En juin dernier, à l'occasion de l'EURO 2020, Wilfried Van Moer nous avait conté ses souvenirs de l'édition 1980. Retour sur cette ultime interview que le légendaire Standardman, qui s'est éteint ce mardi 24 août, nous avait accordée.

Quand Guy Thys convoque Wilfried Van Moer pour le match du 17 octobre 1979, contre le Portugal, le bilan des Diables rouges n'est pas brillant. Ceux-ci restent sur quatre nuls: deux contre l'Autriche, un face au Portugal et un à domicile contre les Pays-Bas. Van Moer n'a alors plus joué en équipe nationale depuis avril 1975 et un match perdu 1-0 face aux Pays-Bas, sous la direction de Raymond Goethals.

Avec lui, les Diables battent le Portugal 2-0. Le Waeslandien, qui s'est installé dans le Limbourg, marque le premier but. La Belgique s'adjuge ensuite les deux matches contre l'Écosse et assure ainsi sa qualif' pour l'EURO 1980.

Tu as vécu bon nombre de moments importants: des titres avec le Standard, deux Coupes du monde, un EURO. Où situes-tu l'EURO 1980 dans ton hit-parade?

WILFRIED VAN MOER: Le premier titre avec le Standard avait quand même plus de cachet. On est allés à cet EURO sans la moindre ambition. On devait affronter de grandes équipes et notre seule intention était de voir jusqu'où on était capables d'aller. Maintenant, les Belges veulent gagner, mais on était déjà bien contents d'être qualifiés. Voilà comment était l'ambiance dans ce groupe...

...de touristes?

VAN MOER: Voilà. Tout le monde était content. L'Angleterre était une équipe de grande envergure, mais même l'entraîneur n'en parlait guère. On se disait que ce serait déjà bien de ne pas prendre une raclée 4-0. Finalement, on a fait match nul 1-1, peut-être parce qu'on était très relax au coup d'envoi.

Être très concentré ou relax faisait-il une grande différence pour toi?

VAN MOER: Non, je faisais toujours mon match. À l'époque, on ne devait pas non plus disputer un grand tournoi afin d'obtenir un gros transfert. Un seul membre de la sélection ne jouait pas en Belgique: Swat ( François, ndlr) Van der Elst était au New York Cosmos. Un an plus tard, Theo Custers est parti en Espagne. Sur papier, on était footballeurs professionnels, mais en réalité, on était amateurs.

"À la fin du mois, on nous remettait une enveloppe"

Quand es-tu devenu footballeur professionnel?

VAN MOER: En 1968, quand j'ai signé au Standard. Tous les joueurs avaient ce statut et on s'entraînait en journée. À l'Antwerp, j'étais encore électricien. Je travaillais en journée chez le président et on s'entraînait à sept heures du soir. Le lendemain d'un match, je n'étais pas obligé de travailler. Le président me disait: "Reste à la maison et repose-toi." Même quand on avait perdu. Tout le monde avait une occupation professionnelle en-dehors du football. Karel Beyers avait une marque de café à Anvers, Paul Van Himst avait Brésor dans le Brabant.

"Quand j'étais à l'Antwerp, j'ai eu la possibilité de signer à Cologne, mais le club me l'a interdit. Il m'a donné une plus grosse enveloppe et je suis resté."

Wilfried Van Moer

Mais au Standard, tout était en ordre.

VAN MOER: C'est ce que je croyais alors qu'on n'a jamais été inscrits à l'ONSS. Je ne l'ai découvert que quelques années avant de prendre ma retraite, en essayant de tout régler. J'étais inscrit comme il le fallait partout ailleurs: à l'Antwerp, à Beveren, même au modeste Assent en D2 et à Saint-Trond. Mais pas au Standard. Léon Semmeling y a disputé toute sa carrière: pas inscrit, pas un euro versé à la caisse des pensions. Il y a quelques années, Eddy Voordeckers m'a téléphoné. Il avait aussi disputé l'EURO 1980. Avais-je les papiers du Standard? Comme il me manque sept ans de carrière, je perds 250 euros par mois.

Ton comptable ou ton manager ne t'ont jamais mis en garde?

VAN MOER: Un manager? À l'époque, voilà comment ça fonctionnait: en fin de mois, on allait chercher notre salaire et nos primes. On nous remettait une enveloppe.

