Mercredi matin. Dans la tribune principale du Bosuil, Tim Van Vlasselaer (28 ans) regarde son compteur de pas. Le jardinier en chef de l'Antwerp a déjà 10.000 pas dans les jambes et il n'est encore que 11 heures. Van Vlasselaer veut éviter que le gazon sacré du matricule n°1 ne soit souillé par de lourdes machines conduites par un homme. Il ne les utilise que lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement.
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Mercredi matin. Dans la tribune principale du Bosuil, Tim Van Vlasselaer (28 ans) regarde son compteur de pas. Le jardinier en chef de l'Antwerp a déjà 10.000 pas dans les jambes et il n'est encore que 11 heures. Van Vlasselaer veut éviter que le gazon sacré du matricule n°1 ne soit souillé par de lourdes machines conduites par un homme. Il ne les utilise que lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Les efforts de Van Vlasselaer ont été récompensés. La saison dernière, la Pro League a élu la pelouse de l'Antwerp comme étant la meilleure du championnat. Van Vlasselaer a reçu le prix du Greenkeepers Award. Mais lui et ses collègues n'aiment pas le terme greenkeepers. " En Angleterre, on parle d'un football ground, donc de groundsmen ", dit Thierry De Jonghe (34 ans). De Jonghe avait précédé Van Vlasselaer au palmarès du Groundsmen Award. Il avait reçu le trophée en 2018, lorsqu'il travaillait encore pour Lokeren. Avant cela, De Jonghe avait travaillé à Anderlecht et à Malines. Aujourd'hui, il travaille pour De Ceuster, une entreprise qui aide des centaines de clubs sportifs à entretenir leur terrain. Son job actuel lui facilite la vie de famille : " Lorsqu'on est le jardinier d'un club professionnel, on doit toujours être prêt, car la pelouse est un outil de travail pour les joueurs, comme l'est un ordinateur pour un journaliste. " Oli Makin acquiesce : " Si l'on veut garder la pelouse en bon état, toute votre vie y passe. " Makin est un Anglais de 29 ans, originaire de Rochdale. Il travaille comme head groundsman (jardinier en chef) à Oud-Heverlee Louvain et est venu habiter à Louvain spécialement pour ce job. " King Power, qui gère les deux clubs, veut que la qualité de la pelouse louvaniste soit comparable à celle de Leicester ", dit-il. Pour atteindre ce niveau, certaines exigences sont cependant nécessaires, poursuit Makin. A Louvain, il n'y a par exemple pas encore de système de chauffage avec des tuyaux. Mais le jeune Anglais estime que c'est surtout le vieux système de drainage qui pose problème. " Dès qu'il pleut, nous rencontrons des problèmes. " L'attaché de presse Roel Van Olmen à ce propos : " Autrefois, notre terrain se gorgeait d'eau en cas de fortes précipitations. Parfois, cela laissait des traces pendant des mois. Mais, maintenant qu'un professionnel y travaille, c'est un petit bijou. Si l'on confie la pelouse à un amateur, elle se détériorera rapidement. " Makin croise encore beaucoup de ces amateurs en Belgique : " Ce pays se trouve à la place qu'occupait l'Angleterre il y a dix ans. La plupart des jardiniers qui entretiennent les pelouses belges ne disposent pas des connaissances nécessaires. " En Angleterre, Makin a suivi une formation pour devenir groundsman, au Myerscough College de Preston. De tels cours ne sont pas dispensés en Belgique. La plupart des jardiniers belges sont donc des autodidactes. C'est notamment le cas de Van Vlasselaer à l'Antwerp. Il a commencé à 18 ans comme jardinier de la commune de Duffel. Dix ans plus tard, il est considéré comme l'un des meilleurs groundsmen du pays. Il le doit à sa persévérance, à sa curiosité et à... Instagram. " J'y suis beaucoup de jardiniers, surtout les Anglais ", confie-t-il. " J'y découvre quel type de semences ils utilisent et j'en recherche la composition. J'aime aussi tester des machines. Si une nouvelle machine arrive sur le marché, je contacte l'entreprise qui la produit. Si j'ai l'occasion de tester cette machine, je me rends rapidement compte si elle apporte un