Julien De Ridder (53) est clair : " Le port d'Anvers compte un peu moins de 7.000 travailleurs. On dénombre environ 2.500 supporters de l'Antwerp parmi eux, 1.500 du Beerschot Wilrijk et 500 à 1000 partisans de Waasland-Beveren. "

Comment arrive-t-il à ces chiffres ? " Ce sont des estimations. Je travaille au port depuis treize ans, dans diverses fonctions et à différents postes. J'ai donc l'occasion de parler à beaucoup de gens. "

Les estimations de De Ridder ne sont pas pas scientifiques. On peut difficilement le dire objectif, puisqu'il est président de la fédération des supporters de l'Antwerp depuis dix ans.

Pourtant, dans les grandes lignes, son récit tient la route : le football est le principal sujet de conversation au port et le rouge et blanc sont les couleurs les plus populaires, même si tous les grands clubs qui entourent le port, comme le Beerschot Wilrijk et Waasland-Beveren, comptent pas mal de dockers parmi leurs adeptes.

En revanche, l'Antwerp a été le premier club à utiliser la proximité du port pour organiser chaque saison un " Match de la communauté portuaire ".

Une aversion pour le mauve

Quai 1333, c'est l'adresse professionnelle de De Ridder sur la rive gauche. Responsable de la sécurité, il surveille le chargement et le déchargement des bateaux qui transportent des voitures. De Ridder est un fervent adepte de l'Antwerp mais il ne porte jamais d'écharpe rouge et blanc.

" Les couleurs du club doivent être dans votre coeur, pas sur vous. " Il n'en a pas moins fait tatouer au bas de son dos un énorme 1880, l'année de fondation du Great Old.

Jadis, son amour et son engagement ont pris de telles proportions qu'ils ont hypothéqué sa vie familiale. En plus de son rôle à la fédération des supporters, il a dirigé pendant quinze ans le club de supporters ASC Classics.

" À deux reprises, j'ai commis l'erreur de placer le football avant ma famille. Dorénavant, c'est d'abord ma famille, le travail puis le football. Mais de vingt à quarante ans, j'ai été très extrême.

Une fois, à l'occasion d'une fête, ma deuxième femme avait enfilé une robe mauve. Je lui ai dit : - Si tu portes ça, je ne t'accompagne pas. Je le pensais vraiment. Elle est allée chercher un autre vêtement dans la garde-robe. "

Cette aversion pour le mauve du rival, le Beerschot, remonte à son enfance. " Quand l'Antwerp avait perdu et qu'en route pour l'école, le lendemain, j'apercevais un vélo mauve, je fonçais dessus. "

Il s'est calmé, affirme-t-il. Dans son living, il montre le sol et le puzzle en mousse de ses enfants. Il comporte quelques pièces mauves. " Il y a quelques années, ça m'aurait vraiment dérangé mais maintenant, je relativise. "

Deux minutes plus tard, il annonce quand même avec une certaine fierté que ses enfants n'utilisent pas de crayons mauves.

Des piques entre supporters

Stefan Heylen (40), un collègue de De Ridder, semble partager son dégoût du mauve. Il travaille sur la rive droite mais quand il n'y a pas de travail, il se rend sur le quai de De Ridder et y conduit des voitures à bord des cargos. " Mais je ne monte pas dans les autos mauves. Je m'occupe de celles qui sont à côté. "

Les travailleurs qui ont conduit une voiture sur un bateau sont ramenés en bus vers les autos qui sont encore à quai. De Ridder : " Après une victoire de l'Antwerp, j'aperçois parfois une écharpe rouge et blanc flotter à la fenêtre de ce bus.

On a collé des autocollants de l'Antwerp sur certains d'entre eux. On voit beaucoup moins de manifestations de ce genre en faveur du Beerschot. Une fois, il y avait une auto de seconde main sur le quai, avec un autocollant " Beerschot champion ".

Au lieu de la faire conduire à bord, j'ai demandé à un conducteur de chariot élévateur de la placer au-dessus d'un conteneur. Elle y est restée quelques jours. " Rires.

Partisans de l'Antwerp et du Beerschot se taquinent aussi sur le quai de Heylen, le 496. Heylen aide à charger et décharger tout ce qui ne va pas dans un conteneur. C'est un des métiers les plus pénibles physiquement. On traîne des poutrelles et des gigantesques rouleaux d'acier.

