Au bout des 34 journées, la cinquième place a presque un goût amer. Quelques mois plus tôt, l'histoire prenait pourtant un départ bien plus modeste. "Je me rappelle qu'en début de saison, j'avais dit que ce serait une saison réussie si on se sauvait assez vite et que tout le monde disait qu'on jouait un style de jeu bien affirmé", rembobine Gauthier Ganaye.
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Au bout des 34 journées, la cinquième place a presque un goût amer. Quelques mois plus tôt, l'histoire prenait pourtant un départ bien plus modeste. "Je me rappelle qu'en début de saison, j'avais dit que ce serait une saison réussie si on se sauvait assez vite et que tout le monde disait qu'on jouait un style de jeu bien affirmé", rembobine Gauthier Ganaye. En l'espace d'une saison, le CEO français des Côtiers est devenu l'un de ceux dont on cite le nom avec intérêt dans plusieurs bureaux présidentiels du pays, mais aussi le patron du club de Nancy, de l'autre côté de la frontière. On dit même qu'au sein de l'un des bastions les plus réputés du pays, ses méthodes servent de source d'inspiration pour les mercatos à venir. Des jeunes talents sortis de nulle part, un coach propulsé au sein de l'élite belge sans jamais avoir entraîné une équipe adulte et un mode de fonctionnement clairement orienté autour d'un style de jeu clair: autant d'ingrédients pour constituer un plat savoureux et surprenant, au sein d'un football noir-jaune-rouge qui aime encore souvent répéter ses recettes de grand-mère. Quand on parle d'Ostende aujourd'hui, on parle des datas. Toujours avec un biais surprenant: parce que tu affirmes que c'est la base du recrutement, les gens ont l'impression que tu ne regardes rien d'autre. GAUTHIER GANAYE: C'est clair que c'est très vite devenu le topic numéro un, quand on m'interroge sur le projet. Je réponds toujours que je veux juste avoir le plus d'informations possibles et que les datas sont une source d'informations comme les autres. Si tu me disais que je pouvais savoir à quelle heure un joueur se lève le matin, ce qu'il fait à chaque heure de la journée, je voudrais le savoir aussi. Pourtant, ce n'est pas de la data. Les gens ont l'impression que quand on travaille avec les datas, on appuie sur un bouton et si on voit que c'est vert, on prend le joueur et tant pis si c'est un connard. Ce n'est pas parce qu'on fait ça qu'on ne s'intéresse pas à la personnalité, qu'on ne regarde pas les matches en vidéo ou en live... C'est juste une information supplémentaire. Personne n'a jamais dit que ça remplaçait le fait de voir les matches. C'est un combat inventé, au final. Ceux qui utilisent les datas et regardent les matches sont toujours en avance sur ceux qui ne font que regarder? GANAYE: Bien sûr. Pourquoi refuser une source d'informations supplémentaire? Pas alternative: supplémentaire. Je ne comprends pas. Dans le foot actuel, tout le monde dit qu'il recrute avec les datas. De ton expérience, est-ce que tout le monde le fait vraiment? GANAYE: Utiliser la data, ça veut tout dire et rien dire. Si tu recrutes un joueur parce qu'il a mis huit buts et dix passes décisives, tu peux dire que tu as utilisé des datas. La différence, chez nous, c'est que c'est le point de départ d'un triptyque: les chiffres, le style de jeu déterminé et des grands principes comme l'absence d'indemnité de transferts pour des joueurs de plus de 25 ou 26 ans. C'est tout cet ensemble qui fait qu'on travaille avec un modèle économique qui a du sens. Vu la situation du club l'été dernier, avec seulement huit joueurs sous contrat, c'était une belle opportunité de pouvoir façonner un noyau tout neuf autour de ces principes? GANAYE: Quand on est arrivé ici, tout le monde était inquiet au niveau de la situation contractuelle. On ne nous parlait que de ça. Moi, plutôt que d'y voir un risque, j'y ai vu une opportunité. En quelques décisions, on a pu construire un truc qui nous ressemble dès le départ. Si on avait eu besoin de dégraisser d'un côté et de recruter de l'autre, ça aurait été un exercice beaucoup plus compliqué. Le premier chantier, et peut-être le plus marquant, ça a été l'arrivée du coach. GANAYE: Tout le monde le voit comme la surprise de la saison et je pense que c'est le cas, mais si j'ai été le recruter, c'est forcément que j'y croyais ( Il rit). Entre nous, ça a cliqué tout de suite et ça a été l'accélérateur parce que le fait que nos deux personnalités matchent assez bien, on ne pouvait pas le quantifier à l'avance. Ce n'était même pas une rencontre physique, parce que j'habitais encore à Nice à l'époque et on était confiné. Mais on a passé une heure trente à se parler par Zoom et au bout de quinze minutes, j'avais l'impression qu'on se connaissait depuis une éternité. Après, je pense aussi que s'il a réussi, c'est parce que c'est un coach avec des compétences données, dans un environnement fait pour qu'il performe. Beaucoup de jeunes joueurs, par exemple, qui l'ont aidé à implanter ses idées. GANAYE: Ils sont plus modelables, c'est sûr. Après, ce qui aide, c'est surtout le succès. Si tu n'en as pas, tu peux raconter les plus belles philosophies du monde, personne ne va te suivre. La philosophie, elle est quand même importante dans le projet. Si vous avez opté pour le gegenpressing, c'est parce que c'est le