plus ou pas. " Au Bosuil, Van Vlasselaer ne peut pas se plaindre des moyens financiers mis à sa disposition. C'est important, affirme Makin à Louvain : " Beaucoup de clubs belges veulent avoir la meilleure pelouse, mais ils rechignent à investir. Or, il faut d'abord investir avant de pouvoir engager des professionnels comme nous. " De Jonghe acquiesce : " Il y a quelques années, Zulte Waregem recherchait un nouveau jardinier et Anthony Stones était libre. C'est l'homme qui a travaillé à Wembley. Il est venu à Waregem pour discuter, mais lorsqu'il a appris avec quel budget il devrait travailler, il a poliment refusé. Il est alors parti au Stade de France. Mais on ne peut pas comparer les budgets que l'on consacre en Belgique à l'entretien des pelouses avec ceux dont on dispose en Angleterre ", ajoute De Jonghe. " Là-bas, la lanterne rouge de la Premier League touche des droits télés supérieurs à l'ensemble des clubs belges. D'un autre côté, cela oblige les jardiniers belges à être plus inventifs que leurs collègues anglais. A Genk, il y a eu un jardinier qui a imaginé une solution pour que l'herbe tondue le matin, lorsque la pelouse est encore couverte de rosée, ne reste pas au sol. Il a attaché un petit filet à sa tondeuse. Le résultat était très propre. Jadis, à l'époque où je travaillais pour Malines, j'ai confectionné moi-même un système qui contient des lampes pour la croissance, que l'on vend normalement très cher dans le commerce. Sur 2ememain.be, j'avais trouvé un jardinier qui proposait des lampes à décharge. Je les ai achetées et j'ai construit moi-même un chariot en aluminium pour les y accrocher." Aimé L'Hermite (48 ans), le jardinier de Charleroi, doit aussi être inventif. Au Mambourg, on n'investit pas autant dans la pelouse qu'à l'Antwerp ou à OHL. L'Hermite a, un jour, été critiqué par les joueurs parce que le terrain principal de Charleroi et le terrain d'entraînement de Marcinelle n'avaient pas été tondus de la bonne manière. " Les joueurs préfèrent que les deux terrains soient tondus de manière similaire. Mais une bonne tondeuse coûte 30.000 euros. Finalement, sur internet, j'en ai trouvé une d'occasion en Angleterre, pour 8.000 euros. J'ai donc attaché ma remorque à ma voiture et j'ai roulé en direction de Londres. " Les joueurs ont toujours quelque chose à redire sur la hauteur de l'herbe, constate L'Hermite : " Ils aiment que l'herbe soit courte : 25 millimètres. Mais plus l'on coupe court, moins les racines sont profondes. " De Jonghe : " Et un footballeur professionnel aime que la pelouse soit stable, mais quand même pas trop dure. L'herbe doit être bien enracinée, afin qu'aucune portion de gazon ne se détache, et en même temps la pelouse doit être souple. Il faut donc encore l'aérer avant le match. Ou choisir du gazon naturel. Il est toujours plus souple qu'une pelouse hybride avec des fibres artificielles. " L'Antwerp n'a que du gazon naturel. Cela donne encore plus de mérite à l'award de la saison dernière, car les n°2 et 3 du référendum - OHL et Genk - possèdent un système hybride. Van Vlasselaer : " Nous ne luttons donc pas à armes égales. Du moins si l'on regarde uniquement le gazon. Peut-être les circonstances sont-elles plus favorables pour faire pousser le gazon au Bosuil, car ce n'est pas encore une cuvette fermée. " A Genk, on trouve tout comme à Bruges, un Grassmaster. Van Vlasselaer : " 20 millions de fibres artificielles ont été plantées profondément dans le sol. Les racines du gazon naturel poussent autour de ces fibres. Cela confère une énorme fermeté. " A OHL, il y a un Playmaster. On y trouve, en dessous, une sorte de tapis où du gazon naturel est cultivé entre les fibres artificielles. Cela, aussi, confère plus de stabilité. Cet avantage a un prix. " Un tel Grassmaster coûte 750.000 euros ", dit De Jonghe. Mais un Grassmaster peut être utilisé pendant dix ans. " Et, à la fin de chaque saison, on peut tondre la couche supérieure ", explique Van Vlasselaer. " On ne touche pas aux