Les systèmes contre les ailiers

Longtemps, la Belgique a été le Royaume du 4-2-3-1 et le paradis des ailiers. Une logique encore constatée au printemps dernier, quand le titre s'est joué entre le Bruges de Noa Lang et le Genk de Junya Ito et Theo Bongonda. Le problème, c'est que les ailiers coûtent cher. Surtout ceux qui gagnent des matches à coups d'exploits. Au Standard, on ne s'est jamais vraiment remis des pertes de Junior Edmilson ou Moussa Djenepo et du déclin de Mehdi Carcela. Du côté d'Anderlecht, on s'est carrément résolu au changement de système après la vente de Jérémy Doku.

En galère de pétrole, les coaches belges se sont donc creusés les méninges pour y trouver des idées. Si les défenses à trois ont proliféré ces derniers mois, c'est notamment parce qu'elles permettent de dicter sa loi sur le terrain en se passant de ces dynamiteurs si convoités. Charleroi et l'Union brillent avec un trio défensif qu'Hein Vanhaezebrouck a logiquement réinstauré à Gand, alors que le Sporting bruxellois s'est tourné vers un 4-2-2-2 avec des milieux offensifs entre les lignes et des latéraux qui déboulent dans les couloirs. Plus bas dans le classement, Louvain, Saint-Trond ou Seraing ont aussi embrassé la tendance du "trois arrière". Pas tant pour ce qu'il offre derrière que pour les combinaisons différentes qu'il permet devant. Parce que quand on n'a pas de soliste dévoreur de stats, il faut bien trouver une autre façon de grignoter des points. Du côté de Saint-Gilles, on a même poussé l'idée plus loin en conservant le 3-5-2 malgré le dynamiteur Kaoru Mitoma, potentiellement l'un des ailiers les plus ravageurs du championnat.

Tout le monde ne peut pas compter sur Junya Ito ou Noa Lang, belga
Tout le monde ne peut pas compter sur Junya Ito ou Noa Lang © belga

La liberté et ses limites

À quel point les coaches doivent-ils tenir la bride? Lors des derniers play-offs, plus que jamais, le pouvoir était aux joueurs. Les offensives de l'Antwerp reposaient exclusivement sur les inspirations de Didier Lamkel Zé, tandis que le duel pour le titre se disputait entre un Racing libéré par le gant de velours de John van den Brom et un Bruges où Philippe Clement n'a jamais voulu encombrer l'esprit de ses joueurs de consignes offensives trop strictes. Plus réputés pour leurs schémas, les Vanhaezebrouck, Alexander Blessin ou Wouter Vrancken se retrouvaient à la lutte pour le dernier ticket européen, distribué un étage plus bas.

Certains coaches en font-ils trop sur le plan tactique, au point de limiter le potentiel de leur équipe? "Le danger, c'est de devenir prévisible", admettait en début de saison Edward Still, qui a installé un jeu de position rigoureux dans le Pays Noir. La force, par contre, c'est de donner aux joueurs des repères qui maintiennent un plancher solide dans les jours de méforme. À Genk, van den Brom a fini par faire les frais d'un noyau qui ne savait plus à quoi il jouait, et que ses talents offensifs ne suffisaient plus à sauver. Dans la Venise du Nord, Clement a vécu ses passages les plus difficiles en trois saisons, avec des joueurs donnant parfois l'impression de chercher un sens collectif à leurs combinaisons. Et l'Antwerp de Brian Priske, où les talents offensifs gardent les commandes du jeu, peine à décoller son étiquette d'équipe irrégulière.

Edward Still a installé un jeu de position méticuleux à Charleroi, belga
Edward Still a installé un jeu de position méticuleux à Charleroi © belga

Le pressing à l'allemande

Il y a d'abord eu Alexander Blessin, élu coach de la saison écoulée pour avoir mué un Ostende banal en meute de loups capable de transformer chaque relance adverse en instant de chaos. Si la Belgique avait pris l'habitude de voir des matches au sommet se jouer comme une bataille homme contre homme, l'arrivée répétée de coaches aux influences allemandes a instauré de nouvelles règles au jeu de la pression. "Quand on n'a pas le ballon, on joue contre le ballon", aime répéter le coach des Côtiers, développant sur nos terres l'idée d'un pressing imaginé autour d'un surnombre défensif autour du porteur de la balle, où qu'il soit sur la pelouse.

