"Ça va faire cinquante ans, mais quand on me parle de l'Union, ça me prend encore là!" La phrase choc sort de la bouche de Paul Philipp, icône du foot luxembourgeois. Il est président de cette fédération depuis 2004, après avoir entraîné la sélection pendant 17 ans. C'est aussi un meuble de l'histoire de l'Union Saint-Gilloise. Il y a passé neuf ans, en deux épisodes, entre 1969 et 1980. À part ça, il s'est posé au Standard et à Charleroi. Le chemin de croix des Bruxellois en 1972-1973, toute dernière apparition du club en D1, il y était. Et le tout dernier but de l'Union en D1, c'est lui qui l'a inscrit, le 6 mai 1973, sur le terrain du Beerschot.
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"Ça va faire cinquante ans, mais quand on me parle de l'Union, ça me prend encore là!" La phrase choc sort de la bouche de Paul Philipp, icône du foot luxembourgeois. Il est président de cette fédération depuis 2004, après avoir entraîné la sélection pendant 17 ans. C'est aussi un meuble de l'histoire de l'Union Saint-Gilloise. Il y a passé neuf ans, en deux épisodes, entre 1969 et 1980. À part ça, il s'est posé au Standard et à Charleroi. Le chemin de croix des Bruxellois en 1972-1973, toute dernière apparition du club en D1, il y était. Et le tout dernier but de l'Union en D1, c'est lui qui l'a inscrit, le 6 mai 1973, sur le terrain du Beerschot. Quand on évoque un chemin de croix, la mémoire vivante de l'Union ne peut que confirmer. Yves Van Ackeleyen a été l'archiviste maison officiel. "C'était une saison où rien n'a marché, et où rien ne pouvait marcher. Dans les années 60 et au début des années 70, le club n'arrêtait pas de faire l'ascenseur entre la D1 et la D2. Et cette saison-là, on a très vite senti que ça n'allait pas le faire. Pour plein de raisons, notamment financières. Le club était obligé, depuis quelques saisons, de vendre ses meilleurs joueurs pour renflouer les caisses." Paul Philipp enchaîne: "Ce championnat catastrophique, on le sentait venir." "Le ver était dans le fruit dès le départ", confirme le défenseur central Michel Poels. Daniel De Cubber avait 18 ans et figurait lui dans le groupe élargi. On se souvient de lui surtout pour ce qu'il a fait plus tard dans sa vie, avec Bruges. "Ce n'étaient clairement pas des conditions idéales pour commencer une carrière", lâche-t-il. "Oui, on a vite senti que ça allait être très compliqué." Yves Van Ackeleyen se souvient d'un premier (mauvais) signe avant-coureur. "Quelques jours avant le premier match de championnat, l'Union a joué le Winterslag de Robert Waseige en Coupe de Belgique. Winterslag venait de monter en D2 et s'est qualifié aux tirs au but après un 0-0 lamentable. Même les tirs au but, l'Union les a ratés. Cette équipe était tout simplement incapable de cadrer." Ce sera confirmé tout au long de la saison. Avec, au final, dix-sept buts marqués, une misère, sans doute un record. "On avait un tout bon gardien, Jean Trappeniers, et une défense costaude", se souvient Michel Poels. "Mais devant... La direction avait cru faire une bonne affaire en faisant venir un attaquant anglais, Paddy Lowrey. Il traînait vingt kilos de trop. Il y avait aussi un Nord-Irlandais, Jim Graham. Il courait comme un lapin, mais n'avait aucune technique." "Graham était venu en Belgique pour travailler comme prof de gym", ajoute Yves Van Ackeleyen. "Il était arrivé de Derry, c'était un amateur complet. Avec eux, l'Union avait une ligne d'attaque fantôme. Au bout de la saison, quatre buts seulement sur les dix-sept avaient été marqués par les avants. Il y avait aussi un Danois, Steen Rømer Larsen, il ne valait pas beaucoup mieux. Pendant un match d'entraînement en préparation, Trappeniers n'avait pas eu un seul ballon à sortir. En face, le deuxième gardien, André Radar, en