C'est l'histoire d'un petit club belge qui est subitement devenu un des meilleurs d'Europe, à la fin des années '70. C'est le récit de légendaires soirées de football, d'intense euphorie et d'un incroyable esprit d'équipe, mais aussi de grandes déceptions et de tragédies humaines. Ce temps ne reviendra sans doute jamais plus mais il reste ancré dans les mémoires de tous les supporters du Club. Car demandez-le à tous ceux qui sont assez âgés pour avoir connu les années Happel : c'était une fameuse époque !

C'est ainsi que débute le livre " De Happeljaren " de Wim Degrave. Ernst Happel a entraîné le Club Bruges de 1974 à 1978. L'équipe était composée, notamment, de Birger Jensen, Georges Leekens, Eddy Krieger, Jos Volders, René Vandereycken, Julien Cools, Ulrik le Fèvre, Raoul Lambert... Happel a été sacré champion de Belgique une troisième fois durant sa dernière saison avec les Blauw en Zwart, mais il a surtout atteint la finale de la C1 au terme d'une mémorable campagne.

Le Club Bruges avait alors successivement éliminé les Finlandais de KuPS, le Panathinaïkos et l'Atlético Madrid avant d'affronter la prestigieuse Juventus en demi-finale. Ci-dessous, un extrait du livre, qui décrit la route vers Wembley et le match lui-même.

Jos Volders, l'arroseur arrosé

Quelques jours après sa qualification en quart de finale de C1 contre l'Atlético Madrid, le Club dispute un match crucial contre le Standard, la seule équipe qui puisse encore le priver d'un troisième sacre consécutif. Le Club s'impose 1-0 à l'Olympia, au terme d'un match fantastique, et peut humer le titre. En déplacement au Lierse, quelques jours avant le match européen contre la Juventus, il coince. Malgré une excellente première mi-temps, le Club s'incline 3-1 face à Jan Ceulemans et Cie.

Durant ce match, Jos Volders ne supporte plus les dribbles ratés de son partenaire de flanc, Jan Sörensen. Volders : " Il perdait tous les ballons que je lui passais. Il essayait des trucs, il faisait passer le ballon entre ses jambes pour méduser son adversaire mais il échouait chaque fois. J'en avais marre de devoir constamment combler les brèches qu'il laissait et je lui ai crié : - Marmotte, réveille-toi !

Il est immédiatement allé se plaindre auprès d'Happel. Peu après, j'ai vu un réserviste se préparer. J'ai pensé : - Enfin ! Il va retirer Sörensen. Mais non, c'est moi qui suis allé prendre ma douche ! J'étais furieux et je suis rentré chez mes parents à Kwaadmechelen, sans dire un mot à quiconque. Il était convenu que j'y retourne mais Happel m'en a quand même voulu.

Le lundi matin, quand je me suis présenté pour partir à Turin, il m'a joyeusement annoncé que je n'étais pas du voyage et que je pouvais rentrer chez moi ! Heureusement, les autres joueurs ont pris ma défense. Fons Bastijns s'est adressé à Happel : - Si Jos reste à la maison, nous aussi ! Ça m'a évidemment fait chaud au coeur. Fons n'était pas une grande gueule, il était brave, timide, il n'aimait pas se mettre en avant mais il était un très bon joueur et un capitaine fantastique. Il ne se vantait pas auprès des journalistes mais il défendait bien son équipe.

Dos au mur, Happel a dû céder, de très mauvais gré. C'était la première fois qu'on remettait son autorité en cause. Il a fait faire un détour au car pour en sortir à Oostkamp, soi-disant parce qu'il avait oublié son passeport à la maison. "

Un hôtel turinois gardé jour et nuit

Le voyage à Turin n'est pas convivial du tout. En mars 1978, l'Italie tremble à cause des Brigades Rouges, une organisation terroriste qui a enlevé l'ancien ministre-président Aldo Moro quelques semaines plus tôt. Le 9 mai, la veille de la finale de Wembley, on allait retrouver son corps dans une Renault abandonnée. La Botte avait peur d'un attentat et Bruges aussi : le commissaire en chef était du voyage. Armé. Les agents d'un groupe d'intervention anti-terroriste surveillaient d'ailleurs l'hôtel des joueurs jour et nuit.

