Luc Devroe: " Je suis né et j'ai grandi à Bruxelles. Je suis même allé à l'école maternelle en français. Cela fait 41 ans que je vis en Flandre Occidentale mais je suis fier d'être Bruxellois. Mes parents étaient des Flandriens. Quand mes parents se sont connus, ma mère était coiffeuse à Marke et mon père était représentant pour Wella, des produits de soins capillaires. Tous deux étaient déjà mariés et comme, au début des années '60, dans un village, quitter son mari était considéré comme scandaleux, ils se sont " enfuis " à Bruxelles. Cela les rapprochait aussi du siège de Wella.
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Luc Devroe: " Je suis né et j'ai grandi à Bruxelles. Je suis même allé à l'école maternelle en français. Cela fait 41 ans que je vis en Flandre Occidentale mais je suis fier d'être Bruxellois. Mes parents étaient des Flandriens. Quand mes parents se sont connus, ma mère était coiffeuse à Marke et mon père était représentant pour Wella, des produits de soins capillaires. Tous deux étaient déjà mariés et comme, au début des années '60, dans un village, quitter son mari était considéré comme scandaleux, ils se sont " enfuis " à Bruxelles. Cela les rapprochait aussi du siège de Wella. Mon papa adorait le football et, alors que j'étais encore petit, il m'emmenait aux matches avec lui. C'était l'époque où quatre clubs bruxellois évoluaient en première division : le Crossing Schaerbeek, l'Union, le Racing-White - devenu ensuite le RWDM - et Anderlecht. Chaque week-end, on allait voir un match. En 1974-75, on a suivi toutes les rencontres à domicile du RWDM. J'étais fan de Nico De Bree et de Johan Boskamp. Pour ma part, j'ai commencé à jouer à Strombeek-Bever. Je me suis vite retrouvé entre les perches. Quand il n'y avait pas école, on allait jouer au parc. Il paraît que, quand je rentrais, ma mère me mettait tout habillé sous la douche. J'ai souvent entendu dire que plus il y avait de boue, plus je m'amusais. " " J'avais dix ans lorsque mes parents sont rentrés en Flandre Occidentale, où mon papa avait lancé un commerce de textile avec son beau-frère, le père de Patrick Turcq. Je me suis alors affilié au Racing Harelbeke. Après un an au Collège Saint-Joseph de Courtrai, je suis entré à l'internat chez les pères du Collège Saint-Paul de Waregem. C'était une école formidable, familiale, avec une seule option (latin-grec) et des professeurs qui nous encourageaient à faire du sport. On me permettait de m'entraîner avec mon club et avec les équipes nationales de jeunes au Heysel. Le commerce de textile avait très bien commencé, on achetait et on vendait mais par la suite, on a vu trop grand : on a voulu commencer à produire nous-mêmes, on a acheté des machines et... ça s'est mal terminé. Il a fallu demander le concordat. La firme avait beaucoup de dettes et c'était surtout mon père qui devait en répondre. Je me souviens encore que l'huissier est venu prendre note de tout ce que j'avais comme jouets, notamment un Subbuteo. C'est également à cette époque que ma maman est tombée gravement malade. De toutes les femmes opérées d'un cancer du sein ce jour-là à Louvain, elle est la seule à ne pas être décédée dans les cinq ans. Elle allait encore vivre quarante ans par la suite. Quand vous êtes enfant, ce sont des choses qui vous marquent. C'est peut-être pour ça que je ne regarde jamais derrière moi. À l'époque, la seule chose que je pouvais faire, c'était aller de l'avant car on ne pouvait de toute façon rien changer au passé. Mes parents ont fait la même chose. Ils se sont alors lancés dans l'immobilier. J'avais seize ans et je faisais le tour des appartements de la côte avec des acheteurs potentiels. En fait, je n'ai jamais arrêté de faire ça. Après mes études secondaires, j'ai commencé à étudier le droit mais je jouais déjà au Club Bruges et le regretté Antoine Vanhove estimait qu'on ne pouvait pas faire des études et arriver dans le noyau A. J'ai alors entamé un régendat en français, en histoire et en religion à Torhout mais ce ne fut pas vraiment un succès. En janvier, après avoir donné un cours lors d'un stage, je suis