avait touché deux. Ce jour-là, Guy Thys avait dit: Comment je pourrais avoir une attaque percutante avec des tireurs pareils? Ils avaient tout raté. Lowrey encore plus que les autres. Des joueurs avaient dit à Thys qu'il devait arrêter avec ce type. Après une défaite 2-0 à Anderlecht, Thys a félicité Trappeniers qui avait sorti plusieurs ballons chauds. Trappeniers lui a répondu: Merci pour les fleurs, mais je ne peux pas admettre que vous fassiez jouer des poids morts comme Lowrey." En parlant d'un noyau qui ne comprenait pas que des flèches, Paul Philipp en remet une couche: "À la mi-temps d'un match contre Saint-Trond, j'ai commencé à faire des passes avec un adversaire, Alfred Riedl. Après le match, des journalistes m'ont fait des reproches, ils ne trouvaient pas normal que je m'entraîne avec un gars de l'équipe d'en face. Je leur ai répondu que ça me faisait plaisir de taper dans le ballon avec des types qui savaient un peu jouer au foot." Le championnat démarre en septembre 1972 et les contre-performances s'enchaînent. L'Union partage péniblement trois fois lors des huit premières journées. Et perd tout le reste. Au programme de la J9: la visite d'Anderlecht au Parc Duden. Victoire des Jaune et Bleu, 1-0... "Je ne dois pas t'expliquer comment c'était ce soir-là dans la tête des joueurs et des supporters", explique Paul Philipp. "La saison était sauvée. Avec beaucoup de recul, on peut dire que cette victoire n'a pas été bénéfique parce qu'il y a eu encore plus de relâchement lors des matches suivants." Le Luxembourgeois met le doigt sur le principal problème de l'Union cette année-là: la mentalité. "On ne ressentait aucune pression. C'était ma quatrième saison au club et j'avais compris le raisonnement des gens: si on chute en D2, ça ne sera pas un drame, on finit quand même toujours pas remonter assez vite. Les dirigeants ne nous mettaient pas la pression, les supporters non plus. Quand on ne gagnait pas, ce n'était pas très grave, on allait essayer de se rattraper le week-end suivant. Dès que je suis arrivé, on m'a cassé les oreilles avec l'histoire, les grands moments du passé, les titres, l'Union 60. Le club vivait dans le passé, dans la nostalgie. Je me demandais parfois: Où est le plan? On ne m'a jamais parlé d'avenir, d'un projet sportif sur trois, quatre ou cinq ans. C'était l'Union qui souriait. Unioniste un jour, Unioniste toujours. Et blablabla. Quand je suis parti au Standard, j'ai eu l'impression de commencer un autre sport. Là-bas, il y avait de la rigueur, des attentes, de la pression. On a joué en Coupe d'Été avant la saison, on nous avait bien fait comprendre qu'il fallait faire un bon résultat pour booster la campagne d'abonnements. Rien de tout ça à l'Union." Christian Lauwers est une autre légende de l'Union, il y a passé dix ans de sa vie et était dans la fameuse équipe de 72-73: "L'Union était vue partout comme une équipe sympathique, c'était l'Union qui souriait." Michel Poels valide ces manquements: "Le folklore et le manque d'ambition, ajoutés à ce manque de qualités, nous ont fait basculer en D2. Les joueurs s'entendaient bien en dehors du terrain, mais ça ne se ressentait pas en match, il n'y avait pas d'envie de révolte. Quand on faisait un bon résultat contre une grosse équipe, on faisait la fête pendant trois jours. C'était ça, l'Union. On terminait des soirées au Pré Salé, une brasserie de la Rue de Flandre, ça se prolongeait jusqu'à trois ou quatre heures du matin et les dirigeants faisaient la fête avec nous. Des incompétents notoires, qui avaient été incapables de faire quelques bons transferts." À la trêve hivernale, le noyau part en Suisse, dans le Valais. Un stage mémorable pour tous nos témoins. "Ça devait être une cure d'oxygénation, mais l'oxygène est resté là-bas", rigole