D'un geste énergique, Hein Vanhaezebrouck ajuste sa cravate noire. Vanhaezebrouck, qui a une vue panoramique sur la salle de presse depuis son podium, ne prête aucune attention aux dix micros tendus vers lui. Il affronte tranquillement les photographes, qui semblent disputer un marathon de clichés. La presse est massivement présente au stade Vanden Stock, afin d'assister en direct à l'intronisation de HVH. Elle en a pour son argent.
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D'un geste énergique, Hein Vanhaezebrouck ajuste sa cravate noire. Vanhaezebrouck, qui a une vue panoramique sur la salle de presse depuis son podium, ne prête aucune attention aux dix micros tendus vers lui. Il affronte tranquillement les photographes, qui semblent disputer un marathon de clichés. La presse est massivement présente au stade Vanden Stock, afin d'assister en direct à l'intronisation de HVH. Elle en a pour son argent. La conférence de trente minutes est le trail parfait du long métrage qui va suivre. Le début est époustouflant, les scènes passionnantes sont suivies par des rebondissements inattendus et le héros, en l'occurrence Vanhaezebrouck, présente aussi des points faibles.En ce fameux 3 octobre, Herman Van Holsbeeck peut enfin présenter l'entraîneur de ses rêves. Le manager général d'Anderlecht a du mal à dissimuler son soulagement. " Je dois reconnaître que ces dernières années, nous avons regardé le football de Gand avec une admiration parfois mêlée d'envie. Je me rappelle un match, en août 2016. Jamais une équipe ne nous avait ainsi bousculés. À l'issue de cette partie, le président et moi avons décidé que nous tenterions d'enrôler Vanhaezebrouck si l'occasion s'en présentait. Sa tâche ne sera pas simple. Il y a beaucoup de travail. " À ce moment-là, Vanhaezebrouck sait déjà qu'il ne dispose pas du meilleur noyau de Belgique mais, comme il le précise, Anderlecht doit briguer trois titres en cinq saisons. Le contexte dans lequel le Flandrien effectue ses débuts est ingrat : il a à peine le temps de modeler son noyau tandis qu'en coulisses, on prépare la vente du club. Dans pareilles circonstances, tout entraîneur aurait du mal à mener une bonne gestion sportive. Vanhaezebrouck reste fidèle à lui-même. Durant les premières semaines, à la surprise générale, à commencer par celle des joueurs, il montre des images de Gand pendant la préparation des matches. Il s'accroche au football qui a permis aux Buffalos de remporter le titre et de participer à la Ligue des Champions. Jusqu'à ce que quelqu'un, au Sporting, lui fasse remarquer qu'il est sans doute préférable de ne plus montrer de vidéos de son ancien club et de tourner la page. Les débuts de Vanhaezebrouck sont prometteurs. Il parvient à associer Adrien Trebel et Sven Kums et ravit les supporters d'Anderlecht par son football spectaculaire, même si on remarque déjà qu'Anderlecht peut vite perdre son emprise sur un match. Les Mauves mènent avec trois buts d'avance au repos, sur le terrain de Malines (4-3) et d'Eupen (3-2) mais ils ont les jambes en compote au coup de sifflet final. Le capitaine Sofiane Hanni joue à l'image de son équipe : il est agréable à voir mais très irrégulier. Trois lourds revers, contre le Club Bruges (5-0) et le PSG (5-0 et 4-0), balaient le positivisme en un rien de temps. La défaite historique au Jan Breydel, une semaine avant le début officiel de l'hiver, est particulièrement douloureuse. À aucun moment, pourtant, Vanhaezebrouck ne donnera l'impression d'être au fond du trou. " Hein n'est pas du genre à s'effondrer dans un fauteuil après une défaite. Et si ça lui arrivait, il ne le dirait certainement pas ", déclare l'attaché de presse David Steegen. " l était naturellement déçu par ce 5-0 à Bruges mais il a géré ce contrecoup en interne, avec beaucoup de pédagogie. Il ne faut pas oublier que ce 5-0 était la conséquence logique d'une certaine situation. Des blessures, la reprise du club, etc. A ce moment-là, le club n'était pas un modèle de stabilité. Nous avons donc compris les causes de cette défaite. Parfois, il faut prendre une claque pour se ressaisir. " Winter is coming. Dans le cas d'Anderlecht, c'est le 20 décembre, quand Marc Coucke et sa cour débarquent officiellement au stade Vanden Stock. Vanhaezebrouck se retrouve dans une situation absurde. Coucke est déjà propriétaire du club, en théorie, mais il ne peut imposer aucune décision avant d'avoir reçu le feu vert des autorités ès concurrence. Pendant ce temps, Van Holsbeeck doit