Concentration maximale avant la finale de la CE1 à Wembley, en 1978. On reconnaît l'entraîneur Ernst Happel et les joueurs Georges Leekens (à gauche) et Jan Sörensen., FIRMIN DE MAÎTRE
Concentration maximale avant la finale de la CE1 à Wembley, en 1978. On reconnaît l'entraîneur Ernst Happel et les joueurs Georges Leekens (à gauche) et Jan Sörensen. © FIRMIN DE MAÎTRE

Malgré tous ces problèmes extra-sportifs, le Club dispute un match très mature dans un Stadio Comunale comble. Il court tant et plus et il préserve longtemps le nul, notamment grâce à un René Vandereycken sublime. Malheureusement, un but tardif de Roberto Bettega entame l'espoir des Brugeois de disputer une nouvelle finale européenne, après la finale de la Coupe de l'UEFA en 1976.

René Vandereycken : " Ce match à la Juventus est celui qui me vient en tête en premier. J'ai eu beaucoup de liberté en première mi-temps et j'ai pu distribuer le jeu. Après la pause, subitement, Marco Tardelli m'a marqué. Il devait me couvrir, moi, un médian défensif ! "

Happel décide de jouer le tout pour le tout au match retour. Il aligne quatre attaquants. Georges Leekens : " Un 4-2-4 pur contre la Juventus. Happel avait toutes les audaces ! " Fons Bastijns ouvre rapidement la marque mais il il y a une mauvaise nouvelle : Raoul Lambert ne tient plus que par miracle. Pendant la mi-temps, Happel veut qu'on lui fasse une injection mais Lotte est épuisé et il déclare qu'il ne peut vraiment pas remonter sur le terrain. Bruges se rongera les sangs jusqu'à la fin des prolongations.

C'est encore René Vandereycken qui sauve la mise, cette fois en marquant un but. 2-0, la Juve est fuori. Jan Sörensen délivre la passe décisive d'un petit pont comme il en avait tant raté au Lierse. L'élimination de la Juventus est un exploit. Les journalistes italiens présents n'y comprennent rien. L'entraîneur de la Juventus, Giovanni Trapattoni, jure. Huit ans après l'élimination de l'AC Milan contre Feyenoord, Happel lui a de nouveau joué un sale tour.

Invasion flandrienne à Londres

Le football belge vit de grands moments : le même soir, Anderlecht se qualifie pour une finale européenne, grâce à deux victoires contre le FC Twente Enschede. Ce n'est pas un adversaire du calibre de la Juventus mais quand même. Quatre jours plus tard, le groupe britannique Queen joue son nouvel air à Forest-National : " We Are the Champions ". L'ambiance est bonne.

Le Club remporte son troisième titre en trois saisons sur le terrain de Lokeren. Quelques jours avant la finale de Wembley, il dispute la demi-finale de la coupe de Belgique à Charleroi. La soirée tourne au drame pour les supporters du Club : 3-1, après un très mauvais match. Julien Cools " Cette élimination nous a même valu une amende. 30.000 francs ( 750 euros, ndlr) chacun. Mais nous l'avons récupérée après Wembley. "

C'est le 10 mai. Bruges vit un véritable exode, en voiture, par bateau ou en avion. De fait, tous ceux qui parviennent à acheter un billet veulent assister au match le plus important de l'histoire du Club. Les supporters viennent de tous les coins de Flandre. Les employeurs reçoivent de nombreux certificats médicaux et même les écoles se vident. Ainsi, une classe de l'école libre de Roulers n'accueille que deux élèves. Les autres sont à Londres.

Ils sont plus de 20.000 à envahir la capitale anglaise. L'ambiance est détendue avant le match. Les supporters du Club fraternisent avec leurs homologues de Liverpool, à Trafalgar Square. On boit, on chante, on s'embrasse. Les joueurs sont tout aussi détendus. Ils ont fière allure quand ils arrivent sur la Tamise, en jetfoil ( un bateau propulsé par des jets d'eau, ndlr) .