C'est une différence, passer du métier d'électricien à celui de footballeur.

VAN MOER: Incroyable: s'entraîner à dix heures, manger, s'entraîner une deuxième fois et jouer un match le week-end. J'habitais Tongres, je partais à neuf heures et j'étais rentré à cinq heures. Une vie de luxe. Ces cinq années passées à Tongres, avant d'ouvrir un café à Hasselt, ont été les plus belles de ma vie.

Plus tard, as-tu eu du mal à recommencer à travailler?

VAN MOER: J'ai encore joué sept ans. Ma femme tenait la taverne avec l'aide de notre fille aînée et on avait du personnel. Je ne pouvais pas ouvrir d'établissement à Tongres, car mes coéquipiers Leon Dolmans et Nico Dewalque y tenaient déjà un café et je ne pouvais pas les concurrencer. On s'est donc tournés vers Hasselt et on a transformé une vieille pâtisserie pour en faire la taverne De Wembley. Je suis né dans un café, à Beveren, mais un vrai café populaire, tandis qu'à Hasselt, on pouvait aussi manger. À 56 ans, j'ai vendu l'établissement à Dirk Degraen, l'ancien directeur général de Genk. Ça a été la fin de ma vie active. On avait acheté une vieille fermette qu'on a rénovée à notre aise. Au début, on n'y passait que les week-ends et on habitait toujours au-dessus de la taverne en semaine.

Bref, tu n'espérais pas un transfert en Italie, par exemple.

VAN MOER: J'ai découvert l'Italie grâce à l'EURO 1980. Ma femme a passé la deuxième semaine dans un hôtel à Rome. Après la finale, les autres sont rentrés chez eux, mais nous, on a voyagé pendant deux semaines. Plus tard, on a pris des vacances trois fois par an aux environs de Trévise, avec des amis limbourgeois. Je me suis mis au golf quand on est allés plus souvent en Espagne, car les greens y sont plus vastes.

Tu as eu de la malchance avec les Italiens qui ont visé tes tibias, mais en fait, tu avais le profil parfait pour jouer en Serie A.

VAN MOER: En effet. Je pouvais défendre et attaquer et je ne reculais devant aucun duel. Je ne suis pas grand, mais je suis solide.

"Je ne voulais pas aller au Standard"

Aurais-tu aimé jouer dans un championnat étranger en particulier?

VAN MOER: Quand j'étais à l'Antwerp, j'ai eu une offre de Cologne, mais le club a refusé. Il m'a donné une plus grosse enveloppe et je suis resté. À l'époque, on ne choisissait pas où on allait. Sinon, je ne serais pas allé au Standard, mais au Club Bruges. J'avais déjà signé et passé mes tests médicaux quand le Standard s'est manifesté le dernier jour des transferts, à huit heures trente du soir. Je ne voulais pas signer, je souhaitais travailler avec Norberto Höfling, j'avais donné ma parole au Club et signé. J'ai renvoyé le Standard à Eddy Wauters, mais il a tranché: "Tu dois aller au Standard. Si tu n'es pas d'accord, tu joueras en D2 avec l'Antwerp." Paul Van Himst a tenté de me faire enrôler à Anderlecht, car on s'entendait bien en équipe nationale, mais Wauters avait un accord avec Roger Petit. Je me suis donc retrouvé au Standard alors que je n'avais jamais mis les pieds à Liège et que ni ma femme ni moi ne parlions un mot de français. Roger Petit, qui avait étudié aux Pays-Bas, m'a conseillé de m'installer à Tongres. Mais j'ai rapidement découvert Liège et le Carré, grâce à Nico Dewalque, mon coéquipier en équipe nationale. Il m'a pris en main. Nico connaissait tous les cafés de Liège et je me suis rapidement senti chez moi. Je continue à fréquenter la ville avec plaisir.

As-tu eu d'autres contacts avec des clubs étrangers?

VAN MOER: Oui. Chaque été, on disputait un tournoi de préparation à l'étranger. J'ai attiré l'attention de quelques clubs de D1 espagnole. La personne qui avait ces contacts devait venir discuter d'un transfert en Belgique. Je suis allé l'accueillir avec Dewalque à l'aéroport de Zaventem. On l'a conduit à Liège, mais Roger Petit a refusé de le recevoir. "Ramène-le à l'aéroport", m'a-t-il dit. "Sinon, je te transfère en D3." Maintenant, les footballeurs en fin de contrat peuvent partir, mais nous, on n'était jamais en fin de contrat. C'étaient des formules à durée indéterminée.

