Nous sommes dimanche matin, il fait froid et humide à Tegelen, commune hollandaise de la province du Nord-Limbourg. C'est là, parmi les prairies embrumées et les arbres dépouillés de leurs feuilles que se trouve De Bakenbos, stade du Sportclub Irene. Au bord des terrains et à la buvette, le calme règne toujours. Sur le terrain principal, le match n'a pas encore commencé. Un peu plus loin, celui qui oppose le SC Irene 8 et DEV 4 va débuter mais l'équipe locale est toujours au vestiaire.
...

Nous sommes dimanche matin, il fait froid et humide à Tegelen, commune hollandaise de la province du Nord-Limbourg. C'est là, parmi les prairies embrumées et les arbres dépouillés de leurs feuilles que se trouve De Bakenbos, stade du Sportclub Irene. Au bord des terrains et à la buvette, le calme règne toujours. Sur le terrain principal, le match n'a pas encore commencé. Un peu plus loin, celui qui oppose le SC Irene 8 et DEV 4 va débuter mais l'équipe locale est toujours au vestiaire. La quatrième équipe de Door Eendracht Verkregen, un club d'Arcen, s'échauffe. C'est nécessaire car ses joueurs ne sont plus tout jeunes : la moyenne d'âge est supérieure à 50 ans, soit le double de celle des autres équipes du championnat. Mais DEV 4 peut compter sur quelques joueurs qui ont une histoire, dont Stan Valckx, ex-défenseur du PSV. Depuis l'été, DEV peut compter sur un joueur plus expérimenté encore. Alors que ses équipiers s'étirent, il se dégourdit les muscles en tirant des coups-francs. Malgré le brouillard, on le reconnaît de loin : Luc Nilis, un des joueurs les plus élégants de l'histoire du football belge. Le cheveu noir comme le jais, le regard toujours un peu triste. Son maillot serre plus qu'avant, son corps s'est un peu courbé avec le temps mais la marque de fabrique de Luc Nilis n'a pas pris une ride : il place insolemment les ballons en pleine lucarne, les uns après les autres. Du gauche, du droit, peu importe. C'est la première fois depuis 18 ans qu'il rejoue dans un club. Au Sportpark De Hondskamp, on l'a accueilli à bras ouverts. " Nous sommes fiers de vous annoncer que, dès la saison prochaine, DEV-Arcen comptera un nouveau membre ", dit le communiqué de presse. " DEV a transféré un joueur d'Aston Villa (D2 anglaise). L'icône du PSV et ex-international belge Luc Nilis renforcera DEV-Arcen 4. Quel club amateur peut se vanter de compter parmi ses membres un ancien international néerlandais, Stan Valckx (20 sélections) et un ex-international belge (56 sélections) ? " Peu après, sur son site, le club publiait une superbe photo de l'équipe de DEV4 sur les escaliers de la buvette. Devant à droite, les mains dans le dos, le Belge souriait gentiment à la caméra. Sur sa poitrine, une publicité pour les vins et spiritueux Valckx, l'entreprise de son équipier Bart Valckx, frère de Stan. Parmi ces joueurs de village, Nilis se distinguait à peine. A un détail près : il était le seul à porter des chaussures blanches. Six mois plus tard, il a déjà étonné pas mal de joueurs de café limbourgeois. A Tegelen, la septième équipe du SC Irène passe près de lui tandis qu'il est en train d'enfiler les ballons dans la lucarne. " Regarde, Luc s'amuse. " Ils chambrent le gardien. " Pourquoi n'as-tu pas arrêté ce ballon ? " Il secoue la tête en repensant à un match amical de son équipe face DEV 4. Nilis y participait et avait pris pas mal de coups. Il s'était vengé en marquant un corner direct. Dans le coin opposé, derrière le gardien. Depuis, celui-ci est sans cesse confronté à cette action. Mais aujourd'hui, il joue contre des mortels et c'est une autre équipe de Tegelen qui doit affronter Nilis et consorts. Les joueurs d'Irene 8 sortent juste à temps du vestiaire, tout comme le gardien de DEV 4. Celui-ci explique qu'il a fait son propre échauffement : " Je me suis assis pendant une demi-heure sur le radiateur. " L'arbitre, pas