ses faiblesses. Ça n'a jamais été un joueur qui allait tenter le dribble impossible. Il a appris à jouer sur ses qualités pour rendre ses défauts invisibles. " Heureux comme jamais dans les Cantons de l'Est et enfin reconnu à sa juste valeur dans un club de D1, Mamadou Fall se serait bien vu prolonger l'aventure à Eupen, quand, en fin de saison, Mehdi Bayat lui signifie pourtant qu'il verrait d'un bon oeil son retour à Charleroi. " C'est vrai, il voulait rester parce qu'il avait peur de ne pas jouer à Charleroi ", admet l'homme fort du Sporting. " Mais depuis le temps, il y a une vraie relation de confiance entre nous. Je ne lui ai rien promis, mais je lui ai dit : Mama, tu vas travailler, te battre et gagner ta place. De toute façon, travailler et se battre, c'est ce qu'il a fait toute sa vie et il l'a plutôt bien fait. Et puis, sa chance, c'est que le jeu de Karim correspond complètement à ses qualités. On y exploite à merveille sa vitesse. Et dans le schéma avec des reconversions offensives ultra rapides, il est comme un coq en pâte. Ce n'est pas pour rien qu'on est l'équipe qui gère le mieux le contre en Belgique aujourd'hui. " Pas pour rien non plus que depuis le début de saison, le Sénégalais est devenu un titulaire incontournable aux yeux de Karim Belhocine, qui n'avait pas hésité à le remettre dans l'équipe contre le Beerschot dès son retour de suspension, après son carton rouge pris à Louvain, alors que les Zèbres restaient sur un six sur six en son absence. Ce vendredi soir-là, Mamadou aura droit à une mention spéciale du T1 carolo en salle de presse. Comme un pied de nez aux interrogations nées deux heures plus tôt au même endroit à la vue du onze zébré. Parce qu'en 2020, Mamadou Fall marque des buts et provoque des penalties, mais continue de faire débat. C'est visiblement le propre des gens qui vont très vite. Toutes divisions confondues. À Arsenal, Pierre-Emerick Aubameyang sort de deux saisons à trente buts, mais continue d'irriter. En Allemagne, il y a les pro et les anti Leroy Sané, et en Belgique beaucoup se demandent comment un joueur comme Frank Acheampong peut se targuer d'avoir été deux fois champion de Belgique avec Anderlecht. De toute façon, comme souvent chez nous, le mot de la fin revient à Mehdi Bayat. " Vous vous doutez bien que si Mama avait la précision qu'on voudrait qu'il ait devant le but, il devrait jouer au Real Madrid. Mais je ne préfère pas dire qu'il n'y arrivera jamais parce qu'à la vitesse où il progresse, je ne jure plus de rien. Le but qu'il a marqué à Mouscron ( le 27 septembre lors du nul des Zèbres au Canonnier, ndlr), il ne l'aurait jamais mis à l'époque. Mais là, il est en confiance, il se sent important dans le vestiaire, il est apprécié par tout le monde et ça le transcende. " La vérité, c'est que depuis le début de saison, ça transcende surtout le Sporting de Charleroi.