Finalement, en 1976, tu n'es pas parti en Espagne mais à Beringen, parce que le Standard avait enrôlé Asgeir Sigurvinsson, qui jouait à ta place.

VAN MOER: Ça a joué un rôle, mais la principale raison, c'est que Petit m'interdisait de gérer un café. Il était contre la taverne à Hasselt, estimant que ça n'était pas compatible avec le métier de footballeur.

Pourtant d'autres joueurs le faisaient?

VAN MOER: Mais tous au nom de leur femme. Petit envoyait des espions à Hasselt pour vérifier que je ne travaillais pas. Mais je les repérais de loin, les supporters limbourgeois du Standard. C'est pour ça que j'ai voulu aller à Beringen. On ne s'y entraînait qu'à cinq heures et je pouvais gérer ma taverne comme bon me semblait. C'est que les gens y venaient aussi pour me voir.

Avec tout mon respect, Wilfried: passer de la lutte pour le titre et des matches européens à la lutte pour le maintien avec Beringen... Comment était-ce?

VAN MOER: On n'a terminé dans le ventre mou qu'une fois en quatre ans. Les autres saisons, on a dû se battre pour le maintien, mais le groupe était chouette et comportait quelques bons footballeurs, comme Guy François. Un grand talent, mais trop brave, trop peu motivé. Il y avait aussi Raymond Jaspers et Walter De Greef, qui ont ensuite intégré Anderlecht.

Comment t'es-tu retrouvé à Beringen?

VAN MOER: Le Standard suivait Theo Poel, un défenseur de Beringen. On nous a échangés, avec une somme d'argent en plus.

"On jouait pour des cacahuètes"

As-tu hésité quand, quatre ans plus tard, Guy Thys t'a rappelé en équipe nationale?

VAN MOER: Quand même. Après quatre ans d'absence, pouvais-je encore relancer le moteur d'une équipe qui ne tournait plus? Mais Thys avait l'art de convaincre les gens: "Tu joues comme tu veux, Wilfried, fais signe s'il y a un souci. Par ailleurs, tu es toujours en pleine forme dans les grands matches contre le Club, le Standard et Anderlecht." Ce qui était exact. Je suis allé m'entraîner seul dans les polders. J'étais en forme pour l'EURO. Je n'ai dû sortir prématurément qu'une fois, contre l'Italie, parce que l'adversaire m'avait secoué et que j'avais des vertiges au repos. Dans l'entrejeu, René Vandereycken et Julien Cools ne ménageaient pas leurs efforts et derrière, Eric Gerets me rassurait: "Wilfried, s'il y a un problème, tu peux compter sur moi."

Aviez-vous un plan tactique?

VAN MOER: Un quoi? ( Il rit.) Guy Thys était un people manager. Il nous faisait confiance. Raymond Goethals nous donnait un plan tactique, mais avec Thys, on tirait notre plan. Regardez les noms de l'équipe. Ils sont presque tous devenus entraîneurs, avec succès: Gerets, Walter Meeuws, Vandereycken. Quand l'adversaire faisait à un changement, on ne devait pas regarder le banc pour savoir ce qu'on devait faire. On réglait ça nous-mêmes.

"Quand on voyait Luc Millecamps à Waregem, on lui aurait donné cinq francs, mais en équipe nationale, il neutralisait les meilleurs attaquants sans problème."

Wilfried Van Moer

Comment avez-vous abordé l'Angleterre?

VAN MOER: Les Anglais jouaient toujours de la même façon: des longs ballons. Walter Meeuws s'avançait et les mettait hors-jeu. Je pense qu'il l'a bien fait 25 fois. Les Anglais n'ont pas réussi à s'adapter et Walter a fait ça avec une fameuse maîtrise. En fait, avec ce match nul, notre tournoi était déjà réussi!

Ce qui frappe, c'est que vous n'avez gagné qu'un des quatre matches, celui contre l'Espagne.