" Je suis généralement dans une équipe de huit personnes ", raconte Heylen. " Un collègue est supporter de l'Antwerp, mais notre patron, le foreman, préfère le Beerschot, comme trois autres collègues. Pendant le travail, nous nous lançons des piques.

Mon patron me demande régulièrement de préparer treize pièces. Mais treize, c'est l'ancien matricule du Beerschot. Donc, je ne le fais jamais. Je lui dis : - Tu as le choix : j'en apporte douze ou quatorze. La saison passée, quand le Beerschot Wilrijk a gagné le match-aller de la finale pour la montée, mon patron a pendu un drapeau mauve et blanc à la grue qui nous permet de charger les cargos. A l'issue du second match, il a pu le retirer. "

Le chagrin n'a pas de couleur

Les plaisanteries restent amicales, insiste Heylen. De Ridder opine. Il n'a assisté à une bagarre entre un supporter du Beerschot et un de l'Antwerp qu'une seule fois, sur un bateau. C'était une exception.

" Parfois, il y a vingt tonnes au-dessus de nos têtes. Nous n'avons donc absolument pas envie de nous mettre en danger, pas plus que de faire courir des risques aux collègues, même s'ils supportent le Beerschot ou Beveren. Sur les docks, nous sommes dockers avant d'être supporters. "

Heylen : " Nous devons pouvoir faire une confiance aveugle aux collègues. On peut parler de la rivalité des clubs de football, en rigoler, mais un moment donné, il faut la mettre de côté. "

Les accidents sont fréquents au port. Heylen : " Nous assistons au va-et-vient des ambulances, surtout lors du chargement de pièces détachées. " Il a été victime d'un accident récemment. Quelqu'un avait laissé une poutre en bois en équilibre instable. En roulant dessus, un chariot élévateur l'a catapultée contre les jambes d'Heylen.

Heureusement, les dégâts étaient limités. Ce genre d'accident est souvent beaucoup plus grave. De Ridder pense immédiatement à Patrick Huijbregts, qui est décédé en 2014 au terminal des autos, après qu'une camionnette avait percuté le bus dans lequel il se trouvait. Il avait 49 ans. Il était supporter du Beerschot. " Le chagrin n'a pas de couleur ", déclare Julien. Ses yeux se remplissent de larmes.

" Un accident portuaire peut vous coûter vos doigts, une jambe ou même la vie ", explique De Ridder. " Nous voulons tous gagner beaucoup d'argent tout en ayant envie de rentrer chez nous. Donc, la solidarité qui règne au port est très grande.

Du coup, entre supporters des différents camps, on peut très bien aller boire des chopes ensemble. Perso, je m'entends même mieux avec certains collègues partisans du Beerschot qu'avec certains dockers qui supportent l'Antwerp. "

Taeye USA !

Heylen opine. Il est conscient de ne pas avoir la même attitude envers les fans du Beerschot selon qu'il est au port ou en dehors. " Quand, dans ma rue, j'aperçois une voiture arborant le fanion du Beerschot, je m'énerve plus que quand je vois la même voiture au port. "

On ne rencontre pas que des supporters au port : il y a aussi d'anciens footballeurs. Comme Rudi Taeymans (51). Il a été une valeur sûre de la défense de l'Antwerp dans les années '80 et '90 et il a participé à la finale de C2 à Wembley.

" Sur les docks, on parle tout le temps de football ", sourit Taeymans. " Quand différentes équipes sont en train de charger un cargo et qu'on sait sur quel canal les hommes du Beerschot ont branché leurs walkies-talkies, on s'y connecte parfois pour crier : - Tais-toi, sale Rat ! Mais c'est un supporter du Beerschot qui m'a demandé le premier selfie ici au port. "

Taeymans aide normalement à charger et décharger de l'acier pour PSA Breakbulk. Il n'est donc pas très sollicité pour les photos car tout le personnel du terminal le connaît. " Mais quand je me rends à un autre site du port, mes collègues m'interpellent souvent. Ils crient : - Hey, Taeye USA ! "

Taeymans a reçu ce surnom en 1994. Certains trouvaient que Paul Van Himst, le sélectionneur, devait l'emmener au Mondial américain mais il avait préféré Pascal Renier, du Club Bruges.