superviser le mercato hivernal mais nul à Neerpede ne sait qui est le patron ni quelles cibles sont prioritaires. Deux jours après la reprise, le public d'Anderlecht fait la connaissance de Francis Amuzu. Vanhaezebrouck le juge suffisamment bon durant un match de l'équipe B - ses collègues ne se donnent même pas la peine d'assister à une joute des U21 - et après une seule séance, il le fait jouer contre Eupen. HVH n'en est pas à son coup d'essai. À Gand, il a fait débuter Serge Tabekou de la même manière. " J'avais vu Tabekou à l'oeuvre en espoirs, contre Charleroi ", se souvient Vanhaezebrouck. " Je l'ai immédiatement sélectionné et je l'ai fait monter au jeu à un quart d'heure du terme au Standard. Il a inscrit le troisième but. Je ne vois pas pourquoi je ne sélectionnerais pas des joueurs qui ne font pas encore partie du noyau A. Et ils peuvent rester si j'estime qu'ils ont le niveau. " Cisse, comme on appelle le timide Amuzu, est très impressionné par sa promotion inattendue mais il trouve d'emblée le chemin des filets. Après la trêve hivernale, il connaît des hauts et des bas et parfois, il doit même s'installer dans la tribune. Il ne conquiert vraiment sa place parmi les 18 que quand Vanhaezebrouck remarque l'aisance avec laquelle il dribble une autre révélation, Alexis Saelemaekers, à l'entraînement. Anderlecht piétine. HVH s'impose face à Genk (0-1) et à Gand (0-1) mais il gaspille des points contre Malines, Ostende et Saint-Trond. Le Sporting réalise même une série de cinq matches sans succès. " L'équipe n'a aucune âme. Nous aurions pu continuer à jouer ainsi des heures, sans rien produire ", reconnaît un joueur qui est alors régulièrement titularisé. Anderlecht boucle le championnat régulier avec trois victoires d'affilée mais il entame les play-offs sans son talisman, Hanni, vendu au Spartak Moscou en janvier. Durant les semaines précédant son transfert en Russie, on a remis en question son brassard et son leadership. Ce n'est pas la première fois que la presse appuie un changement de capitaine. Alors que, depuis des mois, Vanhaezebrouck se plaint du manque de leaders au sein de l'équipe. Ce qui frappe dans le vestiaire, c'est le peu de tolérance de l'équipe. Beaucoup de joueurs se taisent, sachant que leurs coéquipiers ne supportent pas la moindre critique et ne veulent pas être pointés du doigt. Dès que l'un d'eux ouvre la bouche, les autres contre-attaquent. Les cadres de l'équipe savent que peu de jeunes sont capables de filtrer correctement les critiques. Après des mois de tâtonnements, Vanhaezebrouck semble avoir trouvé la bonne formule pour tenir le rythme du Club Bruges, au début des play-offs. Certains joueurs retrouvent espoir : peut-être peuvent-ils viser plus haut que la deuxième place. " Le Club Bruges est clairement le favori. Si tout se déroule normalement, il sera champion. Mais il n'y a que six points de différence et ça ne me semble pas insurmontable. Un moment donné, le Club aura certainement peur et on ne sait jamais ce qui peut arriver. " La maniaquerie avec laquelle Vanhaezebrouck tente de couler le club dans son moule renforce encore son image de bourreau du travail. Il accumule les heures au club. Après un entraînement, il reste souvent à Neerpede pour voir les espoirs. " Tous les entraîneurs que j'ai connus, d'Ariel Jacobs à René Weiler, étaient passionnés de football mais Hein est le plus fanatique de tous ", raconte Steegen. " Il ne se laisse jamais aller à des petits jeux. Sauf avec la presse, pour marquer un point. " Malgré deux victoires qui font du bien contre le Club Bruges, Vanhaezebrouck ne parvient pas à retourner la situation pendant les PO1. Les Bruxellois s'effondrent même en fin de parcours. Ils ne peuvent briguer plus qu'une troisième place mais des membres du club sont conscients que l'entraîneur a réalisé un exploit en maintenant l'équipe dans la course au titre jusqu'à trois journées de la fin. Les côtés autoritaires de Vanhaezebrouck sont relégués à l'arrière-plan. Les collaborateurs découvrent son aspect jovial. " Quand on le croise aux urinoirs, il y a de fortes chances pour qu'on soit toujours en train de parler avec lui dix minutes après alors que ses prédécesseurs ne cherchaient guère le contact ", dit-on à Neerpede. Il est parfois tellement loquace que le dialogue se mue en monologue. On dit que Vanhaezebrouck s'intéresse à tant de choses qu'il peut discuter de tout. Van Holsbeeck aurait confié à un collaborateur : " Le jour où Hein apprendra que tu es passionné