VAN MOER: D'un coup, on s'est retrouvés un pied en finale. On a appris ce que les autres équipes toucheraient en cas de victoire... Nous, on jouait pour des cacahuètes. Cependant, l'ambiance était bonne. On était soudés. Les réserves comme les titulaires. Par exemple, Maurice Martens s'est amené un jour déguisé en momie, dans la salle à manger. Il s'était enroulé de papier toilette. Quand on passe trois semaines ensemble, l'ambiance est très importante. Il ne faut pas que les réserves râlent. Quelques heures avant le match contre l'Italie, après le repas, on a eu envie d'une bière. On a demandé à l'entraîneur si on pouvait en commander, comme d'habitude. Thys a accepté. Les serveurs italiens n'en croyaient pas leurs yeux. Quelques heures plus tard, les Italiens ont joué comme d'habitude, en fermant le jeu. On les a laissés venir, mais ils en étaient incapables.

Au Mondial 1970, tu étais le seul à disposer d'un frigo et d'un tourne-disque. Tous les autres venaient dans ta chambre quand ils s'ennuyaient. As-tu aussi emmené ces objets en 1980?

VAN MOER: Non, seulement mes livres. Je n'allais jamais à un match ni au vert sans livre. J'ai grandi dans un café, mais je ne sais pas jouer aux cartes ni au billard.

"J'aimais jouer avec Ceulemans"

Theo Custers a défendu le but durant tous les matches de préparation, mais pendant l'EURO, c'est Jean-Marie Pfaff qui a été titularisé.

VAN MOER: Theo était aussi un très bon gardien. Il avait été bon dans les matches amicaux, mais Jean-Marie était hors-catégorie. Il était aussi spécial. Il s'isolait. Custers, lui, était bien intégré, on pouvait rigoler avec lui. Jean-Marie a été brillant durant cet EURO. Il n'a commis qu'une erreur, sur le but de la victoire de Horst Hrubesch en finale. Les Allemands ont été meilleurs en première mi-temps, mais ensuite, on a été plus forts. Si on avait forcé les prolongations, on aurait gagné.

Qui a été pour toi la révélation de la Belgique?

VAN MOER: Jan Ceulemans a percé durant ce tournoi. J'aimais jouer avec Jan, comme avec Van Himst avant. Jan comprenait le football, il avait un bon jeu de position et travaillait. À droite, Swat Van der Elst possédait un énorme démarrage sur les cinq premiers mètres et il choisissait toujours bien sa trajectoire. Quand il était lancé, aucun défenseur ne pouvait le rattraper et quand il se présentait devant le but, il marquait généralement. Mais Luc Millecamps était le joueur le plus sous-estimé. Personne ne parlait de lui, mais il neutralisait les meilleurs attaquants du monde. Quand on voyait Luc à Waregem, on avait envie de lui donner cinq francs, mais il était méconnaissable en équipe nationale. Là, il faisait ce dont il était capable, sans se risquer à autre chose. Walter Meeuws le dirigeait parfaitement.

Tu as encore participé au Mondial 1982.

VAN MOER: Et j'ai été transféré après l'EURO. Je suis retourné à Beveren. J'ai immédiatement rassuré Heinz Schönberger, le distributeur, pour ne pas revivre un second cas Sigurvinsson. Finalement, on s'est très bien entendus pendant deux ans.

Tu as effectué tes adieux internationaux en beauté, au Mondial espagnol de 1982.

VAN MOER: J'ai hésité à y participer, mais Thys m'a convaincu: "On a besoin de toi, tu as participé à tous les matches de préparation." Je me suis laissé embobiner, mais la veille du premier match, je suis allé trouver Guy Thys pour lui dire qu'il valait mieux me mettre sur le banc contre l'Argentine. Juste au moment où je me dirigeais vers son bungalow, il en sortait pour me dire qu'il valait sans doute mieux que je ne commence pas le match. On s'est croisés entre les deux pavillons. J'ai donc pris place sur le banc, puis je suis entré au jeu contre la Hongrie et j'ai été titularisé contre la Pologne. J'en avais eu assez.

L'euro 1980: in extremis

L'EURO 1980 s'est déroulé en Italie avec les lauréats des sept groupes de qualification et le pays organisateur, directement qualifié pour la première fois.

La Belgique avait terminé en tête de sa poule devant l'Autriche, le Portugal, l'Écosse et la Norvège. Elle a également été première de son groupe en Italie, bien qu'elle n'ait gagné qu'un de ses trois matches, contre l'Espagne. Elle avait d'abord fait match nul 1-1 contre l'Angleterre et conclu le premier tour par un nul blanc face à l'Italie.