Taeymans passe cette journée à décharger des bananes. Il est à bord et doit amener les palettes dans une cage, qui est alors évacuée par la grue. C'est une existence bien différente de celle qu'il a connue quand il était footballeur professionnel mais il ne se plaint pas. Il n'a pas perdu la nostalgie des matches de l'Antwerp, qu'il continue à suivre mais il semble avoir facilement pris congé du football professionnel.

" Sur le terrain, j'étais déjà un porteur d'eau. Je savais donc ce que travailler voulait dire. Naturellement, je menais une existence privilégiée mais elle était plus pénible qu'on ne le pense sur le plan mental. Ici, au port, quand j'ai un mauvais jour, je peux changer de boulot le lendemain alors qu'en football, il faut se concentrer et se motiver jour après jour et parfois trimer pour ne pas être écarté, en cas de blessure, par exemple. "

Solidarity forever

Autre différence, l'heure à laquelle il se lève. Il fait partie de la première équipe de la journée, de six heures à treize heures trente. De Ridder commence même ses contrôles de sécurité à cinq heures. Il saute du lit à quatre heures moins quart du matin, jour après jour. Il a l'habitude des nuits courtes.

" Quand j'étais encore bénévole à l'Antwerp, le club me demandait parfois d'aller chercher un nouveau joueur à l'aéroport, en pleine nuit. Heureusement pour moi, mon patron au port était également fan de l'Antwerp et il m'autorisait à commencer un peu plus tard. En échange, il voulait savoir qui était ce nouveau joueur. C'est ainsi que, parfois, le nom de ce footballeur paraissait dans le journal avant que le club l'ait présenté ! "

De Ridder ne tarit pas d'éloges sur la collégialité qui règne au port. " On ne la trouve nulle part ailleurs. Nous avons aussi une grande liberté. Nous pouvons choisir tous les jours le travail que nous voulons faire. Il est aussi possible de prendre une journée de congé. "

Chaque docker a un " journal " personnel qui mentionne ses temps de travail. Celui de De Ridder est bourré d'autocollants de l'Antwerp. De Ridder, Heylen et Taeymans sont particulièrement fiers de leur travail. Heylen : " Le port d'Anvers est crucial pour l'économie de toute la Belgique. Nous sommes donc fiers d'y apporter notre contribution. "

Ils ne considèrent pas le terme docker comme dénigrant, au contraire. On en veut pour preuve les maillots qu'ils ont entreposés dans leur armoire, au vestiaire, maillots conçus par un collègue. Devant, on lit : Proud to be a docker. Au dos : Solidarity Forever. Les maillots sont fabriqués dans différentes couleurs. Comme par hasard, une gamme est aux couleurs rouge et blanc.

Pendant leur travail, les dockers doivent porter des vêtements de sécurité orange fluo. Parfois, on peut apercevoir des supporters ainsi revêtus au Bosuil. De Ridder : " La deuxième pause se déroule de deux heures à neuf heures et demie. Parfois, quand le bateau est prêt, nous pouvons rentrer chez nous et toucher le salaire de toute une journée. Si le match débute à huit heures et que le bateau est prêt juste avant, certains dockers foncent au Bosuil comme ils sont, n'ayant pas le temps de se changer. "

Par Kristof De Ryck

Une tradition née quand le Bosuil était vide

Le Match de la communauté portuaire est une tradition au Bosuil. Elle est née il y a environ cinq ans, quand Gunther Hofmans dirigeait l'Antwerp. Grâce aux bons contacts de la direction d'alors avec Eddy Bruyninckx, le CEO du Port, celui-ci est devenu le sponsor du Bosuil. Une fois par saison, au départ, le club invitait les travailleurs et les sociétés actifs au port.

Les deux groupes ont pu bénéficier de tarifs avantageux et ça permettait du même coup de remplir les tribunes et les espaces VIP, alors moins remplis. L'actuelle direction a maintenu la tradition mais elle a supprimé les ristournes. Les tribunes sont de toute manière combles.

Dorénavant, il y deux matches de la communauté portuaire par an. Le premier de la saison était Waasland-Beveren-Antwerp. Le Port sponsorise aussi le Beerschot Wilrijk et Waasland-Beveren.