tout à fait fit, ajuste ses lunettes et donne le coup d'envoi d'un des milliers de matches qui ont lieu ce week-end là partout aux Pays-Bas. Mais pas sûr qu'ils soient tous aussi beaux. L'air de rien, Nilis adresse une passe de cinquante mètres sur la poitrine d'un équipier. Chaque touche de balle est magique. Du gauche, du droit, au sol, dans les airs. Tout est subtil. Au début du match, il se confine au rond central mais, très vite, on le retrouve aux quatre coins du terrain : arrière gauche, ailier droit... Son corps est plus lent mais sa tête est restée alerte. Les adversaires tentent de l'arrêter. En vain, car il trouve toujours l'espace libre. Il coache ses équipiers, il réclame sans cesse le ballon et en fait toujours quelque chose. Mais surtout : il prend du plaisir. Ceux qui, par le passé, ont vu Nilis jouer un benefit-match ou une rencontre d'anciens, se demandaient toujours si on ne l'avait pas envoyé sur le terrain de force. Pendant longtemps, l'ex-attaquant n'a pas été bien dans sa peau. Le fait d'avoir dû mettre brutalement un terme à sa carrière en raison d'une grave blessure, l'attristait au plus haut point. Il errait comme une âme en peine, sombrait dans le jeu. Mais il s'est pris en main. Lorsque l'arbitre siffle un coup-franc à cinq mètres du rectangle adverse, il est le premier à se saisir du ballon, qu'il pose délicatement au sol. Dans des moments pareils, lorsqu'il était en pleine gloire, dix mille personnes scandaient son nom. Aujourd'hui, les trois supporters présents ne disent rien. Le chien non plus. On n'entend que le bruit des feuilles. Les mains enfouies dans les manches de son maillot jaune et vert, Nilis prend son élan. Il s'essuie le nez qui coule et frappe. Le ballon explose sur l'angle, à droite du gardien. Un peu plus tard, Irene 8, dernier au classement, prend l'avance face au quatrième. Nilis demande encore plus souvent le ballon et dit à ses équipiers ce qu'ils doivent faire. On le voit même tacler à deux reprises. Lorsqu'il contrôle un ballon et que personne ne lui dit qu'il est seul, il s'énerve sur le coach et les remplaçants : " Vous ne pouviez pas le dire ? " Nilis cherche l'attaquant de pointe mais l'entente est moins bonne qu'avec Marc Degryse, Ronaldo et Ruud van Nistelrooy. Maintenant, il doit composer avec un joueur qui transpire tout, sauf le football. Mais soudain, une nouvelle opportunité de botter un coup-franc se présente. Le ballon se trouve à nouveau à une vingtaine de mètres du but. Cette fois, le ballon passe un rien à côté. Il râle. L'ex-joueur d'Anderlecht va devoir trouver autre chose. Il s'empare du ballon peu après la ligne médiane, dribble plusieurs adversaires, se retourne et frappe le ballon de l'extérieur du droit à l'entrée du rectangle. Les filets tremblent. Ses équipiers accourent et il sourit. Les trois supporters applaudissent. Ils savent que, même à 51 ans et en léger surpoids, Luc Nilis reste un joueur extraordinaire. Quelques secondes plus tard, l'arbitre siffle la mi-temps. Nilis court vers le dug-out. " Désolé pour ce que j'ai dit, hein ", dit-il à l'entraîneur, dont la veste est beaucoup trop grande pour lui. " C'est rien, Luc ", répond celui-ci. " C'est la preuve que tu es concerné. J'aime bien. " Dans le vestiaire, on ne parle pas du but de Nilis et encore moins de l'assist qu'il a délivré avant cela, mais de ses tacles. " Tu ne m'avais jamais vu faire ça ", dit-il à Valckx. " Non, répond celui-ci en secouant la tête. " Et surtout pas dans ta moitié de terrain. " Tandis que ses équipiers récupèrent, Nilis prend sa douche. On l'attend à Venlo, où il est entraîneur-adjoint et doit préparer le match contre AZ avec le reste du staff. Quand il quitte l'assemblée, c'est 2-2. " Bonne chance, les gars ", dit-il. Et le Picasso du foot de café s'en va. Valckx, manager de VVV, ne doit pas arriver aussi tôt à De Koel, l'antre