de course de fond, il t'expliquera comment gagner un marathon. " Au bout d'un semestre, Neerpede remarque que Vanhaezebrouck est un vrai leader. Il a une cuirasse d'éléphant et est au-dessus de tout. L'entraîneur moyen d'Anderlecht est rongé par le stress, il s'adapte et commence à se comporter bizarrement. " Vanhaezebrouck est le seul à n'avoir absolument pas changé ", dit Steegen. " Au terme de son expérience anderlechtoise, John Van den Brom ressemblait à un cadavre. René Weiler avait entamé son mandat avec un courage rafraîchissant mais tout le monde a vu ce que ces mois à Anderlecht ont fait de lui. L'ambiance est très émotionnelle mais Hein reste focalisé sur son job. Il ne se soucie pas des événements fortuits. Il continue à suivre sa route. " En été, Vanhaezebrouck tient enfin tous les éléments en mains : dès le mois de juin, il soumet son noyau à une lourde préparation, pour transformer ses joueurs en monstres ès condition. HVH déclenche un véritable tremblement de terre en matière d'éthique du travail. Le lendemain d'un match, il n'est pas exceptionnel qu'il impose une course de douze kilomètres à ses joueurs alors que pour d'autres entraîneurs, the day after est, façon de parler, une balade. Vanhaezebrouck fait sentir que les prestations à l'entraînement sont aussi importantes que celles effectuées en match. C'est pour ça qu'il est étonnant qu'il accepte le retour de Lazar Markovic, qui a tendance à couper les angles à l'entraînement. Son adjoint Karim Belhocine a un faible pour Markovic et a insisté sur le potentiel du virtuose serbe. Reste à convaincre Vanhaezebrouck de l'utilité d'un joueur qui parcourt à peine trois kilomètres à l'entraînement. Massimo Bruno est écarté pour des motifs similaires : ses passes sont meilleures que celles des autres mais il abat trop peu de terrain. Vanhaezebrouck est tellement fasciné par les chiffres qu'il consulte les statistiques des joueurs immédiatement après les matches. De temps à autre, son approche chiffrée lui joue des tours. Il écarte Henry Onyekuru pendant les play-offs parce que le Nigérian baisse parfois la tête à l'entraînement. Par moments, Vanhaezebrouck peut être très têtu. Pendant ses premières semaines à Anderlecht, Zakaria Bakkali n'est pas précisément une bête d'entraînement mais il a désormais compris qu'il avait intérêt à passer la vitesse supérieure s'il voulait entrer en compte pour une place de titulaire. Pour Vanhaezebrouck, on s'entraîne comme on joue et on joue comme on s'entraîne. Malgré une victoire de prestige, forgée in extremis face au Standard, l'été prometteur de Vanhaezebrouck s'achève en mode mineur, avec un 5 sur 15 en championnat, une défaite gênante contre les Slovaques de Trnava et une élimination sans gloire face à l'Union en coupe. Le Flandrien diagnostique un manque de punch et reproche à ses footballeurs de ne pas être capables de se faire mal. Tout le monde proclame l'état d'urgence. Sauf Vanhaezebrouck. " Je ne peux rien reprocher à mes joueurs ", dit-il. " Jusqu'à présent, aucune équipe ne nous a balayés du terrain. Nous avons toujours été présents en zone offensive aussi, même si la conclusion a fait quelquefois défaut. L'efficacité doit être améliorée, c'est sûr. " Si Vanhaezebrouck défend ses joueurs, il n'est pas tendre, en revanche, avec le public anderlechtois. Le coach ne comprend pas que chaque décision, qu'elle soit justifiée ou non, est souvent synonyme de bronca sur les travées. Dimanche passé, face à Saint-Trond, le public a ainsi copieusement sifflé la décision du T1 anderlechtois de faire descendre Adrien Trebel. Alors que celui-ci avait, préalablement, demandé à deux reprises son remplacement, et qu'il jouait avec un tape visible à des kilomètres. Cette scène atteste en tout cas que tout n'est plus au beau fixe entre l'homme fort de l'équipe et l'assistance, qui ne s'est pas privée d'entonner l'un de ses couplets favoris " On veut voir du football " au moment d'aborder les cinq minutes de temps additionnel contre les Trudonnaires. " Je ne comprends plus la réaction des fans " se lamentait-il après coup. " Après le match, ils peuvent donner libre cours à leurs états d'âme mais en cours de rencontre, on peut quand même attendre d'eux qu'ils poussent l'équipe vers le but adverse. Soit, c'est un problème qui ne date malheureusement pas d'hier au Parc Astrid. " Douze mois après son intronisation, Vanhaezebrouck ne peut manifestement plus garantir que son histoire d'amour avec les Mauves se conclura par un happy end...