Nous roulons sur l'autoroute en direction de Genk. Il pleut, il y a des accidents et donc... des bouchons. Le parcours nous fait penser à celui du club, parsemé d'embûches. Heureusement, la radio diffuse un programme amusant, consacré à toutes les bêtises de la vie quotidienne, qui nous fait bien rire.
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Nous roulons sur l'autoroute en direction de Genk. Il pleut, il y a des accidents et donc... des bouchons. Le parcours nous fait penser à celui du club, parsemé d'embûches. Heureusement, la radio diffuse un programme amusant, consacré à toutes les bêtises de la vie quotidienne, qui nous fait bien rire. Jhon Lucumí rit aussi, lorsqu'il apparaît, peu après midi, pour notre rendez-vous, accompagné par son compatriote Carlos Cuesta. Nous lui demandons s'il lui est arrivé, lui aussi, de faire des bêtises. Il hésite avant de répondre. Le Colombien est de nature plutôt timide et ne s'attendait pas à ce qu'on lui pose des questions autres que celles concernant exclusivement le football. Il est un peu déconcerté par ce début d'entretien. Il finit par répondre : " Un jour, je pensais avoir emmené mes écouteurs en quittant la maison, puis j'ai constaté en cours de route qu'ils n'étaient pas dans mon sac. Pour quelqu'un qui écoute de la musique à longueur de journée, c'est mortel. Sans mes écouteurs, je suis perdu. " Cuesta rigole. Il est moins stressé face à nous, semble plus ouvert également. Il est un an plus jeune, est arrivé au club une saison plus tard et on attend moins de lui. La plus grosse bêtise qu'il a un jour commise ? " Un jour, en me rendant à l'école, j'avais l'impression que mon sac à dos pesait moins lourd que d'habitude, mais je n'y ai pas prêté attention. J'ai continué mon chemin, pour ne pas arriver en retard. Arrivé à l'école, je me suis aperçu que j'avais oublié tous mes livres. Je n'avais même rien pour écrire. J'avais tout retiré du sac, la veille. J'étais là, comme un c.... " Son école se situait à Medellín. Celle de Lucumí, à Calí. Deux grandes villes qui ont chacune leurs problèmes. Au niveau de la sécurité, du trafic... Ce sont deux régions différentes, et les équipes de jeunes disputent donc deux compétitions différentes, même s'il leur est arrivé de s'affronter de temps en temps sur les terrains. " Mais nous avons surtout fait connaissance en équipe nationale ", précise Cuesta. " D'abord chez les U17, puis chez les U20. " Depuis lors, Lucumí a rejoint l'équipe A et a participé à la Copa América l'été dernier, alors que Cuesta était le capitaine de l'équipe nationale U20 à la Coupe du monde en Pologne. " Mais ce n'étaient pas les mêmes attentes, ni la même ambiance, quand même ? ", demande Lucumí à son équipier. Ce dernier rit, et acquiesce : " Les Colombiens attendent toujours de leur équipe nationale qu'elle gagne. Il y a beaucoup d'attentes, beaucoup d'enthousiasme. La pression autour de l'équipe est très forte également. Chez les U20, elle est quand même moindre. Je trouve que cette Coupe du monde a été très difficile. Nous nous étions qualifiés avec un groupe bien précis, mais d'autres joueurs nous ont rejoints pour le tournoi en Pologne. Pour moi, en tant que capitaine, c'était compliqué de former un ensemble homogène et solidaire. Pendant le tournoi, nous avons affronté le pays organisateur dès notre entrée en lice. La pression était présente dès le premier jour." Lucumí le dévisage d'un drôle d'air. " Bon, d'accord, une légère pression ", reconnaît Cuesta. Finalement, la Colombie a été éliminée par le futur vainqueur, l'Ukraine. Elle a eu la possession du ballon, mais l'adversaire s'est montré plus efficace. Après un été chargé et un automne plutôt compliqué, les deux compères aspiraient à une petite semaine de vacances dans leur pays natal, à l'occasion de la trêve hivernale. " Mes parents viennent de temps en temps me rendre visite en Belgique, surtout ma mère, mais je n'ai plus vu mon père et mon frère depuis un certain temps ", déplore Lucumi. Il avait besoin de recharger les batteries, de voir les amis, de se reposer et de regoûter à la nourriture colombienne. Cela valait aussi pour Cuesta. Il voulait récupérer des efforts consentis, renouer les liens. Contrairement à son équipier, il a grandi avec sa grand-mère et sa mère. Il connaît son père, et a encore des contacts avec lui, mais ils n'ont jamais habité ensemble. " Je viens de vivre mes premiers mois loin de la maison, il était temps d'aller passer un petit coucou à la famille et de raconter comment cela se passe, ici. Je suis