Chacun ses spécialités locales. Les Sud-Américains forment des adolescents prêts à tout pour croquer l'Europe à pleine dents ; les Anglais, des teenagers alcooliques surpayés ; les Espagnols, des lilliputiens techniquement supérieurs ; et les Italiens, des simulateurs avertis. Car, c'est bien connu, toute singularité amène son lot de caricatures. Et en foot, comme ailleurs, les préjugés ont la dent dure.
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Chacun ses spécialités locales. Les Sud-Américains forment des adolescents prêts à tout pour croquer l'Europe à pleine dents ; les Anglais, des teenagers alcooliques surpayés ; les Espagnols, des lilliputiens techniquement supérieurs ; et les Italiens, des simulateurs avertis. Car, c'est bien connu, toute singularité amène son lot de caricatures. Et en foot, comme ailleurs, les préjugés ont la dent dure. Bien intégrée depuis près d'une décennie dans la jet-set de la formation de jeunes talents, la Belgique du foot devait forcément finir par avoir, elle aussi, droit à son exception culturelle. Depuis cet été, c'est chose faite. Et le footballeur belge de se coltiner l'étiquette de cet adulescent indécis tendance Tanguy, pour son incapacité chronique à couper définitivement le cordon avec son championnat domestique. Au début du siècle, le film Tanguy, véritable phénomène de société à l'époque, fait même apparaître un nouveau terme dans la culture anglo-saxonne où l'on parlera désormais de " boomerang generation " pour décrire ces jeunes adultes désireux de quitter le cocon familial au plus vite, avant de revenir, faute de mieux, revivre chez papa-maman. Près de vingt ans plus tard, la Pro League a donc, elle aussi, droit à sa génération boomerang. Et cet été, ils se sont visiblement passé le mot. De Landry Dimata à Maxime Lestienne, de Vadis Odjidja à Samuel Bastien, tous ont en commun d'avoir tenté très tôt l'aventure à l'étranger, avant de finalement se résoudre à faire demi-tour, incapables de s'épanouir loin des leurs. Chaque revenant à sa propre histoire, mais tous partagent un passé inachevé avec notre championnat. " Au printemps dernier, Senna Miangue m'a contacté pour me demander de prospecter le marché belge ", raconte Zouhair Essikal, l'agent à la base du retour de l'Anversois en Belgique. " Il voulait revenir près de sa mère et de son petit frère. Très vite, on a eu des touches avec Olivier Renard, mais comme on devait attendre que les Liégeois règlent leur problème d'entraîneur, on a continué d'étudier les autres possibilités. Il y en a eu en Belgique, comme à Anderlecht, mais aussi à l'étranger et notamment dans un club comme Benfica. Bien entendu, Senna a été séduit par le projet de Michel Preud'homme, mais c'est avant tout son envie de revenir en Belgique qui a fait la différence. " Quoi de plus normal pour un gamin parti tenter sa chance à l'Inter Milan à tout juste 16 ans, mais qui ne comptera finalement qu'une seule titularisation en Serie A avec les Nerazzurri pour une quinzaine d'apparitions avec Cagliari ? Le temps long et une adolescence passée loin des siens aura finalement raison du choix d'un joueur entre-temps devenu international espoir. " Je pense aussi que sportivement, il s'est rendu compte en côtoyant régulièrement le noyau des Diablotins de Johan Walem, qu'il y avait peut-être moyen de progresser plus vite en Belgique que ce qu'il pensait il y a quelques années " , appuie Essikal .De là à imaginer le championnat de Belgique en nouvel eldorado pour le développement de ces jeunes footballeurs en manque de temps de jeu à l'étranger, il n'y a qu'un pas. Pourtant, tous ne considèrent pas un retour sous nos latitudes comme un passage obligé en vue d'un épanouissement futur. Comme Jesse De