En finale, elle a affronté le lauréat de l'autre groupe, l'Allemagne de l'Ouest. Il n'y avait pas de demi-finale et les deuxièmes jouaient pour la troisième place. La Tchécoslovaquie s'est imposée aux tirs au but face à l'Italie, le score étant de 1-1 au terme du temps réglementaire. La Belgique s'est finalement inclinée 1-2, Horst Hrubesch inscrivant les deux buts, le dernier à la 88e.

Ce 22 juin 1980, les Diables rouges ont aligné l'équipe suivante à Rome: Jean-Marie Pfaff - Eric Gerets, Walter Meeuws, Luc Millecamps, Michel Renquin - Julien Cools, René Vandereycken, Wilfried Van Moer, Raymond Mommens - François Van der Elst, Jan Ceulemans.

Van Moer a totalisé 57 caps en seize ans, du match amical contre la Suisse le 22 octobre 1966 à Belgique-Pologne au Mondial 1982, un match disputé un 28 juin.

Wilfried Van Moer: "Je n'allais jamais à un match ni au vert sans livre. J'ai grandi dans un café, mais je n'ai jamais su jouer aux cartes ni au billard.", BELGAIMAGE / CHRISTOPHE KETELS
Wilfried Van Moer: "Je n'allais jamais à un match ni au vert sans livre. J'ai grandi dans un café, mais je n'ai jamais su jouer aux cartes ni au billard." © BELGAIMAGE / CHRISTOPHE KETELS
© BELGAIMAGE / CHRISTOPHE KETELS
Quand Guy Thys convoque Wilfried Van Moer pour le match du 17 octobre 1979, contre le Portugal, le bilan des Diables rouges n'est pas brillant. Ceux-ci restent sur quatre nuls: deux contre l'Autriche, un face au Portugal et un à domicile contre les Pays-Bas. Van Moer n'a alors plus joué en équipe nationale depuis avril 1975 et un match perdu 1-0 face aux Pays-Bas, sous la direction de Raymond Goethals. Avec lui, les Diables battent le Portugal 2-0. Le Waeslandien, qui s'est installé dans le Limbourg, marque le premier but. La Belgique s'adjuge ensuite les deux matches contre l'Écosse et assure ainsi sa qualif' pour l'EURO 1980. Tu as vécu bon nombre de moments importants: des titres avec le Standard, deux Coupes du monde, un EURO. Où situes-tu l'EURO 1980 dans ton hit-parade? WILFRIED VAN MOER: Le premier titre avec le Standard avait quand même plus de cachet. On est allés à cet EURO sans la moindre ambition. On devait affronter de grandes équipes et notre seule intention était de voir jusqu'où on était capables d'aller. Maintenant, les Belges veulent gagner, mais on était déjà bien contents d'être qualifiés. Voilà comment était l'ambiance dans ce groupe... ...de touristes? VAN MOER: Voilà. Tout le monde était content. L'Angleterre était une équipe de grande envergure, mais même l'entraîneur n'en parlait guère. On se disait que ce serait déjà bien de ne pas prendre une raclée 4-0. Finalement, on a fait match nul 1-1, peut-être parce qu'on était très relax au coup d'envoi. Être très concentré ou relax faisait-il une grande différence pour toi? VAN MOER: Non, je faisais toujours mon match. À l'époque, on ne devait pas non plus disputer un grand tournoi afin d'obtenir un gros transfert. Un seul membre de la sélection ne jouait pas en Belgique: Swat ( François, ndlr) Van der Elst était au New York Cosmos. Un an plus tard, Theo Custers est parti en Espagne. Sur papier, on était footballeurs professionnels, mais en réalité, on était amateurs. Quand es-tu devenu footballeur professionnel? VAN MOER: En 1968, quand j'ai signé au Standard. Tous les joueurs avaient ce statut et on s'entraînait en journée. À l'Antwerp, j'étais encore électricien. Je travaillais en journée chez le président et on s'entraînait à sept heures du soir. Le lendemain d'un match, je n'étais pas obligé de travailler. Le président me disait: "Reste à la maison et repose-toi." Même quand on avait perdu. Tout le monde avait une occupation professionnelle en-dehors du football. Karel Beyers avait une marque de café à Anvers, Paul Van Himst avait Brésor dans le Brabant. Mais au Standard, tout était en ordre. VAN MOER: C'est ce que je croyais alors qu'on n'a jamais été inscrits