assez content, oui. Sur le plan sportif, je dois encore m'habituer, mais ça va. Je m'adapte bien à la vie à Genk. C'est plus calme que chez nous, plus sûr aussi. Et surtout, les déplacements sont plus courts. C'est très différent de ce que j'avais connu." Les Colombiens ne viennent pas en Europe pour l'argent, souligne-t-il. Lucumí acquiesce. " Aux États-Unis, on paie de beaux salaires ", explique Cuesta. " Au Mexique aussi. Les bons Colombiens peuvent également dénicher un contrat en Argentine et au Brésil. Éder Balanta, qui joue à Bruges, a porté le maillot de River Plate, et moi-même, j'ai reçu une proposition de Santos cet été. Une très belle proposition. " Pouvait-il aussi partir à Buenos Aires, pour signer à Boca Juniors ? " Je n'ai rien entendu à ce propos. J'ai cependant joué pour Boca Juniors à Medellín, et je pense que le club a un accord de collaboration avec son pendant argentin, mais quand on est encore adolescent, ce n'est pas possible. Je me demande parfois comment Éder l'a fait, car il était très jeune lorsqu'il est parti en Argentine. " " Nous devons encore trouver un moment pour nous revoir, nous n'avons pas encore pu fixer de date ", complète Lucumi. " Il habite trop loin, et notre agenda était trop chargé jusqu'ici. Mais maintenant que notre calendrier va s'alléger, cela devrait être plus facile. Je suis curieux de l'entendre. " " Lorsque j'avais 17 ans, il était question d'un intérêt de l'Ajax, mais cet été, les Néerlandais ne se sont pas montrés concrets ", raconte Cuesta. " C'était Santos ou la Belgique, et j'ai préféré l'Europe. En Colombie, on m'a dit : pourquoi es-tu si pressé, tu pourrais attendre encore un peu ? Tout compte fait, tu n'a pas joué très longtemps dans notre championnat ?Ce n'était pas faux, mais je n'avais pas envie d'attendre. Il faut saisir la chance lorsqu'elle se présente. Je sortais d'une bonne Coupe du monde et j'avais l'impression que je pouvais encore apprendre, ici. Jhon s'est montré élogieux vis-à-vis de Genk, il a achevé de me convaincre." Contrairement à son compatriote, Cuesta a débarqué dans une équipe en pleine reconstruction. " J'ai effectivement eu l'avantage de débarquer dans un team déjà bien en place ", se souvient Lucumi. " L'entraîneur était déjà présent la saison précédente, le groupe était expérimenté et se connaissait bien. Tout était clair : la manière de jouer, les rapports de force dans le vestiaire. Alejandro Pozuelo était là pour m'aider, puis d'autres se sont ajoutés. Carlos a eu plus de mal. " " La saison dernière, tu étais le plus jeune sur le terrain, non ? ", interroge Cuesta. " Tu n'avais qu'à suivre le groupe. Moi, j'ai dû trouver ma place, m'adapter à tous les niveaux. Un autre continent, un autre football. En Colombie, on joue vite aussi, mais avec des hauts et des bas. Ici, on joue au même rythme pendant 90 minutes. Et puis, les attaquants sont plus efficaces, c'est du moins l'impression que j'ai eue d'emblée. Chaque petite faute se paie cash. Le rythme est intense. Lorsqu'on analyse notre parcours, on voit qu'on encaisse souvent en début de match. Selon moi, c'est dû à la succession des matches, à la fatigue et aux fautes de concentration qui en découlent. À partir du moment où nous sommes dans le rythme, ça va mieux." " On l'a vu à Salzbourg, en Ligue des Champions ", acquiesce Lucumi. " Nous avons très mal débuté, puis nous nous sommes ressaisis et nous avons un moment fait jeu égal. Jusqu'à une nouvelle accélération de l'adversaire. C'est un scénario qui s'est souvent reproduit. " " J'ai disputé quelques matches de Copa Libertadores, l'équivalent sud-américain de la Ligue des Champions. Le niveau est comparable à celui du championnat de Belgique ", estime Cuesta. " Le rythme est soutenu, l'efficacité est au rendez-vous. Mais la Ligue des Champions, c'est encore un niveau supérieur. Un solide apprentissage. " Cuesta a été titulaire à quatre reprises sur le front européen. Lors du premier match en Autriche, il n'était pas encore prêt, et il a loupé le deuxième match contre Salzbourg à cause d'une blessure. Sur les quatre matches qu'il a disputé, la différence de buts était de -10. Un défenseur peut-il prendre du plaisir dans ces conditions ? Les deux joueurs répondent par l'affirmative. " Bien sûr, ce n'est pas gai d'être dominé par l'adversaire et de recevoir beaucoup de critiques, mais on savait dans quoi on s'engageait ", avance Lucumi. " Les voyages, les équipes prestigieuses, l'ambiance : oui, on a apprécié, même si on a souffert. On a beaucoup appris. À être efficace