Si le mercato a décimé Ostende et émoussé les idées de Blessin, l'énergie collective la plus puissante en perte de balle se trouve désormais du côté du Cercle. Dominik Thalhammer vient d'Autriche, mais ses préceptes sont contaminés par la nouvelle école de pensée du grand voisin. Fasciné par l'énergie déployée par le Red Bull Salzbourg, le football autrichien est devenu un laboratoire mondial du pressing à toute allure. Pas toujours très télégénique, mais systématiquement étouffant pour l'adversaire. Même les talents du champion en titre sont passé par la lessiveuse verte et noire. À la mesure moyenne du pressing depuis le début de saison (via le PPDA, passes allowed per defensive action), seuls les Buffalos font (provisoirement) mieux que le Cercle.

"Notre idée, c'est de faire tomber les adversaires dans un piège", expliquait encore Blessin la saison dernière. La ruse prend la forme d'un pressing en zone, et rares sont ceux qui parviennent à sortir indemnes de l'embuscade.

Le Cercle de Thalhammer presse en zone, et cherche toujours un surnombre autour du ballon, belga
Le Cercle de Thalhammer presse en zone, et cherche toujours un surnombre autour du ballon © belga

Le 9 pivot est-il en danger ?

Le concept est presque devenu précepte. Alors qu'il domine le football national au mitan des années dix, Michel Preud'homme esquisse le portrait-robot de l'attaquant idéal, et c'est le Brésilien Wesley qui sort du moule. Au-delà du mètre nonante sous la toise et des muscles à revendre pour dominer les duels face à des charnières défensives où les géants font la loi. Un biotope où pour survivre, les attaquants doivent être assez consistants pour ne pas être avalés en une bouchée. Les champions de Belgique s'appellent Laurent Depoitre, Lukasz Teodorczyk, Wesley ou Ally Samatta. Genk pousse même le concept à son paroxysme avec un Paul Onuachu qui semble tout droit débarqué d'une raquette de NBA.

Qu'est-ce qui chamboule une mode? Une arrivée impromptue sur le podium, dans une tenue qu'on n'attendait pas mais qui frappe en plein coeur. Deniz Undav et Dante Vanzeir ne cherchent pas le contact avec les défenseurs. Ils les fuient, méticuleusement. L'Allemand s'éloigne des muscles adverses pour se rapprocher du ballon, quand le Diable rouge s'échappe des yeux des molosses pour mieux profiter de l'espace. Tout le monde veut son pivot, mais le leader du championnat n'en a pas. À Bruges, Charles De Ketelaere sème les charnières adverses avec ses mouvements imprévisibles. La faute à un corps frêle qui a toujours dû fuir le contact pour exister. Côté Malinois, c'est le mobile Hugo Cuypers qui incarne le mieux le système offensif aux positionnements liquides de Wouter Vrancken. Et si, pour vaincre des défenseurs aux traits de lutteur, il ne fallait pas les mettre au sol, mais plutôt les faire trébucher en s'échappant de leur étreinte? Quelques exemples permettent au moins au football belge de se poser la question.

Paul Onuachu, une espèce menacée ?, belga
Paul Onuachu, une espèce menacée ? © belga

L'exploration des positions

Pour dessiner un noyau, l'innovation n'est pas seulement une question de mercato. Agacé par les questions concernant les transferts en conférence de presse, Jürgen Klopp avait ainsi rétorqué aux journalistes anglais: "Vous ne croyez donc pas en la progression des joueurs?" Parfois, la solution pour rendre l'équipe plus forte tient en un mouvement inattendu sur l'échiquier.

Si le repositionnement de Charles De Ketelaere en pointe ne fait curieusement toujours pas l'unanimité, malgré des statistiques enfin à la hauteur des attentes, Philippe Clement n'est pas le seul à avoir donné une nouvelle dimension à un joueur en modifiant ses attributions. À Charleroi, Edward Still a fait décoller les statistiques d'Ali Gholizadeh en le rapprochant du coeur du jeu et a offert un nouveau visage à Jules Van Cleemput en l'installant dans sa défense à trois. Au Parc Duden, c'est Loïc Lapoussin qui surprend dans l'axe, entre les lignes, après un début de carrière essentiellement passé à provoquer le long de la craie. Sans oublier la métamorphose de Sergio Gomez, passé de milieu de terrain souvent muet à arrière latéral exceptionnellement prolifique. La plus belle preuve que parfois, un changement de position peut aussi être un changement de carrière.