La veille du match, ils assistent tous à la comédie musicale Jesus Christ Superstar. Ils ont même le coeur à rire quand, pour une fois, ils doivent attendre Happel, qui accorde une interview à un journaliste anglais. " Que raconte-t-il ? Il ne parle pas un mot d'anglais ", fait remarquer un joueur. Fou rire dans le car. C'est la BBC. La télévision. La radio, elle, a embauché un commentateur prestigieux pour l'occasion : Roger Davies va analyser la finale.

Lajos Kü, la surprise du chef

Outre Davies, un autre ancien joueur du Club est dans les tribunes : Henk Houwaart a rejoint les supporters brugeois. Houwaart : " J'entraînais alors le SK Roulers et j'avais promis à mes joueurs de les inviter tous à Londres si nous étions promus. Naturellement, nous avons été champions. Heureusement pour moi, seuls huit joueurs ont obtenu un congé de leur employeur. "

Liverpool est sur ses gardes. Les supporters sont conscients que deux ans plus tôt, ils sont passés par le chas de l'aiguille contre le FC Bruges, parfait inconnu. Liverpool avait battu les Blauw en Zwart 3-2 après avoir été menés 0-2 à Anfield. À domicile - la finale se disputait alors par aller-retour, le Club n'avait réussi qu'un nul 1-1.

Malheureusement, le Club Bruges affronte Liverpool au mauvais moment. Les Reds sont au grand complet alors que Bruges est quasiment en rupture de stock. Michel D'Hooghe, alors médecin du Club : " Nous avons dû faire des miracles à Londres pour obtenir onze joueurs. Paul Courant et Lambert étaient out, Krieger avait trois côtes fêlées... C'était le dernier match de la saison. L'équipe était sur les rotules. "

Le gardien réserve Leen Barth est également blessé. Il est remplacé par le jeune Hugo Pieters. Ça n'empêche pas Ernst Happel de réserver deux surprises à son adversaire. Malgré la volée de blessés, Jos Volders débute sur le banc. Dans l'entrejeu, à la surprise générale, il a titularisé Lajos Kü, un Hongrois parfaitement inconnu.

Kü est arrivé un an plus tôt en Belgique. Le Hongrois a fui le communisme. Officiellement, il devait aller chercher des chaussures Adidas en Serbie - un produit de luxe qui n'était pas encore disponible dans son pays - mais il a poursuivi son voyage, qui l'a mené à Courtrai. Il a passé un test au KV, sous les yeux de Michel Van Maele, qui s'y trouvait par hasard. Le bourgmestre de Bruges s'est empressé de lui proposer un contrat au Club.

Une vengeance d'Ernst Happel ?

Il ne peut toutefois pas jouer pour le Club : comme il a fui son pays, il est suspendu pour un an. En outre, il est le cinquième étranger du Club alors qu'en championnat, on ne peut en aligner que trois, à l'époque. Une semaine avant la finale de Wembley, Happel demande au secrétariat si Kü est enfin qualifié. C'est le cas. Il est titularisé en coupe contre Charleroi, grâce à la vague de forfaits, puis contre Liverpool.

Une envolée spectaculaire de Birger Jensen sur l'une des nombreuses tentatives des Reds., FERNAND PROOT
Une envolée spectaculaire de Birger Jensen sur l'une des nombreuses tentatives des Reds. © FERNAND PROOT

Ce match est retransmis en direct en Hongrie et les commentateurs refusent de prononcer le nom du " traître ". Ils ne parlent que du " médian " ou " du numéro dix ". Il faudra des années et la chute du Rideau de Fer pour que Kü soit réhabilité dans son pays.

Cools : " Tout le monde trouvait bizarre que Kü puisse subitement disputer un match aussi important mais Happel avait convoqué quelques joueurs et leur avait demandé qui devait jouer, de Kü ou de Bernard Verheecke. Nous avons choisi Kü à l'unanimité.

Nous le voyions à l'entraînement : il était fort, il conservait bien le ballon, il jouait dans un registre différent de Bernard. Nous étions convaincus que Kü pourrait nous être utile contre Liverpool. "

Jos Volders : " J'ai été surpris de ne pas être titularisé. J'étais en quelque sorte le dépanneur attitré de la défense. Je jouais aussi bien au centre qu'à droite ou à gauche et je pouvais aussi évoluer dans l'entrejeu, à la place de Kü.