STEFAN HEYLEN (à gauche) : " La saison passée, mon patron a pendu un drapeau mauve et blanc à la grue avec laquelle nous chargeons les cargos. " RUDI TAEYMANS (au milieu), ex-joueur de l'Antwerp : " J'étais un porteur d'eau. Je savais déjà ce que signifiait le mot travailler. "' JULIEN DE RIDDER (à droite) : " Je m'entends mieux avec certains collègues supporters du Beerschot qu'avec certains dockers qui supportent l'Antwerp, comme moi. ", koen bauters
STEFAN HEYLEN (à gauche) : " La saison passée, mon patron a pendu un drapeau mauve et blanc à la grue avec laquelle nous chargeons les cargos. " RUDI TAEYMANS (au milieu), ex-joueur de l'Antwerp : " J'étais un porteur d'eau. Je savais déjà ce que signifiait le mot travailler. "' JULIEN DE RIDDER (à droite) : " Je m'entends mieux avec certains collègues supporters du Beerschot qu'avec certains dockers qui supportent l'Antwerp, comme moi. " © koen bauters
L'agenda de Julien De Ridder, bourré d'autocollants de l'Antwerp. " Mais maintenant, c'est d'abord ma famille, le travail et puis le football. ", koen bauters
L'agenda de Julien De Ridder, bourré d'autocollants de l'Antwerp. " Mais maintenant, c'est d'abord ma famille, le travail et puis le football. " © koen bauters
Rudi Taeymans à l'époque où il défendait encore les couleurs de l'Antwerp. Son opposant n'est autre que Gert Verheyen., belgaimage
Rudi Taeymans à l'époque où il défendait encore les couleurs de l'Antwerp. Son opposant n'est autre que Gert Verheyen. © belgaimage
Julien De Ridder (53) est clair : " Le port d'Anvers compte un peu moins de 7.000 travailleurs. On dénombre environ 2.500 supporters de l'Antwerp parmi eux, 1.500 du Beerschot Wilrijk et 500 à 1000 partisans de Waasland-Beveren. " Comment arrive-t-il à ces chiffres ? " Ce sont des estimations. Je travaille au port depuis treize ans, dans diverses fonctions et à différents postes. J'ai donc l'occasion de parler à beaucoup de gens. " Les estimations de De Ridder ne sont pas pas scientifiques. On peut difficilement le dire objectif, puisqu'il est président de la fédération des supporters de l'Antwerp depuis dix ans. Pourtant, dans les grandes lignes, son récit tient la route : le football est le principal sujet de conversation au port et le rouge et blanc sont les couleurs les plus populaires, même si tous les grands clubs qui entourent le port, comme le Beerschot Wilrijk et Waasland-Beveren, comptent pas mal de dockers parmi leurs adeptes. En revanche, l'Antwerp a été le premier club à utiliser la proximité du port pour organiser chaque saison un " Match de la communauté portuaire ". Quai 1333, c'est l'adresse professionnelle de De Ridder sur la rive gauche. Responsable de la sécurité, il surveille le chargement et le déchargement des bateaux qui transportent des voitures. De Ridder est un fervent adepte de l'Antwerp mais il ne porte jamais d'écharpe rouge et blanc. " Les couleurs du club doivent être dans votre coeur, pas sur vous. " Il n'en a pas moins fait tatouer au bas de son dos un énorme 1880, l'année de fondation du Great Old. Jadis, son amour et son engagement ont pris de telles proportions qu'ils ont hypothéqué sa vie familiale. En plus de son rôle à la fédération des supporters, il a dirigé pendant quinze ans le club de supporters ASC Classics. " À deux reprises, j'ai commis l'erreur de placer le football avant ma famille. Dorénavant, c'est d'abord ma famille, le travail puis le football. Mais de vingt à quarante ans, j'ai été très extrême. Une fois, à l'occasion d'une fête, ma deuxième femme avait enfilé une robe mauve. Je lui ai dit : - Si tu portes ça, je ne t'accompagne pas. Je le pensais vraiment. Elle est allée chercher un autre vêtement dans la garde-robe. " Cette aversion pour le mauve du rival, le Beerschot, remonte à son enfance. " Quand l'Antwerp avait perdu et qu'en route pour l'école, le lendemain, j'apercevais un vélo mauve, je fonçais dessus. " Il s'est calmé, affirme-t-il. Dans son living, il montre le sol et le puzzle en mousse de ses enfants. Il comporte quelques pièces mauves. " Il y a quelques années, ça m'aurait vraiment dérangé mais maintenant, je relativise. " Deux minutes plus tard, il annonce quand même avec une certaine