fibres artificielles et on peut alors réensemencer. Après six semaines, on peut de nouveau jouer sur la pelouse. A l'Antwerp, l'été dernier, nous n'avions pas assez de temps pour réensemencer. Sur une pelouse naturelle, on a besoin de 12 semaines pour que le gazon soit assez solide pour pouvoir y jouer. Mais notre trêve estivale ne durait que cinq semaines. Nous avons donc conservé notre base et avons rénové notre pelouse. Pourtant, il vaut mieux remplacer une pelouse naturelle chaque année, comme Feyenoord. Ce club loue son stade pour des concerts et utilise une partie des bénéfices pour refaire entièrement sa pelouse. C'est l'idéal." Comme l'Antwerp a conservé la même pelouse, le défi est encore plus grand que la saison dernière, pour Van Vlasselaer. " Ce trophée n'offre aucune garantie. On est tributaire de tellement de facteurs, dans ce boulot. " Mais, ce que Van Vlasselaer craint le plus, ce ne sont pas les conditions météorologiques défavorables. " Ma plus grande crainte, c'est que l'entraîneur veuille s'entraîner sur la pelouse principale, avant un match à domicile. Lors de ma première saison, 32 entraînements ont été organisés sur le terrain A. C'était catastrophique. " A Charleroi, L'Hermite reconnaît la problématique. " Lors de ses premières semaines, Karim Belhocine a parfois organisé deux ou trois entraînements par semaine sur le terrain A. J'ai dû lui expliquer que ce n'était pas possible, ici. Sinon, la pelouse sera rapidement morte. Je peux le comprendre : il est le nouvel entraîneur du Sporting, c'est sa première saison ici et il veut placer ses joueurs dans les meilleures conditions. Mais moi, je veux que la pelouse reste en parfait état. " L'Hermite raconte tout cela dans son bureau situé sous une des tribunes. Ses outils sont accrochés au mur. L'espace est décoré par des photos et des maillots de Charleroi. Il a aussi installé un sofa. Il est bien utile lorsque, avant un match, il passe la nuit au club. Comme OHL, Charleroi doit encore utiliser des tentes et des canons à chaleur lorsqu'il gèle. Lorsque le thermomètre descend sous zéro, la nuit qui précède un match, L'Hermite reste sur place pour surveiller si les toiles tiennent et si les canons ne tombent pas en panne. A Louvain, il est aussi arrivé à Makin de passer la nuit à Den Dreef : " Si je rentre à la maison dans ces moments-là, je ne dors quand même pas. " Mais même les clubs qui disposent de tuyaux à eau chaude sous leur pelouse, craignent les chutes de neige, surtout la veille ou le jour d'un match. Le système de tuyaux n'empêche pas toujours la neige de rester collée au sol. Van Vlasselaer : " Et c'est loin d'être idéal, pour la pelouse, lorsqu'il faut marcher sur le terrain pour enlever la neige. La canicule est très mauvaise, elle aussi. Pendant cette semaine où l'on a frôlé les 40 degrés, l'été dernier, nous nous sommes abstenus d'aller sur le terrain. Nous devons composer avec la nature, et parfois, elle nous joue des tours. Elle ne se laisse pas faire. On peut élaborer tous les plans que l'on veut, mais si la nature décide autrement, c'est elle qui aura le dernier mot. Ce qui est important, dans ce métier, c'est d'accepter qu'à un moment donné, on ne peut plus remettre le terrain dans son état original. Il faut aussi partir du principe que l'art ne consiste pas à avoir un terrain en parfait état à un moment de la saison, mais à le maintenir dans le meilleur état possible durant toute la saison." Pour le jardinier, il n'y a pas que la qualité du terrain qui compte, mais aussi son aspect. " Bien sûr ", confirme Van Vlasselaer, " il en va de notre réputation. Je ne me lève pas à six heures du matin, le dimanche, pour constater que le soir, au coup d'envoi, on n'est pas content de l'état du terrain. Nous oeuvrons toute la semaine pour que le gazon soit frais et vert au moment où les joueurs pénètrent sur la pelouse. Lorsque cela réussit, j'éprouve un sentiment indescriptible. C'est mon match de Ligue des Champions à moi. " Kristof De Ryck