Par Guillaume Gautier

Longtemps, la Belgique a été le Royaume du 4-2-3-1 et le paradis des ailiers. Une logique encore constatée au printemps dernier, quand le titre s'est joué entre le Bruges de Noa Lang et le Genk de Junya Ito et Theo Bongonda. Le problème, c'est que les ailiers coûtent cher. Surtout ceux qui gagnent des matches à coups d'exploits. Au Standard, on ne s'est jamais vraiment remis des pertes de Junior Edmilson ou Moussa Djenepo et du déclin de Mehdi Carcela. Du côté d'Anderlecht, on s'est carrément résolu au changement de système après la vente de Jérémy Doku.En galère de pétrole, les coaches belges se sont donc creusés les méninges pour y trouver des idées. Si les défenses à trois ont proliféré ces derniers mois, c'est notamment parce qu'elles permettent de dicter sa loi sur le terrain en se passant de ces dynamiteurs si convoités. Charleroi et l'Union brillent avec un trio défensif qu'Hein Vanhaezebrouck a logiquement réinstauré à Gand, alors que le Sporting bruxellois s'est tourné vers un 4-2-2-2 avec des milieux offensifs entre les lignes et des latéraux qui déboulent dans les couloirs. Plus bas dans le classement, Louvain, Saint-Trond ou Seraing ont aussi embrassé la tendance du "trois arrière". Pas tant pour ce qu'il offre derrière que pour les combinaisons différentes qu'il permet devant. Parce que quand on n'a pas de soliste dévoreur de stats, il faut bien trouver une autre façon de grignoter des points. Du côté de Saint-Gilles, on a même poussé l'idée plus loin en conservant le 3-5-2 malgré le dynamiteur Kaoru Mitoma, potentiellement l'un des ailiers les plus ravageurs du championnat.À quel point les coaches doivent-ils tenir la bride? Lors des derniers play-offs, plus que jamais, le pouvoir était aux joueurs. Les offensives de l'Antwerp reposaient exclusivement sur les inspirations de Didier Lamkel Zé, tandis que le duel pour le titre se disputait entre un Racing libéré par le gant de velours de John van den Brom et un Bruges où Philippe Clement n'a jamais voulu encombrer l'esprit de ses joueurs de consignes offensives trop strictes. Plus réputés pour leurs schémas, les Vanhaezebrouck, Alexander Blessin ou Wouter Vrancken se retrouvaient à la lutte pour le dernier ticket européen, distribué un étage plus bas.Certains coaches en font-ils trop sur le plan tactique, au point de limiter le potentiel de leur équipe? "Le danger, c'est de devenir prévisible", admettait en début de saison Edward Still, qui a installé un jeu de position rigoureux dans le Pays Noir. La force, par contre, c'est de donner aux joueurs des repères qui maintiennent un plancher solide dans les jours de méforme. À Genk, van den Brom a fini par faire les frais d'un noyau qui ne savait plus à quoi il jouait, et que ses talents offensifs ne suffisaient plus à sauver. Dans la Venise du Nord, Clement a vécu ses passages les plus difficiles en trois saisons, avec des joueurs donnant parfois l'impression de chercher un sens collectif à leurs combinaisons. Et l'Antwerp de Brian Priske, où les talents offensifs gardent les commandes du jeu, peine à décoller son étiquette d'équipe irrégulière.Il y a d'abord eu Alexander Blessin, élu coach de la saison écoulée pour avoir mué un Ostende banal en meute de loups capable de transformer chaque relance adverse en instant de chaos. Si la Belgique avait pris l'habitude de voir des matches au sommet se jouer comme une bataille homme contre homme, l'arrivée répétée de coaches aux influences allemandes a instauré de nouvelles règles au jeu de la pression. "Quand on n'a pas le ballon, on joue contre le ballon", aime répéter le coach des Côtiers, développant sur nos terres l'idée d'un pressing imaginé autour d'un surnombre défensif autour du porteur de la balle, où qu'il soit sur la pelouse.Si le mercato a décimé Ostende et émoussé les idées de Blessin, l'énergie collective la plus puissante