Plus tard, j'ai d'ailleurs occupé ce poste pendant toute une saison. Je trouve donc étrange qu'il ait fallu choisir entre les seuls Verheecke et Kü. Happel voulait-il se venger de l'incident qui avait précédé la rencontre contre la Juventus ? Je n'en sais rien. "

Un envoi bourré d'effet

Privé de nombreux titulaires, le Club ne parvient pas à effrayer Liverpool ce soir-là. Ce sont les Anglais qui placent Birger Jensen sous pression. Le Danois paraît longtemps invincible. Jusqu'à l'heure de jeu : envoyé en profondeur, Kenny Dalglish le trompe sur un envoi bourré d'effet.

Le Club ne trouve guère de parade. Longtemps, c'est Kü qui constitue le seul danger dans le rectangle de Liverpool mais son heading manque de puissance et de précision. Tout en fin de match, Jan Simoen est le plus proche de l'égalisation mais, bien que le commentateur flamand Rik De Saedeleer pense un instant le 1-1 acquis, le ballon est détourné à même la ligne et le score reste fixé à 1-0.

Cette courte défaite prive notre pays d'une supercoupe 100 % belge entre le Club et Anderlecht, puisqu'au Parc des Princes, les Mauves se sont aisément imposés face à l'Austria Vienne. Un moment, il semble que le Club puisse participer à la coupe intercontinentale : Liverpool a déclaré forfait pour le match contre le champion d'Amérique du Sud. Malheureusement, Boca Juniors n'a pas envie d'affronter le finaliste perdant et le trophée 1978 ne sera pas remis.

Wim Degrave

Les années Happel

Le 10 mai 1978, le Club Bruges est devenu le premier - et le seul - club belge à disputer la finale de la Coupe d'Europe des Clubs champions, l'ancêtre de la Ligue des Champions. À l'occasion de ce 40e anniversaire, les protagonistes d'alors reviennent dans un nouveau livre sur ces grands moments, vécus sous la direction du légendaire entraîneur Ernst Happel, avec des témoignages et des anecdotes amusantes. " De Happeljaren " (les Années Happel, ndlr) est écrit par Wim Degrave en néerlandais. Publié par Lannoo, il compte 192 pages et coûte 24,99 euros.

La finale de 1978

Date : 12 mai 1978

Stade : Wembley Stadium, Londres

Spectateurs : 92.000

Arbitre : Charles Corver (NED)

Liverpool : Ray Clemence, Phil Neal, Alan Hansen, Phil Thompson, Emlyn Hughes, Jimmy Case (63e Steve Heighway), Terry McDermott, Graeme Souness, Ray Kennedy, Kenny Dalglish, David Fairclough

Coach : Bob Paisley

Club Bruges : Birger Jensen, Fons Bastijns, Eddy Krieger, Georges Leekens, Gino Maes (80e Jos Volders), Julien Cools, René Vandereycken, Daniël De Cubber, Lajos Kü (58e Dirk Sanders), Jan Simoen, Jan Sörensen

Coach : Ernst Happel

But : 1-0 Kenny Dalglish (64e)

Cartes jaunes : Jimmy Case (29e), René Vandereycken (35e)