du club de Venlo. Il peut terminer le match et faire la fête après la victoire de son équipe (2-4). " Il n'y a rien de plus chouette que de jouer au foot ", dit-il. À 55 ans, il joue encore avec Legendary PSV, les anciens de Venlo, les ex-internationaux et un club de futsal de Valkenswaard. Plus DEV 4, bien entendu. C'est lui qui, l'été dernier, a convaincu Luc Nilis de le rejoindre. " Je savais que Luc était un véritable amateur de football et qu'il jouait encore terriblement bien. Il avait déjà joué quelques matches avec nous mais maintenant, il est vraiment membre du club. Il paye même sa cotisation. Et il est toujours là, même quand c'est très tôt ou quand il fait froid. " Valckx le connaît depuis 25 ans et il a joué de nombreux matches avec Nilis mais celui-ci le surprend toujours. " Si la frappe de balle parfaite existe, il en est le dépositaire. Même après quinze ans d'arrêt. C'est phénoménal, surtout quand on sait par où il est passé. On a failli l'amputer de la jambe droite mais il peut de nouveau tout faire avec et il le montre chaque semaine. " Quand Nilis a sombré, Valckx était manager du PSV. C'est lui qui l'a engagé comme entraîneur des attaquants et recruteur. L'été dernier, c'est encore lui qui l'a fait venir à VVV. " Je n'ai pas décidé tout seul mais, heureusement, Luc et le staff se sont tout de suite bien entendus. Son caractère convient à VVV et il nous apporte ce que nous n'avions pas. Sans oublier que, sur le plan technique, tous les joueurs ont quelque chose à apprendre de lui. " Valckx savait depuis longtemps que Nilis, très sensible, ne s'amusait pas dans ses fonctions au PSV. " On le faisait passer d'une équipe à l'autre, son rôle n'était pas clair et il ne se sentait pas apprécié. " Je ne connais pas tous les détails mais j'ai compris qu'ils avaient un peu abandonné Luc à son sort. Il ne se sentait bien nulle part et il est très sensible. Chez nous, il a un rôle clair dans le staff, l'entraîneur lui demande son avis. Il se sent apprécié et il est heureux, ça se voit. " Deux jours plus tard, nous retrouvons Nilis à De Koel. L'entraînement vient de prendre fin. Comme d'habitude, pendant toute la séance, Nilis a eu le ballon au pied. " Quand je vois un ballon, je dois le toucher ", dit-il. " Je suis né avec un ballon. Il y en avait un dans mon berceau et il y en aura un dans mon cercueil. " Nilis admet que c'est sur un terrain qu'il se sent le mieux, nulle part ailleurs. Il a joué dans les plus beaux stades du monde mais s'amuse aussi sur les terrains bosselés qu'il rencontre parfois avec DEV. La différence de talent de ses équipiers ne le dérange pas non plus. " Je ne m'arrête pas à cela. Je ne suis plus des plus affûtés non plus. J'ai parfois l'impression de jouer au ralenti mais je prends autant de plaisir qu'avant. Marquer un but, ça reste quelque chose de beau. Quand je vois d'où je viens, avec ma jambe et tout ça... Il m'a fallu trois ou quatre ans pour retrouver mes capacités. Je ne pensais plus pouvoir faire cela. C'est pourquoi j'en profite à fond. " Lorsqu'il a pu retoucher le ballon, il a compris que les entraînements sans fin auxquels l'astreignait impitoyablement son père Roger étaient profondément ancrés en lui. " J'ai moins de muscles et je suis moins puissant qu'avant mais ce qui compte, c'est la base : la technique. Et ça, ça ne s'oublie pas. " Nilis a retrouvé la joie de vivre et remercie tous ceux qui l'ont aidé à traverser cette période difficile. Valckx, par exemple. " Dans ces moments-là, on s'aperçoit qu'on a peu d'amis dans le football mais Stan a toujours été là pour moi. C'est un vrai ami. Au PSV, nous partagions la même chambre, ça crée des liens. Nous nous entendions bien parce que nous aimons tous les deux le football et la vie. " En mise au vert, ils n'étaient jamais les premiers à éteindre la lumière. " Heureusement, à l'époque, il n'y