Preter, l'agent qui acta pourtant le retour de Matz Sels en Belgique à l'été 2017 par le biais du Sporting d'Anderlecht : " Matz était un cas particulier, en ce sens qu'il avait l'avantage de pouvoir jouer la Ligue des Champions tout de suite. Mais j'ai toujours eu un peu la désagréable impression qu'un retour en Belgique renvoyait l'idée d'un d'échec. Du coup et à mon avis, à moins que le joueur ne joue plus du tout dans son club à l'étranger, c'est rarement une bonne idée. En tout cas, c'est rarement parce que le joueur fantasme sur le championnat de Belgique qu'il décide d'y revenir. " Il suffit pour mieux s'en persuader de se rendre compte du sacrifice financier engendré par un retour en Belgique pour ces joueurs habitués aux barèmes propres au Calcio, à la Liga ou, pire encore, à la Premier League et qui doivent parfois diviser par cinq leur salaire pour revenir jouer près du domicile familial. " J'irais même plus loin ", assure De Preter. " Les joueurs belges qui n'ont jamais joué au football en Belgique, mais déjà en Angleterre, ne se laisseront jamais convaincre de revenir en Pro League parce qu'ils méprisent bien souvent le championnat de Belgique. Pourtant, sportivement, ce n'est pas justifié. En Angleterre, j'ai entendu dire à quelques reprises qu'ils trouvent notre compétition intéressante parce qu'elle se joue tactiquement et physiquement. Techniquement, ce n'est pas toujours de la plus haute qualité, mais c'est en tout cas un défi. Ils constatent que les joueurs acquièrent une expérience pertinente ici, plus qu'aux Pays-Bas, par exemple. " Les exemples récents de joueurs révélés par notre Pro League ne manquent pas. Et petit à petit, la rumeur prend forme : à l'inverse du championnat hollandais réputé plus ouvert, le championnat de Belgique serait un révélateur de premier plan. À l'étranger, il se murmure de plus en plus qu'un joueur qui survole en Pro League se prend rarement les pieds dans le tapis à l'échelon supérieur. D' IvanPerisic à Youri Tielemans en passant par Thorgan Hazard, Cheikhou Kouyate ou Kalidou Koulibaly, les cas positifs se multiplient sur la décennie écoulée. Les contre-exemples existent aussi, mais font forcément moins parler. " Je caricature, mais c'est fini l'époque où il n'y avait que des scouts du PSV qui s'intéressaient à la Belgique ", s'amuse Zouhair Essikal. " En 2018, il y a des scouts de Red Bull à tous les matchs du championnat. " Un parallèle éclairant qui explique l'entêtement de l'agent bruxellois aux racines italiennes Daniel Striani à vanter les mérites de son championnat à travers la Botte. " La Belgique est une vitrine formidable, surtout depuis quelques années, ce serait donc vraiment réducteur de prétendre à un potentiel échec si un joueur fait le choix de revenir. Ce serait ne pas comprendre la portée des clubs belges à l'étranger. " Impliqué au premier plan dans le retour de Samuel Bastien au Standard, Striani fait forcément un bon avocat pour son poulain dont la prestation aboutie en ouverture contre Gand avait déjà fini de faire taire les sceptiques. " Qui peut dire qu'il en serait là aujourd'hui s'il était resté à Anderlecht ? ", justifie Striani. Pas grand-monde, assurément. Inconnu du grand public au moment de rallier l'US Avellino en 2015 puis le Chievo Vérone un an plus tard, Samuel Bastien se bâtit un CV en 33 matchs de Serie A. De quoi convaincre le Standard de délier les cordons de la bourse dès cet été. " Il faut maintenant arrêter de croire qu'il n'y a que des vieux qui jouent en Italie. C'est la même chose avec un joueur comme Stephane Omeonga (22 ans et actuellement propriété du Genoa, ndlr). En 2016, quand il part d'Anderlecht, personne n'en voulait, même pas en D1B. Et là, deux ans plus tard, il