fierté que ses enfants n'utilisent pas de crayons mauves. Stefan Heylen (40), un collègue de De Ridder, semble partager son dégoût du mauve. Il travaille sur la rive droite mais quand il n'y a pas de travail, il se rend sur le quai de De Ridder et y conduit des voitures à bord des cargos. " Mais je ne monte pas dans les autos mauves. Je m'occupe de celles qui sont à côté. " Les travailleurs qui ont conduit une voiture sur un bateau sont ramenés en bus vers les autos qui sont encore à quai. De Ridder : " Après une victoire de l'Antwerp, j'aperçois parfois une écharpe rouge et blanc flotter à la fenêtre de ce bus. On a collé des autocollants de l'Antwerp sur certains d'entre eux. On voit beaucoup moins de manifestations de ce genre en faveur du Beerschot. Une fois, il y avait une auto de seconde main sur le quai, avec un autocollant " Beerschot champion ". Au lieu de la faire conduire à bord, j'ai demandé à un conducteur de chariot élévateur de la placer au-dessus d'un conteneur. Elle y est restée quelques jours. " Rires. Partisans de l'Antwerp et du Beerschot se taquinent aussi sur le quai de Heylen, le 496. Heylen aide à charger et décharger tout ce qui ne va pas dans un conteneur. C'est un des métiers les plus pénibles physiquement. On traîne des poutrelles et des gigantesques rouleaux d'acier. " Je suis généralement dans une équipe de huit personnes ", raconte Heylen. " Un collègue est supporter de l'Antwerp, mais notre patron, le foreman, préfère le Beerschot, comme trois autres collègues. Pendant le travail, nous nous lançons des piques. Mon patron me demande régulièrement de préparer treize pièces. Mais treize, c'est l'ancien matricule du Beerschot. Donc, je ne le fais jamais. Je lui dis : - Tu as le choix : j'en apporte douze ou quatorze. La saison passée, quand le Beerschot Wilrijk a gagné le match-aller de la finale pour la montée, mon patron a pendu un drapeau mauve et blanc à la grue qui nous permet de charger les cargos. A l'issue du second match, il a pu le retirer. " Les plaisanteries restent amicales, insiste Heylen. De Ridder opine. Il n'a assisté à une bagarre entre un supporter du Beerschot et un de l'Antwerp qu'une seule fois, sur un bateau. C'était une exception. " Parfois, il y a vingt tonnes au-dessus de nos têtes. Nous n'avons donc absolument pas envie de nous mettre en danger, pas plus que de faire courir des risques aux collègues, même s'ils supportent le Beerschot ou Beveren. Sur les docks, nous sommes dockers avant d'être supporters. " Heylen : " Nous devons pouvoir faire une confiance aveugle aux collègues. On peut parler de la rivalité des clubs de football, en rigoler, mais un moment donné, il faut la mettre de côté. " Les accidents sont fréquents au port. Heylen : " Nous assistons au va-et-vient des ambulances, surtout lors du chargement de pièces détachées. " Il a été victime d'un accident récemment. Quelqu'un avait laissé une poutre en bois en équilibre instable. En roulant dessus, un chariot élévateur l'a catapultée contre les jambes d'Heylen. Heureusement, les dégâts étaient limités. Ce genre d'accident est souvent beaucoup plus grave. De Ridder pense immédiatement à Patrick Huijbregts, qui est décédé en 2014 au terminal des autos, après qu'une camionnette avait percuté le bus dans lequel il se trouvait. Il avait 49 ans. Il était supporter du Beerschot. " Le chagrin n'a pas de couleur ", déclare Julien. Ses yeux se remplissent de larmes. " Un accident portuaire peut vous coûter vos doigts, une jambe ou même la vie ", explique De Ridder. " Nous voulons tous gagner beaucoup d'argent tout en ayant envie de rentrer chez nous. Donc, la solidarité qui règne au port est très grande. Du coup, entre supporters des différents camps, on peut très bien aller boire des chopes ensemble. Perso, je m'entends même mieux avec certains collègues partisans du Beerschot qu'avec certains dockers qui supportent l'Antwerp. " Heylen opine. Il est conscient de ne pas avoir la même attitude envers les fans du Beerschot selon qu'il est au port ou en dehors. " Quand, dans ma rue, j'aperçois une voiture arborant le fanion du Beerschot, je m'énerve plus que quand je vois la même voiture au port. " On ne rencontre pas que des