C'est l'histoire d'un petit club belge qui est subitement devenu un des meilleurs d'Europe, à la fin des années '70. C'est le récit de légendaires soirées de football, d'intense euphorie et d'un incroyable esprit d'équipe, mais aussi de grandes déceptions et de tragédies humaines. Ce temps ne reviendra sans doute jamais plus mais il reste ancré dans les mémoires de tous les supporters du Club. Car demandez-le à tous ceux qui sont assez âgés pour avoir connu les années Happel : c'était une fameuse époque ! C'est ainsi que débute le livre " De Happeljaren " de Wim Degrave. Ernst Happel a entraîné le Club Bruges de 1974 à 1978. L'équipe était composée, notamment, de Birger Jensen, Georges Leekens, Eddy Krieger, Jos Volders, René Vandereycken, Julien Cools, Ulrik le Fèvre, Raoul Lambert... Happel a été sacré champion de Belgique une troisième fois durant sa dernière saison avec les Blauw en Zwart, mais il a surtout atteint la finale de la C1 au terme d'une mémorable campagne. Le Club Bruges avait alors successivement éliminé les Finlandais de KuPS, le Panathinaïkos et l'Atlético Madrid avant d'affronter la prestigieuse Juventus en demi-finale. Ci-dessous, un extrait du livre, qui décrit la route vers Wembley et le match lui-même. Quelques jours après sa qualification en quart de finale de C1 contre l'Atlético Madrid, le Club dispute un match crucial contre le Standard, la seule équipe qui puisse encore le priver d'un troisième sacre consécutif. Le Club s'impose 1-0 à l'Olympia, au terme d'un match fantastique, et peut humer le titre. En déplacement au Lierse, quelques jours avant le match européen contre la Juventus, il coince. Malgré une excellente première mi-temps, le Club s'incline 3-1 face à Jan Ceulemans et Cie. Durant ce match, Jos Volders ne supporte plus les dribbles ratés de son partenaire de flanc, Jan Sörensen. Volders : " Il perdait tous les ballons que je lui passais. Il essayait des trucs, il faisait passer le ballon entre ses jambes pour méduser son adversaire mais il échouait chaque fois. J'en avais marre de devoir constamment combler les brèches qu'il laissait et je lui ai crié : - Marmotte, réveille-toi ! Il est immédiatement allé se plaindre auprès d'Happel. Peu après, j'ai vu un réserviste se préparer. J'ai pensé : - Enfin ! Il va retirer Sörensen. Mais non, c'est moi qui suis allé prendre ma douche ! J'étais furieux et je suis rentré chez mes parents à Kwaadmechelen, sans dire un mot à quiconque. Il était convenu que j'y retourne mais Happel m'en a quand même voulu. Le lundi matin, quand je me suis présenté pour partir à Turin, il m'a joyeusement annoncé que je n'étais pas du voyage et que je pouvais rentrer chez moi ! Heureusement, les autres joueurs ont pris ma défense. Fons Bastijns s'est adressé à Happel : - Si Jos reste à la maison, nous aussi ! Ça m'a évidemment fait chaud au coeur. Fons n'était pas une grande gueule, il était brave, timide, il n'aimait pas se mettre en avant mais il était un très bon joueur et un capitaine fantastique. Il ne se vantait pas auprès des journalistes mais il défendait bien son équipe. Dos au mur, Happel a dû céder, de très mauvais gré. C'était la première fois qu'on remettait son autorité en cause. Il a fait faire un détour au car pour en sortir à Oostkamp, soi-disant parce qu'il avait oublié son passeport à la maison. " Le voyage à Turin n'est pas convivial du tout. En mars 1978, l'Italie tremble à cause des Brigades Rouges, une organisation terroriste qui a enlevé l'ancien ministre-président Aldo Moro quelques semaines plus tôt. Le 9 mai, la veille de la finale de Wembley, on allait retrouver son corps dans une Renault abandonnée. La Botte avait peur d'un attentat et Bruges aussi : le commissaire en chef était du voyage. Armé. Les agents d'un groupe d'intervention anti-terroriste surveillaient d'ailleurs l'hôtel des joueurs jour et nuit. Malgré tous ces problèmes extra-sportifs, le Club dispute un match très mature dans un Stadio Comunale comble. Il court tant et plus et il préserve longtemps le nul, notamment grâce à un René Vandereycken sublime. Malheureusement, un