rentré à la maison et je me suis dit que je ne serais jamais enseignant. Entraîneur ou professeur, c'est une vocation. Je n'étais pas fait pour ça. Je crois que je manque de patience. J'ai donc arrêté l'école, d'autant que je savais qu'à la maison, le travail ne manquait pas. " " J'avais dix-sept ans lorsque j'ai rejoint le Club Bruges. J'étais international en équipes d'âge mais le transfert ne s'est pas très bien passé. Harelbeke exigeait quatre millions de francs. Or, à l'époque, il existait un règlement selon lequel vous pouviez changer de club gratuitement si vos parents déménageaient à plus de cinquante kilomètres. On avait une agence immobilière à la côte, à septante kilomètres mais Maître Sustronck et Harelbeke ont eu gain de cause. Pendant un an, je n'ai pas pu jouer de match officiel. J'ai ainsi loupé le championnat d'Europe pour juniors UEFA. L'année suivante, les deux clubs sont parvenus à un accord mais j'ai encore dû lutter pendant des années pour rejoindre le noyau A. Finalement, je n'ai disputé qu'un seul match officiel : le 2 mars 1987, à Anderlecht. À 20 minutes de la fin, Philippe Vande Walle a été exclu pour avoir lancé le ballon au visage de Frank Vercauteren et j'ai dû le remplacer. Sur le premier coup de coin, je rentre dans le but avec le ballon mais, heureusement, le but est annulé car Arnor Gudjohnsen m'avait littéralement sauté dessus. J'ai toujours la photo sur mon bureau. Vingt ans plus tard, le 1er mars 2007, je devenais directeur sportif du Club Bruges. Je mesure un mètre septante-huit et demi : pour un gardien, c'est trop petit pour le top niveau. Et puis, il faut être réaliste : Vande Walle et BirgerJensen étaient meilleurs, c'est tout. Je suis parti à Saint-Nicolas où j'ai connu deux saisons fantastiques avec un titre en D3 et une très bonne saison en D2. C'était mon niveau. Je suis ensuite passé à Ostende et, la même année, je suis allé faire de l'immobilier au Luxembourg pour le père Turcq. Je partais le lundi soir, revenais en toute hâte le mercredi après-midi pour m'entraîner et repartais jusqu'au vendredi. En D2, c'était encore jouable car j'étais deuxième gardien mais en D1, ce n'était plus possible. Alors, je suis devenu troisième gardien et entraîneur des gardiens. J'ai arrêté en janvier 1996. J'avais trente ans. Eddy Vergeylen a pris le risque de me nommer manager de crise. On était descendu avec une dette de cent millions de francs et les gens lui disaient d'aller en liquidation, de descendre d'une division supplémentaire et de repartir sans dette mais c'était un commerçant et il ne voulait pas faire ça. Et puis, il m'avait acheté avec son argent et son entreprise de décoration, Dekotap, était devenu un partenaire commercial. Eddy Vergeylen a beaucoup compté pour moi. Il m'a donné la chance de devenir directeur sportif, comme Mik Deraeve (Roulers), Filips Dhondt (Club Bruges) et Marc Coucke (à nouveau Ostende) allaient le faire plus tard. " " À Bruges, j'ai été limogé pour la première fois de ma carrière et j'espère que ça n'arrivera plus. Pendant près de quatre ans, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour le club mais la direction a ensuite suivi un autre chemin et a décidé que je ne convenais plus. Je l'ai souvent dit : en participant à la restructuration, j'ai signé mon arrêt de mort. Je sentais que je n'étais plus soutenu et que la fin approchait mais je ne suis pas rancunier. Le lendemain, je recevais un coup de téléphone et 48 heures plus tard, je recommençais à travailler dans l'immobilier. Heureusement, la presse ne m'a jamais démoli. On a juste dit et écrit que j'étais fait pour un club familial, pas pour une multinationale. On m'a souvent reproché de tout vouloir faire tout seul. Je comprends. Je suis un peu solitaire, je suis un self made man. Hormis les quatre années passées à Bruges, j'ai toujours été indépendant. Ils voulaient que je sois employé mais je travaillais comme un indépendant. C'est le seul moment où je n'ai pas combiné deux jobs. Depuis un an et demi, je ne le fais plus non plus car je n'ai plus le temps. C'est ma mère qui m'a transmis son énergie. Elle a