en perte de balle se trouve désormais du côté du Cercle. Dominik Thalhammer vient d'Autriche, mais ses préceptes sont contaminés par la nouvelle école de pensée du grand voisin. Fasciné par l'énergie déployée par le Red Bull Salzbourg, le football autrichien est devenu un laboratoire mondial du pressing à toute allure. Pas toujours très télégénique, mais systématiquement étouffant pour l'adversaire. Même les talents du champion en titre sont passé par la lessiveuse verte et noire. À la mesure moyenne du pressing depuis le début de saison (via le PPDA, passes allowed per defensive action), seuls les Buffalos font (provisoirement) mieux que le Cercle."Notre idée, c'est de faire tomber les adversaires dans un piège", expliquait encore Blessin la saison dernière. La ruse prend la forme d'un pressing en zone, et rares sont ceux qui parviennent à sortir indemnes de l'embuscade.Le concept est presque devenu précepte. Alors qu'il domine le football national au mitan des années dix, Michel Preud'homme esquisse le portrait-robot de l'attaquant idéal, et c'est le Brésilien Wesley qui sort du moule. Au-delà du mètre nonante sous la toise et des muscles à revendre pour dominer les duels face à des charnières défensives où les géants font la loi. Un biotope où pour survivre, les attaquants doivent être assez consistants pour ne pas être avalés en une bouchée. Les champions de Belgique s'appellent Laurent Depoitre, Lukasz Teodorczyk, Wesley ou Ally Samatta. Genk pousse même le concept à son paroxysme avec un Paul Onuachu qui semble tout droit débarqué d'une raquette de NBA.Qu'est-ce qui chamboule une mode? Une arrivée impromptue sur le podium, dans une tenue qu'on n'attendait pas mais qui frappe en plein coeur. Deniz Undav et Dante Vanzeir ne cherchent pas le contact avec les défenseurs. Ils les fuient, méticuleusement. L'Allemand s'éloigne des muscles adverses pour se rapprocher du ballon, quand le Diable rouge s'échappe des yeux des molosses pour mieux profiter de l'espace. Tout le monde veut son pivot, mais le leader du championnat n'en a pas. À Bruges, Charles De Ketelaere sème les charnières adverses avec ses mouvements imprévisibles. La faute à un corps frêle qui a toujours dû fuir le contact pour exister. Côté Malinois, c'est le mobile Hugo Cuypers qui incarne le mieux le système offensif aux positionnements liquides de Wouter Vrancken. Et si, pour vaincre des défenseurs aux traits de lutteur, il ne fallait pas les mettre au sol, mais plutôt les faire trébucher en s'échappant de leur étreinte? Quelques exemples permettent au moins au football belge de se poser la question.Pour dessiner un noyau, l'innovation n'est pas seulement une question de mercato. Agacé par les questions concernant les transferts en conférence de presse, Jürgen Klopp avait ainsi rétorqué aux journalistes anglais: "Vous ne croyez donc pas en la progression des joueurs?" Parfois, la solution pour rendre l'équipe plus forte tient en un mouvement inattendu sur l'échiquier.Si le repositionnement de Charles De Ketelaere en pointe ne fait curieusement toujours pas l'unanimité, malgré des statistiques enfin à la hauteur des attentes, Philippe Clement n'est pas le seul à avoir donné une nouvelle dimension à un joueur en modifiant ses attributions. À Charleroi, Edward Still a fait décoller les statistiques d'Ali Gholizadeh en le rapprochant du coeur du jeu et a offert un nouveau visage à Jules Van Cleemput en l'installant dans sa défense à trois. Au Parc Duden, c'est Loïc Lapoussin qui surprend dans l'axe, entre les lignes, après un début de carrière essentiellement passé à provoquer le long de la craie. Sans oublier la métamorphose de Sergio Gomez, passé de milieu de terrain souvent muet à arrière latéral exceptionnellement prolifique. La plus belle preuve que parfois, un changement de position peut aussi être un changement de carrière.Par Guillaume Gautier