but tardif de Roberto Bettega entame l'espoir des Brugeois de disputer une nouvelle finale européenne, après la finale de la Coupe de l'UEFA en 1976. René Vandereycken : " Ce match à la Juventus est celui qui me vient en tête en premier. J'ai eu beaucoup de liberté en première mi-temps et j'ai pu distribuer le jeu. Après la pause, subitement, Marco Tardelli m'a marqué. Il devait me couvrir, moi, un médian défensif ! " Happel décide de jouer le tout pour le tout au match retour. Il aligne quatre attaquants. Georges Leekens : " Un 4-2-4 pur contre la Juventus. Happel avait toutes les audaces ! " Fons Bastijns ouvre rapidement la marque mais il il y a une mauvaise nouvelle : Raoul Lambert ne tient plus que par miracle. Pendant la mi-temps, Happel veut qu'on lui fasse une injection mais Lotte est épuisé et il déclare qu'il ne peut vraiment pas remonter sur le terrain. Bruges se rongera les sangs jusqu'à la fin des prolongations. C'est encore René Vandereycken qui sauve la mise, cette fois en marquant un but. 2-0, la Juve est fuori. Jan Sörensen délivre la passe décisive d'un petit pont comme il en avait tant raté au Lierse. L'élimination de la Juventus est un exploit. Les journalistes italiens présents n'y comprennent rien. L'entraîneur de la Juventus, Giovanni Trapattoni, jure. Huit ans après l'élimination de l'AC Milan contre Feyenoord, Happel lui a de nouveau joué un sale tour. Le football belge vit de grands moments : le même soir, Anderlecht se qualifie pour une finale européenne, grâce à deux victoires contre le FC Twente Enschede. Ce n'est pas un adversaire du calibre de la Juventus mais quand même. Quatre jours plus tard, le groupe britannique Queen joue son nouvel air à Forest-National : " We Are the Champions ". L'ambiance est bonne. Le Club remporte son troisième titre en trois saisons sur le terrain de Lokeren. Quelques jours avant la finale de Wembley, il dispute la demi-finale de la coupe de Belgique à Charleroi. La soirée tourne au drame pour les supporters du Club : 3-1, après un très mauvais match. Julien Cools " Cette élimination nous a même valu une amende. 30.000 francs ( 750 euros, ndlr) chacun. Mais nous l'avons récupérée après Wembley. " C'est le 10 mai. Bruges vit un véritable exode, en voiture, par bateau ou en avion. De fait, tous ceux qui parviennent à acheter un billet veulent assister au match le plus important de l'histoire du Club. Les supporters viennent de tous les coins de Flandre. Les employeurs reçoivent de nombreux certificats médicaux et même les écoles se vident. Ainsi, une classe de l'école libre de Roulers n'accueille que deux élèves. Les autres sont à Londres. Ils sont plus de 20.000 à envahir la capitale anglaise. L'ambiance est détendue avant le match. Les supporters du Club fraternisent avec leurs homologues de Liverpool, à Trafalgar Square. On boit, on chante, on s'embrasse. Les joueurs sont tout aussi détendus. Ils ont fière allure quand ils arrivent sur la Tamise, en jetfoil ( un bateau propulsé par des jets d'eau, ndlr) .La veille du match, ils assistent tous à la comédie musicale Jesus Christ Superstar. Ils ont même le coeur à rire quand, pour une fois, ils doivent attendre Happel, qui accorde une interview à un journaliste anglais. " Que raconte-t-il ? Il ne parle pas un mot d'anglais ", fait remarquer un joueur. Fou rire dans le car. C'est la BBC. La télévision. La radio, elle, a embauché un commentateur prestigieux pour l'occasion : Roger Davies va analyser la finale. Outre Davies, un autre ancien joueur du Club est dans les tribunes : Henk Houwaart a rejoint les supporters brugeois. Houwaart : " J'entraînais alors le SK Roulers et j'avais promis à mes joueurs de les inviter tous à Londres si nous étions promus. Naturellement, nous avons été champions. Heureusement pour moi, seuls huit joueurs ont obtenu un congé de leur employeur. " Liverpool est sur ses gardes. Les supporters sont conscients que deux ans plus tôt, ils sont passés par le chas de l'aiguille contre le FC Bruges, parfait inconnu. Liverpool avait battu les Blauw en Zwart 3-2 après avoir été menés 0-2 