avait ni Twitter, ni Facebook ", rigole l'ex-attaquant. " Mais sur le terrain, nous répondions toujours présent. " À Eindhoven, on n'a pas trop apprécié qu'il rejoigne Valckx à VVV. Nilis préfère ne pas aborder le sujet. " Je ne veux pas entrer dans les détails ni cracher dans la soupe mais certains accords n'ont pas été respectés. On m'avait promis un rôle clair mais ça n'a pas été le cas. Le PSV reste mon club mais pas à tout prix. J'ai suivi mon feeling qui me disait d'aller à Venlo et je ne le regrette pas. VVV, c'est un peu le petit PSV : un club familial, chaleureux. On travaille ensemble, on fait la fête ensemble. Je m'y suis tout de suite senti comme chez moi. " Le rôle d'adjoint lui va comme un gant : " Maurice Steijn ne doit pas craindre que je lui plante un couteau dans le dos ", dit-il, ajoutant qu'il ne se voit pas devenir entraîneur principal. " C'est un rôle pour lequel il faut quelque chose de spécial, quelque chose que je n'ai pas. Ce n'est pas parce qu'on a été un bon joueur qu'on devient automatiquement un bon entraîneur. Il faut connaître ses qualités et les exploiter au maximum. C'est ce que je fais. J'aime être parmi les joueurs parce que ça m'aide à rester jeune. J'essaye de les aider en leur montrant un exercice, en discutant, en leur donnant un coup de pied au cul ou en leur tapant sur l'épaule. Tout le monde a un jour besoin d'aide. " Il apprécie tout le bien que Memphis Depay, Jurgen Locadia, Steven Bergwijn et d'autres joueurs du PSV ont dit de ses entraînements particuliers. " Mais ma plus grande satisfaction, c'était de les voir jouer après avoir travaillé en semaine. Il n'y avait rien de plus beau. Je savoure aussi l'évolution de certains éléments, comme Stevie ( Bergwijn, ndlr) : un bon gars et un excellent joueur. Il est de plus en plus fort. "Par Geert-Jan JakobsIl n'arrête pas de parler. Il évoque le monde du football, qui a bien changé. " Tout est plus physique, plus puissant, plus athlétique, plus rapide. Aujourd'hui, les joueurs doivent avoir trois poumons, surtout en Angleterre. Il n'y a pratiquement plus de place pour les vrais numéros 10, les cerveaux. C'est malheureux. Tout le monde doit être parfait, tout est mesuré : la nourriture, le sommeil, etc. " À son époque au PSV, tout était plus amateur. " Si j'avais envie de manger des frites à la veille d'un match, j'allais à la friterie. Aujourd'hui, c'est impensable. Celui qui ne répond pas à certains critères à l'entraînement ne joue pas le week-end. Je pense d'ailleurs que je ne jouerais pas beaucoup. " Il rigole mais il est sérieux. " Je n'ai jamais mis les pieds dans une salle de musculation. Never ! À Aston Villa, une heure avant l'entraînement, presque tout le monde soulevait des poids. Moi, quand j'arrivais, je leur faisais signe à travers la vitre et je continuais. Je disais au préparateur physique d'enlever mon nom de sa liste et j'ajoutais : C'est le ballon qui compte, hein. Heureusement, dès mon premier match, j'ai marqué. On ne pouvait rien me faire. " Quatre matches plus tard, le destin le frappait. C'était le début d'une période noire de sa vie. Aujourd'hui, le soleil brille à nouveau. Il s'excuse car il doit aller retrouver Mieke, une des rares bonne choses qui lui reste de cette période difficile. Il a rencontré sa copine dans un café où il jouait au snooker. Cet après-midi, ils vont chez le notaire : ils ont acheté une maison. " Tout va bien ", dit Nilis. " J'ai une bonne copine, mes enfants vont bien, j'ai retrouvé la stabilité. Je ne suis pas du genre à tirer des plans sur la comète. Même si j'avais une boule de cristal, je ne la regarderais pas. Je vis au jour le jour. Je suis ici, tout va bien et j'espère que ça va rester comme ça le plus longtemps possible. " Alors que son copain roule déjà vers la Belgique, Valckx revient vers nous. " N'oubliez pas de mettre une photo du tacle de Luc. "