supporters au port : il y a aussi d'anciens footballeurs. Comme Rudi Taeymans (51). Il a été une valeur sûre de la défense de l'Antwerp dans les années '80 et '90 et il a participé à la finale de C2 à Wembley. " Sur les docks, on parle tout le temps de football ", sourit Taeymans. " Quand différentes équipes sont en train de charger un cargo et qu'on sait sur quel canal les hommes du Beerschot ont branché leurs walkies-talkies, on s'y connecte parfois pour crier : - Tais-toi, sale Rat ! Mais c'est un supporter du Beerschot qui m'a demandé le premier selfie ici au port. " Taeymans aide normalement à charger et décharger de l'acier pour PSA Breakbulk. Il n'est donc pas très sollicité pour les photos car tout le personnel du terminal le connaît. " Mais quand je me rends à un autre site du port, mes collègues m'interpellent souvent. Ils crient : - Hey, Taeye USA ! " Taeymans a reçu ce surnom en 1994. Certains trouvaient que Paul Van Himst, le sélectionneur, devait l'emmener au Mondial américain mais il avait préféré Pascal Renier, du Club Bruges. Taeymans passe cette journée à décharger des bananes. Il est à bord et doit amener les palettes dans une cage, qui est alors évacuée par la grue. C'est une existence bien différente de celle qu'il a connue quand il était footballeur professionnel mais il ne se plaint pas. Il n'a pas perdu la nostalgie des matches de l'Antwerp, qu'il continue à suivre mais il semble avoir facilement pris congé du football professionnel. " Sur le terrain, j'étais déjà un porteur d'eau. Je savais donc ce que travailler voulait dire. Naturellement, je menais une existence privilégiée mais elle était plus pénible qu'on ne le pense sur le plan mental. Ici, au port, quand j'ai un mauvais jour, je peux changer de boulot le lendemain alors qu'en football, il faut se concentrer et se motiver jour après jour et parfois trimer pour ne pas être écarté, en cas de blessure, par exemple. " Autre différence, l'heure à laquelle il se lève. Il fait partie de la première équipe de la journée, de six heures à treize heures trente. De Ridder commence même ses contrôles de sécurité à cinq heures. Il saute du lit à quatre heures moins quart du matin, jour après jour. Il a l'habitude des nuits courtes. " Quand j'étais encore bénévole à l'Antwerp, le club me demandait parfois d'aller chercher un nouveau joueur à l'aéroport, en pleine nuit. Heureusement pour moi, mon patron au port était également fan de l'Antwerp et il m'autorisait à commencer un peu plus tard. En échange, il voulait savoir qui était ce nouveau joueur. C'est ainsi que, parfois, le nom de ce footballeur paraissait dans le journal avant que le club l'ait présenté ! " De Ridder ne tarit pas d'éloges sur la collégialité qui règne au port. " On ne la trouve nulle part ailleurs. Nous avons aussi une grande liberté. Nous pouvons choisir tous les jours le travail que nous voulons faire. Il est aussi possible de prendre une journée de congé. " Chaque docker a un " journal " personnel qui mentionne ses temps de travail. Celui de De Ridder est bourré d'autocollants de l'Antwerp. De Ridder, Heylen et Taeymans sont particulièrement fiers de leur travail. Heylen : " Le port d'Anvers est crucial pour l'économie de toute la Belgique. Nous sommes donc fiers d'y apporter notre contribution. " Ils ne considèrent pas le terme docker comme dénigrant, au contraire. On en veut pour preuve les maillots qu'ils ont entreposés dans leur armoire, au vestiaire, maillots conçus par un collègue. Devant, on lit : Proud to be a docker. Au dos : Solidarity Forever. Les maillots sont fabriqués dans différentes couleurs. Comme par hasard, une gamme est aux couleurs rouge et blanc. Pendant leur travail, les dockers doivent porter des vêtements de sécurité orange fluo. Parfois, on peut apercevoir des supporters ainsi revêtus au Bosuil. De Ridder : " La deuxième pause se déroule de deux heures à neuf heures et demie. Parfois, quand le bateau est prêt, nous pouvons rentrer chez nous et toucher le salaire de toute une journée. Si le match débute à huit heures et que le bateau est prêt juste avant, certains dockers foncent au Bosuil comme ils sont, n'ayant pas le temps de se changer. "Par Kristof De Ryck