Daniel De Cubber. "L'équipe a été encore plus médiocre après le stage qu'avant." Paul Philipp a lui aussi le sourire quand il évoque ces vacances. "J'y suis allé deux fois avec l'Union, je ne sais d'ailleurs pas comment la direction a su nous payer ça alors qu'il n'y avait plus d'argent dans la caisse, je ne sais pas quelle combine ils avaient trouvée. Je n'oublierai jamais le nom de la localité: Vercorin. C'était censé être un stage d'entraînement, mais c'était tout sauf ça. On a fait du ski, de la luge, et le type du bar de l'hôtel n'a pas regretté notre présence... Aujourd'hui, on dirait que c'est un team building..." "Incroyable", embraie Michel Poels. "Ça devait être un truc sérieux. La preuve: le docteur nous accompagnait... Mais à part s'installer au bar, on n'a pas fait grand-chose. Ça s'est directement vu à notre retour en Belgique, sur le terrain. On n'était nulle part." Guy Thys cautionnait tout ça. En tout cas, il fermait les yeux. "Déjà, il était critiqué dans la presse pour ses choix tactiques, pour son incapacité à corriger ce qui ne fonctionnait pas", se souvient Yves Van Ackeleyen. "Tout le monde voyait que son système ne fonctionnait pas, mais il refusait de se remettre en question. À l'époque, il n'était pas encore considéré comme un grand entraîneur, il a dû attendre d'aller à l'Antwerp, puis en équipe nationale pour se faire une réputation. Quand il était à l'Union, on le considérait plus comme un papa très calme, le cigare aux lèvres sur le banc." Christian Lauwers reste courtois au moment d'évoquer Guy Thys: "Il n'était pas assez dur." D'autres joueurs de l'époque sont beaucoup plus cash. "Je lui serai toujours reconnaissant de m'avoir lancé en D1", tonne Daniel De Cubber. "C'était un entraîneur familial, il se fâchait rarement. Et il expliquait les choses simplement. Après l'Union, j'ai travaillé avec Ernst Happel à Bruges. Un profil à l'opposé. Il se retournerait dans sa tombe s'il voyait aujourd'hui un entraîneur travailler comme Guy Thys. Pour te donner un exemple... Quand on s'est qualifiés avec Bruges pour la finale de la Coupe des Clubs Champions, en éliminant la Juventus, Happel n'a eu qu'un mot au moment où on est rentrés au vestiaire: Proficiat. Rien d'autre." "Guy Thys était un grand monsieur", tranche Paul Philipp. "Longtemps après notre passage ensemble à l'Union, je l'ai revu, il m'a proposé de le tutoyer, mais je n'ai jamais voulu le faire. Tellement je respectais l'homme. Maintenant, si on m'avait dit au début des années 70 qu'il allait devenir un grand entraîneur et finir quatrième d'une Coupe du monde, je ne sais pas ce que j'aurais répondu... Il était très intelligent, il avait beaucoup de classe, mais pour ce qui était du daily business, c'était autre chose. Il avait un problème quand il devait gérer une vingtaine d'idiots dans un vestiaire, il n'arrivait pas à créer une dynamique. Il ne le disait évidemment pas, mais je pense qu'il nous trouvait trop cons! Les connaissances du foot, il les maîtrisait. Mais il n'avait pas le sens de la gestion." Michel Poels se souvient de son coach de l'époque comme d'un "gentleman comme il y en avait peu dans le monde du foot. Mais il manquait de hargne et ce n'était pas un tacticien. C'est lui qui m'a attiré à l'Antwerp. Là-bas, j'ai retrouvé exactement le même homme, mais les résultats suivaient parce qu'il avait un noyau bien plus pro. Et des joueurs plus talentueux. Même chose quand il a repris l'équipe nationale. Il avait vite compris que ça allait être difficile de réussir quelque chose de valable avec l'Union, il nous l'avait avoué en début de saison. Pour lui, ça n'allait pas être possible de transformer un baudet en cheval de course. Il nous aurait fallu un entraîneur plus dur et beaucoup plus exigeant dans le travail physique."