à l'ONSS. Je ne l'ai découvert que quelques années avant de prendre ma retraite, en essayant de tout régler. J'étais inscrit comme il le fallait partout ailleurs: à l'Antwerp, à Beveren, même au modeste Assent en D2 et à Saint-Trond. Mais pas au Standard. Léon Semmeling y a disputé toute sa carrière: pas inscrit, pas un euro versé à la caisse des pensions. Il y a quelques années, Eddy Voordeckers m'a téléphoné. Il avait aussi disputé l'EURO 1980. Avais-je les papiers du Standard? Comme il me manque sept ans de carrière, je perds 250 euros par mois. Ton comptable ou ton manager ne t'ont jamais mis en garde? VAN MOER: Un manager? À l'époque, voilà comment ça fonctionnait: en fin de mois, on allait chercher notre salaire et nos primes. On nous remettait une enveloppe. C'est une différence, passer du métier d'électricien à celui de footballeur. VAN MOER: Incroyable: s'entraîner à dix heures, manger, s'entraîner une deuxième fois et jouer un match le week-end. J'habitais Tongres, je partais à neuf heures et j'étais rentré à cinq heures. Une vie de luxe. Ces cinq années passées à Tongres, avant d'ouvrir un café à Hasselt, ont été les plus belles de ma vie. Plus tard, as-tu eu du mal à recommencer à travailler? VAN MOER: J'ai encore joué sept ans. Ma femme tenait la taverne avec l'aide de notre fille aînée et on avait du personnel. Je ne pouvais pas ouvrir d'établissement à Tongres, car mes coéquipiers Leon Dolmans et Nico Dewalque y tenaient déjà un café et je ne pouvais pas les concurrencer. On s'est donc tournés vers Hasselt et on a transformé une vieille pâtisserie pour en faire la taverne De Wembley. Je suis né dans un café, à Beveren, mais un vrai café populaire, tandis qu'à Hasselt, on pouvait aussi manger. À 56 ans, j'ai vendu l'établissement à Dirk Degraen, l'ancien directeur général de Genk. Ça a été la fin de ma vie active. On avait acheté une vieille fermette qu'on a rénovée à notre aise. Au début, on n'y passait que les week-ends et on habitait toujours au-dessus de la taverne en semaine. Bref, tu n'espérais pas un transfert en Italie, par exemple. VAN MOER: J'ai découvert l'Italie grâce à l'EURO 1980. Ma femme a passé la deuxième semaine dans un hôtel à Rome. Après la finale, les autres sont rentrés chez eux, mais nous, on a voyagé pendant deux semaines. Plus tard, on a pris des vacances trois fois par an aux environs de Trévise, avec des amis limbourgeois. Je me suis mis au golf quand on est allés plus souvent en Espagne, car les greens y sont plus vastes. Tu as eu de la malchance avec les Italiens qui ont visé tes tibias, mais en fait, tu avais le profil parfait pour jouer en Serie A. VAN MOER: En effet. Je pouvais défendre et attaquer et je ne reculais devant aucun duel. Je ne suis pas grand, mais je suis solide. Aurais-tu aimé jouer dans un championnat étranger en particulier? VAN MOER: Quand j'étais à l'Antwerp, j'ai eu une offre de Cologne, mais le club a refusé. Il m'a donné une plus grosse enveloppe et je suis resté. À l'époque, on ne choisissait pas où on allait. Sinon, je ne serais pas allé au Standard, mais au Club Bruges. J'avais déjà signé et passé mes tests médicaux quand le Standard s'est manifesté le dernier jour des transferts, à huit heures trente du soir. Je ne voulais pas signer, je souhaitais travailler avec Norberto Höfling, j'avais donné ma parole au Club et signé. J'ai renvoyé le Standard à Eddy Wauters, mais il a tranché: "Tu dois aller au Standard. Si tu n'es pas d'accord, tu joueras en D2 avec l'Antwerp." Paul Van Himst a tenté de me faire enrôler à Anderlecht, car on s'entendait bien en équipe nationale, mais Wauters avait un accord avec Roger Petit. Je me suis donc retrouvé au Standard alors que je n'avais jamais mis les pieds à Liège et que ni ma femme ni moi ne parlions un mot de français. Roger Petit, qui avait étudié aux Pays-Bas, m'a conseillé de m'installer à Tongres. Mais j'ai rapidement