toujours été indépendante également. Quatre jours après ma naissance, alors qu'elle avait déjà quarante ans, elle était de nouveau dans son salon de coiffure. Elle travaillait entre quatorze et seize heures par jour et se relevait parfois la nuit pour repasser. Elle dormait mal, comme moi. Parfois, je me lève en plein milieu de la nuit et je vais travailler à mon bureau. Avant, je dormais entre quatre et six heures par nuit. Je pourrais vivre comme un moine pendant un certain temps mais j'ai appris à profiter de la vie. J'aime manger et boire. Je ne fais pratiquement pas de sport. Depuis trois ans, j'ai une nouvelle hanche, j'ai mal aux genoux et quand je vais courir, j'ai de l'inflammation aux tendons d'Achille. Je dis toujours que c'est sur les chantiers qu'on travaille dur. On passe beaucoup de temps au bureau ou dans la voiture mais c'est la tête qui travaille. Mon outil de travail, c'est un stylo. Je ne sais pas utiliser un marteau ni un burin. Depuis tout petit, j'achète et je vends. Ce sont des choses qui ne s'apprennent pas à l'école. Le reste dépend des gens qui vous entourent, qui vous donnent une chance, avec qui vous essayez d'entretenir des relations. Mais on ne peut pas plaire à tout le monde. J'essaye d'être cohérent et, la plupart du temps, je dis ce que je pense. Je ne tourne pas autour du pot, je suis parfois un peu fou mais ça va mieux en vieillissant. Parfois, les gens pensent que je suis fâché alors que je ne le suis pas du tout. " " Je ne sais pas si mes enfants reprendront mes activités dans le secteur immobilier. Ça dépendra de leurs ambitions. La plus jeune en est à sa troisième année de chorégraphie à Tilburg, l'aîné est architecte-ingénieur civil mais laissez-le encore exercer son métier pendant deux ou trois ans avant de lui demander de se décider. Sa femme a étudié le droit et est en stage chez un notaire. On verra, c'est leur vie. Car il ne faut pas oublier qu'il y a eu des périodes où nous avons travaillé sept jours sur sept. Heureusement que j'ai pu compter sur ma femme. L'an prochain, Patricia et moi fêterons nos trente ans de mariage. Elle ne s'est jamais mise en avant. Je ne veux d'ailleurs pas que la presse parle de ma femme et de mes enfants. L'an dernier, elle est tombée malade. Elle a dû subir plusieurs opérations et il y a eu des complications, de l'inflammation (il en parle difficilement). Dans ces moments-là, la vie s'arrête. Patricia a toujours été là pour les enfants... Moi pas... Je lui en serai éternellement reconnaissant, tout comme j'ai toujours pu compter sur mes parents et mes beaux-parents. Ce furent des moments difficiles... D'autant que j'avais connu ça il y a quarante ans avec ma mère. Vous voyez : j'ai peut-être une grande g... mais j'ai un petit coeur. Je tiens ça de mon père, je suis également aussi entêté que lui. Il fumait beaucoup, des cigarillos Mercator Fiesta Naturel, et il disait toujours : " J'arrêterai le jour où Luc signera un contrat pro à Bruges ". Il a tenu parole : il a arrêté du jour au lendemain. Papa est décédé le jour du match entre Courtrai et le Club Bruges, en décembre 2009, dans un hôpital pas loin du stade. Le 1er novembre, il était encore aller déposer des fleurs au cimetière et la semaine suivante, il est tombé malade. On a décelé un cancer et, fin décembre, il nous quittait déjà. Maman a tenu à ce que j'aille au match et, à la mi-temps, on m'a téléphoné pour dire qu'il était décédé. En principe, je devais partir en vacances en Thaïlande avec la famille mais je n'ai pas pu y aller. C'est comme ça que, le 1er janvier, j'ai pu conclure le transfert de Maxime Lestienne. Si mon papa n'était pas décédé, Lestienne serait allé au PSV, pas au Club Bruges. Tout ça pour vous dire à quel point les choses relèvent parfois du hasard. La quasi-faillite de l'entreprise avait énormément marqué papa, il ne s'en est jamais véritablement remis. Il était aigri parce qu'il avait trop fait confiance, il avait suivi les autres et avait été grugé. Il y a laissé son dynamisme. Il allait encore parfois prendre un verre et venait au football mais il n'avait plus de dash, il était à bout. "