dans les deux zones de vérité, par exemple. Finalement, Bruges n'a pas fait beaucoup mieux que nous. Nous avons pris un point, eux deux ( en fait trois, ndlr). Mais eux continuent en Europa League, ça change la donne. " " Nous avons eu des occasions de marquer à chaque match, même si c'était toujours du costaud en face ", admet Cuesta. " Nous devons retirer les points positifs de cette campagne européenne. Mais c'est pour jouer ce genre de match qu'on devient footballeur. Après mes débuts contre Naples, mon téléphone n'a pas arrêté de sonner. J'ai reçu plein de messages et de félicitations. Les Italiens ont eu quelques occasions, mais nous avons quand même gardé le zéro. " Deux entraîneurs, différents systèmes : parfois avec deux défenseurs centraux, parfois avec trois. Cela n'a pas facilité l'adaptation." Jhon et moi n'étions pas habitués à jouer avec trois défenseurs centraux. " Cuesta a même été essayé en milieu de terrain. " Personnellement, ça ne m'est jamais arrivé ", dit Lucumi. " J'admire la façon dont tu t'es tiré d'affaire. " " Le lundi, l'entraîneur m'a demandé ce que j'en pensais. J'ai répondu : J'ai déjà joué dans l'entrejeu autrefois, mais c'était il y a très longtemps. C'est un risque, mais si vous décidez de le prendre... " " C'est notre lot en tant que footballeur, nous devons nous plier aux souhaits du mister. " " Il m'a donc posé la question le lundi, nous nous sommes entraînés dans cette configuration le mardi, et le mercredi nous jouions le match ", poursuit Cuesta. " Parfois, on n'a pas le temps de réfléchir. Il faut s'adapter. Conquérir le ballon, j'en suis capable. Mais un défenseur n'est pas habitué à ce qu'un adversaire vienne vous le contester dans votre dos. " C'est un peu le résumé de la première partie de saison. Il a fallu s'adapter, trouver des solutions sans trop avoir le temps de réfléchir. Le rythme a été soutenu. Le système de jeu était nouveau, beaucoup de joueurs étaient nouveaux également, et souvent jeunes. Une demi-saison sous la houlette d'un entraîneur francophone, puis il a fallu passer à un entraîneur allemand. Lucumí : " D'autres garçons ont reçu leur chance en attaque, mais surtout l'accent est mis ailleurs. Ce n'était pas une question de communication, Felice Mazzù a pu suffisamment expliquer ce qu'il voulait. Avec des gestes, avec des traductions. " " On comprend aussi certains mots d'italien ", précise Cuesta. " Ce qui changeait, c'était souvent le dispositif : tantôt il fallait exercer un pressing haut, tantôt le bloc était plus bas. Et, pour ne rien arranger, l'équipe a été rajeunie. Genk est en pleine reconstruction et cela demande du temps. " " Mais le talent est présent, croyez-moi ", assure Lucumi. " Cette équipe a beaucoup de qualités. Nous devons répondre aux attentes, et ce n'est pas facile. N'oubliez pas que Genk est le champion en titre, le club a donc un certain statut à défendre. L'équipe est attendue au tournant, tout le monde veut nous battre. Ce qu'il faut faire, désormais, c'est résorber le plus vite possible l'écart qui nous sépare du Top 6 et donc des play-offs I. " Pour le KRC Genk, qui se prépare actuellement à Benidorm, cela devrait en principe devenir plus " facile " maintenant, dit-on. " Il y aura moins de matches, malheureusement ", déplore Lucumi. " L'avantage, c'est que nous aurons plus de temps pour mettre des systèmes en place durant la semaine aux entraînements. Tout le monde a pu tirer ses conclusions après cette première partie de championnat, a vu ce qui allait et ce qui n'allait pas. À nous d'en tirer les leçons et de nous montrer plus réguliers dans nos prestations. " Cuesta : " Moins de fautes de concentration à cause de la fatigue, mieux trouver ses partenaires. Et, dans mon cas : six mois d'expérience en plus. Guidé par Jhon. " Lorsqu'ils jouent ensemble en défense, lequel des deux est le patron ? Lucumí : " Tous les deux. " Cuesta : " En principe, la communication est plus facile entre nous, mais... " Lucumí : " Nous sommes tous les deux un peu timides. Donc, nous parlons peu. " À la fin de la saison, les deux compères ont très envie d'ajouter une cerise sur le gâteau. Car, qui organisera la Copa América l'été prochain ? "Nous. La Colombie. Avec l'Argentine, mais la finale se jouera chez nous. Être à nouveau sélectionné fait partie de mes objectifs ", assène Lucumi. " Ce sera de la folie, et l'été s'annonce encore très chargé, mais c'est pour cela que l'on joue au football. Ma sélection dépendra quand même en grande partie des résultats de Genk. " Cuesta : " Bonne chance ! "