sort d'une saison convaincante en Serie A. Comme pour Bastien, ce sont des garçons qui ont appris énormément en peu de temps et qui se sont fait un nom en Italie. Bastien, on ne parlait pas du même joueur il y a 2 ans. La preuve, c'est que cet été le Chievo ne voulait pas le laisser partir. Et revenir dans son club formateur en étant titulaire, je peux vous dire qu'il y a beaucoup de joueurs qui en rêvent. " Les trois millions d'euros déboursés par le Standard cet été pour s'offrir les services du Namurois valident la thèse du retour par la grande porte. Il en est un autre pour qui un retour en Belgique, fût-ce au Sporting d'Anderlecht et à seulement 22 ans, n'était pourtant pas forcément dans le plan de carrière. Zakaria Bakkali, éphémère international et jeune talent révélé par le nez creux de Philippe Cocu à l'été 2013, ne s'imaginait, en effet, certainement pas devoir constamment regarder ses trop rares exploits dans le rétroviseur. Peter Verplancke, son agent, non plus. C'est pourtant lui, en collaboration avec Jacques Lichtenstein et la référence internationale Jorge Mendes, qui rendra le retour de Zakaria Bakkali en Belgique possible, dix ans après avoir quitté le Standard pour le PSV. " Je pense que c'est normal de jouir d'un peu plus de crédibilité sur son marché domestique qu'à l'étranger ", décrypte Verplancke . " C'est ce qui explique que beaucoup de joueurs belges, ou passés par le championnat, qui connaissent un petit trou d'air se relancent en Pro League. Ce qui n'empêche pas qu'il faut saluer le courage du joueur qui ose revenir en Belgique et faire face à la critique de tous ces gens qui perçoivent son retour comme un échec. Ceux-là oublient que dans le cas de Bakkali, il n'a encore que 22 ans ! " Ceux-là oublient sans doute aussi l'importance d'avoir désormais un minimum de huit joueurs " footballistiquement " belges dans leur effectif, dont six sur la feuille de match. Une nouvelle donne qui n'est pas sans impact sur le mercato très belgo-belge des clubs de Pro League. Et si les joueurs en question ne doivent pas forcément avoir la nationalité belge, ils doivent au moins avoir été formés trois ans en Belgique avant leur 23e anniversaire. Cette saison, Francky Dury pourra, par exemple, compter sur le Néerlandais Sandy Walsh pour assurer ses quotas. Le but de la Pro League, avec cette réforme, est d'accorder davantage d'opportunités de se mettre en évidence pour les joueurs formés au pays. Des incitants financiers, pour un total de deux millions d'euros, venant récompenser, in fine, les meilleurs élèves. De quoi sérieusement booster la machine à Tanguy de la Pro League ? " C'est possible, même si, je l'ai déjà dit, je ne suis pas forcément un grand partisan de ces revenants ", confirme Jesse De Preter. " Mais je comprends d'autant mieux la volonté des clubs avec la nouvelle réforme de ramener du Belge. Et puis, recruter du Belge, c'est aussi disposer déjà d'une énorme quantité de données sur un joueur. Il est aussi plus facile de convaincre ces garçons qu'un étranger de venir vivre en Belgique. Enfin, et dans de nombreux cas, c'est aussi un agent belge qui peut conclure le deal, ce qui facilite encore la transaction. " À Genk pourtant, un seul transfert noir-jaune-rouge à noter dans le sens des arrivées en la personne de Zinho Gano. " Ne croyez pas qu'il s'agisse d'un choix ", défend Dimitri De Condé, directeur sportif des Limbourgeois. " Vous savez, quand je lis les histoires de Vadis, qui est un garçon de Gand et qui y retourne, ça m'attire. Il en va de même pour l'attachement de MehdiCarcela envers le Standard. La vérité, c'est qu'à Genk, nous sommes un peu en difficulté par rapport à cela parce que les garçons qui sont partis d'ici s'en sortent