découvert Liège et le Carré, grâce à Nico Dewalque, mon coéquipier en équipe nationale. Il m'a pris en main. Nico connaissait tous les cafés de Liège et je me suis rapidement senti chez moi. Je continue à fréquenter la ville avec plaisir. As-tu eu d'autres contacts avec des clubs étrangers? VAN MOER: Oui. Chaque été, on disputait un tournoi de préparation à l'étranger. J'ai attiré l'attention de quelques clubs de D1 espagnole. La personne qui avait ces contacts devait venir discuter d'un transfert en Belgique. Je suis allé l'accueillir avec Dewalque à l'aéroport de Zaventem. On l'a conduit à Liège, mais Roger Petit a refusé de le recevoir. "Ramène-le à l'aéroport", m'a-t-il dit. "Sinon, je te transfère en D3." Maintenant, les footballeurs en fin de contrat peuvent partir, mais nous, on n'était jamais en fin de contrat. C'étaient des formules à durée indéterminée. Finalement, en 1976, tu n'es pas parti en Espagne mais à Beringen, parce que le Standard avait enrôlé Asgeir Sigurvinsson, qui jouait à ta place. VAN MOER: Ça a joué un rôle, mais la principale raison, c'est que Petit m'interdisait de gérer un café. Il était contre la taverne à Hasselt, estimant que ça n'était pas compatible avec le métier de footballeur. Pourtant d'autres joueurs le faisaient? VAN MOER: Mais tous au nom de leur femme. Petit envoyait des espions à Hasselt pour vérifier que je ne travaillais pas. Mais je les repérais de loin, les supporters limbourgeois du Standard. C'est pour ça que j'ai voulu aller à Beringen. On ne s'y entraînait qu'à cinq heures et je pouvais gérer ma taverne comme bon me semblait. C'est que les gens y venaient aussi pour me voir. Avec tout mon respect, Wilfried: passer de la lutte pour le titre et des matches européens à la lutte pour le maintien avec Beringen... Comment était-ce? VAN MOER: On n'a terminé dans le ventre mou qu'une fois en quatre ans. Les autres saisons, on a dû se battre pour le maintien, mais le groupe était chouette et comportait quelques bons footballeurs, comme Guy François. Un grand talent, mais trop brave, trop peu motivé. Il y avait aussi Raymond Jaspers et Walter De Greef, qui ont ensuite intégré Anderlecht. Comment t'es-tu retrouvé à Beringen? VAN MOER: Le Standard suivait Theo Poel, un défenseur de Beringen. On nous a échangés, avec une somme d'argent en plus.As-tu hésité quand, quatre ans plus tard, Guy Thys t'a rappelé en équipe nationale? VAN MOER: Quand même. Après quatre ans d'absence, pouvais-je encore relancer le moteur d'une équipe qui ne tournait plus? Mais Thys avait l'art de convaincre les gens: "Tu joues comme tu veux, Wilfried, fais signe s'il y a un souci. Par ailleurs, tu es toujours en pleine forme dans les grands matches contre le Club, le Standard et Anderlecht." Ce qui était exact. Je suis allé m'entraîner seul dans les polders. J'étais en forme pour l'EURO. Je n'ai dû sortir prématurément qu'une fois, contre l'Italie, parce que l'adversaire m'avait secoué et que j'avais des vertiges au repos. Dans l'entrejeu, René Vandereycken et Julien Cools ne ménageaient pas leurs efforts et derrière, Eric Gerets me rassurait: "Wilfried, s'il y a un problème, tu peux compter sur moi." Aviez-vous un plan tactique? VAN MOER: Un quoi? ( Il rit.) Guy Thys était un people manager. Il nous faisait confiance. Raymond Goethals nous donnait un plan tactique, mais avec Thys, on tirait notre plan. Regardez les noms de l'équipe. Ils sont presque tous devenus entraîneurs, avec succès: Gerets, Walter Meeuws, Vandereycken. Quand l'adversaire faisait à un changement, on ne devait pas regarder le banc pour savoir ce qu'on devait faire. On réglait ça nous-mêmes. Comment avez-vous abordé l'Angleterre? VAN MOER: Les Anglais jouaient toujours de la même façon: des longs ballons. Walter Meeuws s'avançait et les mettait hors-jeu. Je pense qu'il l'a bien fait 25 fois. Les Anglais n'ont pas réussi à s'adapter et Walter a fait ça