style de football qui permet le plus facilement d'être performant sans avoir les meilleurs joueurs? GANAYE: Si je compare notre masse salariale à celle des quatre équipes qui ont fini devant nous, il faut faire fois dix. Et le talent individuel de leurs joueurs... Le match d'Anderlecht contre l'Antwerp, je me suis régalé, c'était monstrueux. Ce qui coûte cher dans le football, c'est ce talent intrinsèque. De notre côté, on a mis en place un style qui peut nous permettre, sur un match, de battre n'importe qui. Si le fait de n'avoir que huit joueurs avait des avantages, il a quand même fallu convaincre des Hjulsager ou Sakala de rester au club avec un noyau quasi vide et un coach inconnu. Ça n'a pas dû être simple... GANAYE: Andrew, je pense que tactiquement il comprend bien, donc il a capté en quelques séances d'entraînement que c'était quelque chose qui allait le mettre en valeur. Fashion, ce n'est pas un secret, s'il en avait eu la possibilité, il aurait souhaité partir. Je pense qu'il est resté plus par défaut, mais il s'est rendu compte ensuite qu'un style pareil avec sa vitesse en profondeur, ça le met en évidence. Et puis, il y a eu les transferts. Notamment celui de Maxime D'Arpino. C'est le coup qui incarne le mieux la politique de recrutement? GANAYE: Il faut connaître le foot pour apprécier Maxime D'Arpino. Je pense qu'il n'y en a pas beaucoup qui l'apprécient à sa juste valeur. Quand on convoite un joueur comme ça, on veut qu'il se dise qu'on est le club parfait pour lui. Donc, on passe énormément de temps sur la manière de lui vendre le projet: on lui montre une présentation de notre style de jeu, puis une autre qui lui explique pourquoi il sera parfait dans ce système. Ça peut être avec de la data, du scouting vidéo... Pour Max, il y avait un élément qui a rendu ça frappant quand je le lui ai expliqué. Qu'est-ce que c'était? GANAYE: Dans les quatre ou cinq secondes qui suivent le déclenchement de son pressing, son équipe récupère la balle à autant de pourcents. Ça ne veut pas dire que c'est lui qui la récupère, mais que son équipe le suit. C'était un élément intéressant, mais chez lui il y en a plein. C'est un joueur extraordinaire. Après, on dit que notre recrutement a été bon, mais ce qui l'a été aussi, c'est la transformation de joueurs qui étaient déjà ici. Tous n'ont plus rien à voir avec les joueurs qu'ils étaient la saison dernière. Avec cette saison, presque tout le monde a pris de la valeur marchande. Pourtant, Ostende n'a vendu personne cette hiver, alors qu'il y a eu des offres intéressantes, notamment cinq millions d'euros pour Arthur Theate. C'est la preuve que Pacific Group n'est pas là que pour le profit économique? GANAYE: Notre projet est centré sur le terrain. Le sportif est la locomotive de tout le reste. Pour qu'on ait un succès économique, il faut qu'on ait un succès sportif. On a eu des offres pour plusieurs joueurs cet hiver qu'on a refusées. On estimait que ça ne coïncidait pas avec ce qu'on voulait réaliser cette saison. L'avantage, c'est qu'on n'est pas dans une situation où on a besoin de vendre absolument. Quand on vendra un joueur, ce sera parce que c'est dans nos intérêts, donc quand j'estimerai qu'il aura atteint sa valeur de marché. Si Theate est resté cet hiver, c'est parce que c'était un moment difficile pour le remplacer? GANAYE: Non. On travaille en permanence sur tous les postes. L'idée, c'est d'être prêt sur toutes les positions à tout moment, parce que parfois une offre inattendue et impossible à refuser peut tomber et on ne peut pas se dire en tant que club qu'on doit la refuser parce que c'est impossible de le remplacer. Si on n'a pas vendu Arthur en janvier, c'est tout simplement parce que l'offre ne correspondait pas à sa valeur. Au Standard, certains estiment avoir fait une bonne affaire en le laissant à Ostende, parce qu'il n'aurait pas eu sa place dans leur onze. C'est une analyse excessive ou la preuve que le style de jeu d'Ostende offre des perspectives à des profils spécifiques? GANAYE: Après, le Standard c'est une équipe qui presse beaucoup aussi. Avec Mbaye Leye, c'est agréable à regarder. Moi, je suis sûr qu'Arthur joue au Standard. Le truc, c'est qu'il faut oser le mettre sur le terrain. Certains des joueurs qu'on a recruté cet été, ils étaient regardés par des clubs belges, meilleurs sur papier. Il faut oser aller les chercher. Il n'est pas arrivé par la filière "classique", vu qu'il est passé par un test et que très peu de datas étaient disponibles sur lui. GANAYE: Un joueur qu'on te laisse en test deux semaines, c'est une bénédiction pour récolter des infos sur lui. On a pu analyser ses entraînements pour savoir ce qu'il valait sur le terrain et se rendre compte de son attitude dans le vestiaire, de son état d'esprit et de son professionnalisme. C'est la meilleure des analyses. C'était impossible pour nous d'en savoir plus sur lui que de cette manière. Au final, le fil conducteur est identique: il restera toujours une part de hasard dans le football, mais l'objectif est de la rendre la moins importante possible. GANAYE: On fera toujours des erreurs, parce que c'est de l'humain, donc il y a toujours une part d'incertitude. Notre métier, c'est de diminuer la marge. Quand on fait dix recrutements, il faut qu'il y en ait neuf qui marchent.