à Anfield. À domicile - la finale se disputait alors par aller-retour, le Club n'avait réussi qu'un nul 1-1. Malheureusement, le Club Bruges affronte Liverpool au mauvais moment. Les Reds sont au grand complet alors que Bruges est quasiment en rupture de stock. Michel D'Hooghe, alors médecin du Club : " Nous avons dû faire des miracles à Londres pour obtenir onze joueurs. Paul Courant et Lambert étaient out, Krieger avait trois côtes fêlées... C'était le dernier match de la saison. L'équipe était sur les rotules. " Le gardien réserve Leen Barth est également blessé. Il est remplacé par le jeune Hugo Pieters. Ça n'empêche pas Ernst Happel de réserver deux surprises à son adversaire. Malgré la volée de blessés, Jos Volders débute sur le banc. Dans l'entrejeu, à la surprise générale, il a titularisé Lajos Kü, un Hongrois parfaitement inconnu. Kü est arrivé un an plus tôt en Belgique. Le Hongrois a fui le communisme. Officiellement, il devait aller chercher des chaussures Adidas en Serbie - un produit de luxe qui n'était pas encore disponible dans son pays - mais il a poursuivi son voyage, qui l'a mené à Courtrai. Il a passé un test au KV, sous les yeux de Michel Van Maele, qui s'y trouvait par hasard. Le bourgmestre de Bruges s'est empressé de lui proposer un contrat au Club. Il ne peut toutefois pas jouer pour le Club : comme il a fui son pays, il est suspendu pour un an. En outre, il est le cinquième étranger du Club alors qu'en championnat, on ne peut en aligner que trois, à l'époque. Une semaine avant la finale de Wembley, Happel demande au secrétariat si Kü est enfin qualifié. C'est le cas. Il est titularisé en coupe contre Charleroi, grâce à la vague de forfaits, puis contre Liverpool. Ce match est retransmis en direct en Hongrie et les commentateurs refusent de prononcer le nom du " traître ". Ils ne parlent que du " médian " ou " du numéro dix ". Il faudra des années et la chute du Rideau de Fer pour que Kü soit réhabilité dans son pays. Cools : " Tout le monde trouvait bizarre que Kü puisse subitement disputer un match aussi important mais Happel avait convoqué quelques joueurs et leur avait demandé qui devait jouer, de Kü ou de Bernard Verheecke. Nous avons choisi Kü à l'unanimité. Nous le voyions à l'entraînement : il était fort, il conservait bien le ballon, il jouait dans un registre différent de Bernard. Nous étions convaincus que Kü pourrait nous être utile contre Liverpool. " Jos Volders : " J'ai été surpris de ne pas être titularisé. J'étais en quelque sorte le dépanneur attitré de la défense. Je jouais aussi bien au centre qu'à droite ou à gauche et je pouvais aussi évoluer dans l'entrejeu, à la place de Kü. Plus tard, j'ai d'ailleurs occupé ce poste pendant toute une saison. Je trouve donc étrange qu'il ait fallu choisir entre les seuls Verheecke et Kü. Happel voulait-il se venger de l'incident qui avait précédé la rencontre contre la Juventus ? Je n'en sais rien. " Privé de nombreux titulaires, le Club ne parvient pas à effrayer Liverpool ce soir-là. Ce sont les Anglais qui placent Birger Jensen sous pression. Le Danois paraît longtemps invincible. Jusqu'à l'heure de jeu : envoyé en profondeur, Kenny Dalglish le trompe sur un envoi bourré d'effet. Le Club ne trouve guère de parade. Longtemps, c'est Kü qui constitue le seul danger dans le rectangle de Liverpool mais son heading manque de puissance et de précision. Tout en fin de match, Jan Simoen est le plus proche de l'égalisation mais, bien que le commentateur flamand Rik De Saedeleer pense un instant le 1-1 acquis, le ballon est détourné à même la ligne et le score reste fixé à 1-0. Cette courte défaite prive notre pays d'une supercoupe 100 % belge entre le Club et Anderlecht, puisqu'au Parc des Princes, les Mauves se sont aisément imposés face à l'Austria Vienne. Un moment, il semble que le Club puisse participer à la coupe intercontinentale : Liverpool a déclaré forfait pour le match contre le champion d'Amérique du Sud. Malheureusement, Boca Juniors n'a pas envie d'affronter le finaliste perdant et le trophée 1978 ne sera pas remis. Wim Degrave