avec une fameuse maîtrise. En fait, avec ce match nul, notre tournoi était déjà réussi! Ce qui frappe, c'est que vous n'avez gagné qu'un des quatre matches, celui contre l'Espagne. VAN MOER: D'un coup, on s'est retrouvés un pied en finale. On a appris ce que les autres équipes toucheraient en cas de victoire... Nous, on jouait pour des cacahuètes. Cependant, l'ambiance était bonne. On était soudés. Les réserves comme les titulaires. Par exemple, Maurice Martens s'est amené un jour déguisé en momie, dans la salle à manger. Il s'était enroulé de papier toilette. Quand on passe trois semaines ensemble, l'ambiance est très importante. Il ne faut pas que les réserves râlent. Quelques heures avant le match contre l'Italie, après le repas, on a eu envie d'une bière. On a demandé à l'entraîneur si on pouvait en commander, comme d'habitude. Thys a accepté. Les serveurs italiens n'en croyaient pas leurs yeux. Quelques heures plus tard, les Italiens ont joué comme d'habitude, en fermant le jeu. On les a laissés venir, mais ils en étaient incapables. Au Mondial 1970, tu étais le seul à disposer d'un frigo et d'un tourne-disque. Tous les autres venaient dans ta chambre quand ils s'ennuyaient. As-tu aussi emmené ces objets en 1980? VAN MOER: Non, seulement mes livres. Je n'allais jamais à un match ni au vert sans livre. J'ai grandi dans un café, mais je ne sais pas jouer aux cartes ni au billard. Theo Custers a défendu le but durant tous les matches de préparation, mais pendant l'EURO, c'est Jean-Marie Pfaff qui a été titularisé. VAN MOER: Theo était aussi un très bon gardien. Il avait été bon dans les matches amicaux, mais Jean-Marie était hors-catégorie. Il était aussi spécial. Il s'isolait. Custers, lui, était bien intégré, on pouvait rigoler avec lui. Jean-Marie a été brillant durant cet EURO. Il n'a commis qu'une erreur, sur le but de la victoire de Horst Hrubesch en finale. Les Allemands ont été meilleurs en première mi-temps, mais ensuite, on a été plus forts. Si on avait forcé les prolongations, on aurait gagné. Qui a été pour toi la révélation de la Belgique? VAN MOER: Jan Ceulemans a percé durant ce tournoi. J'aimais jouer avec Jan, comme avec Van Himst avant. Jan comprenait le football, il avait un bon jeu de position et travaillait. À droite, Swat Van der Elst possédait un énorme démarrage sur les cinq premiers mètres et il choisissait toujours bien sa trajectoire. Quand il était lancé, aucun défenseur ne pouvait le rattraper et quand il se présentait devant le but, il marquait généralement. Mais Luc Millecamps était le joueur le plus sous-estimé. Personne ne parlait de lui, mais il neutralisait les meilleurs attaquants du monde. Quand on voyait Luc à Waregem, on avait envie de lui donner cinq francs, mais il était méconnaissable en équipe nationale. Là, il faisait ce dont il était capable, sans se risquer à autre chose. Walter Meeuws le dirigeait parfaitement. Tu as encore participé au Mondial 1982. VAN MOER: Et j'ai été transféré après l'EURO. Je suis retourné à Beveren. J'ai immédiatement rassuré Heinz Schönberger, le distributeur, pour ne pas revivre un second cas Sigurvinsson. Finalement, on s'est très bien entendus pendant deux ans. Tu as effectué tes adieux internationaux en beauté, au Mondial espagnol de 1982. VAN MOER: J'ai hésité à y participer, mais Thys m'a convaincu: "On a besoin de toi, tu as participé à tous les matches de préparation." Je me suis laissé embobiner, mais la veille du premier match, je suis allé trouver Guy Thys pour lui dire qu'il valait mieux me mettre sur le banc contre l'Argentine. Juste au moment où je me dirigeais vers son bungalow, il en sortait pour me dire qu'il valait sans doute mieux que je ne commence pas le match. On s'est croisés entre les deux pavillons. J'ai donc pris place sur le banc, puis je suis entré au jeu contre la Hongrie et j'ai été titularisé contre la Pologne. J'en avais eu assez.