très bien à l'étranger. Et nous n'avons presque pas de dossiers de jeunes qui n'ont pas réussi. Ils n'ont donc pas de raisons de revenir... " Preuve que, quoi qu'on en dise, l'affluence actuelle des revenants vers notre championnat résulte le plus souvent d'une carrière momentanément au point mort, même si pour Vincent Mannaert, manager général du Club Bruges, il convient de nuancer. " Indirectement, il s'agit d'un compliment à la compétition belge. Je pense, en effet, que lorsque Lestienne et Vadis ont quitté la Belgique, ils n'auraient pas immédiatement pensé qu'ils reviendraient si vite. Néanmoins, ce qui est aujourd'hui possible en ramenant des joueurs de cette envergure, ne l'était pas forcément il y a cinq ans. Cela prouve que le niveau est bon, mais qu'il y a aussi des nouvelles possibilités financières qui permettent parfois de convaincre ces joueurs-là de revenir. " De quoi donner au mercato 2018 des allures de déjà-vu. Indépendamment des nombreux joueurs belges qui ont effectué leur retour en Belgique cet été, certains de ceux qu'on appelle les Belgicains ont, eux aussi, choisi de revenir à leur premier amour. Pour un dernier pas de danse comme Daniel Milicevic (Eupen), pour relancer une carrière qui s'encroûte à l'image d'un Daniel Opare (Antwerp) ou d'un Kanu (Courtrai), et parfois même pour récompenser deux bonnes années en Ligue 1 version Ivan Santini (Anderlecht). Un dernier exemple qui laisse penser que le championnat belge n'est plus uniquement une roue de secours pour footballeur en perdition, mais peut aussi être un premier choix. " À une autre échelle, beaucoup ont compris qu'un club comme l'Antwerp pouvait être un point de chute idéal pour se mettre en évidence ", assure Sven Jacques, le directeur sportif du Great Old. " Désormais, certains joueurs acceptent ainsi de venir chez nous quitte à faire un petit pas en arrière parce qu'ils savent qu'en cas de bonnes performances, ils pourront peut-être en faire deux en avant. " Une opération aux airs de win-win quand on connaît, en 2018, la valeur d'un produit certifié noir-jaune-rouge. " Il ne faut pas être grand clerc pour se douter que si Miangue, Bastien ou, dans une moindre mesure Lestienne, vu son âge, cartonnent au Standard cette saison, ils pourraient bien tous les trois valoir plus de dix millions dans un an ", croit Zouhair Essikal. Suffisant pour comprendre encore une fois l'intérêt réciproque que peuvent trouver joueurs et dirigeants à se vouer une confiance mutuelle. " Partant de ce postulat, je me demande encore comment cela se fait qu'un Charly Musonda ne tente pas le coup du retour " , s'interroge Peter Verplancke. Même son de cloche du côté de Vincent Mannaert : " Je constate qu'il y a encore des gens qui non seulement ignorent les conseils, mais qui négligent aussi les statistiques. Musonda, il se fait prêter à gauche, à droite, mais à force de perdre du temps, il n'est toujours pas un titulaire à part entière. Si vous comparez cela avec les garçons qui sont restés ici et qui ont peut-être moins de talent, comme un Pieter Gerkens ou un Brandon Mechele, vous vous demandez vraiment ce qu'il se passe avec Musonda. " En attendant de voir Charly Musonda Junior - toujours propriété de Chelsea, mais dont les prêts successifs du côté du Betis Seville puis du Celtic Glasgow n'ont jamais permis de traduire l'étendue du talent qu'on lui prête - s'épanouir pleinement et, qui sait ? , signer dans un futur proche en Belgique, certains de ses compatriotes rêvent, eux, de croquer à pleines dents dans une saison qui doit être la leur. Parce qu'avant d'être un second choix, un retour en Pro League est trop souvent une dernière chance qu'il vaut mieux ne pas galvauder. Drôle de passion que le boomerang