Les rues d'Affligem, où se garer sur la chaussée est visiblement une habitude, semblent trop étroites pour accueillir le flux continu de voitures qui se dirigent vers De Montil, un espace dédié à l'accueil de conférences à quelques minutes de la capitale. Ils sont plus de 600 à avoir fait le déplacement pour valider quatre précieux points pour le recyclage de leur licence d'entraîneur UEFA. Une telle foule rassemblée à 75 euros la séance témoigne inévitablement de la présence d'un intervenant prestigieux, surtout quand on croise les mines matinales de Michel Preud'homme, Francky Dury, Ivan Leko, Nicolas Frutos, José Riga ou Georges Leekens, éparpillés autour d'un café ou d'un jus de fruits dans la salle de réception.
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Les rues d'Affligem, où se garer sur la chaussée est visiblement une habitude, semblent trop étroites pour accueillir le flux continu de voitures qui se dirigent vers De Montil, un espace dédié à l'accueil de conférences à quelques minutes de la capitale. Ils sont plus de 600 à avoir fait le déplacement pour valider quatre précieux points pour le recyclage de leur licence d'entraîneur UEFA. Une telle foule rassemblée à 75 euros la séance témoigne inévitablement de la présence d'un intervenant prestigieux, surtout quand on croise les mines matinales de Michel Preud'homme, Francky Dury, Ivan Leko, Nicolas Frutos, José Riga ou Georges Leekens, éparpillés autour d'un café ou d'un jus de fruits dans la salle de réception. Quelques minutes et mètres plus loin, Marcelo Bielsa prend la parole. Celui que le football surnomme El Loco, et que Carl Huybrechts, maître de cérémonie du jour, présente comme " un visionnaire du football ",entame son monologue. Il porte un training, un pull trop grand et des baskets, tenue apparemment indispensable pour arpenter la scène de long en large, les yeux presque invariablement attirés vers le sol, pendant toute la durée de son intervention. L'Argentin n'est pas là pour paraître, mais pour parler. D'un problème, d'abord : " Le monde du football a besoin de joueurs en quantité. Il déborde d'argent, mais il manque de joueurs. " D'une question, ensuite : " Comment nait un joueur de football ? " La réponse n'est pas simple. D'ailleurs, elle durera deux heures. " Il n'y a pas de grands joueurs sans génétique ", entame Bielsa. " La formation naturelle, c'est la meilleure des formations, parce qu'elle permet aux joueurs de trouver des réponses aux problèmes posés par le jeu en jouant. Mais cette formule est devenue inapplicable au monde actuel, parce que la passion du football est confrontée à d'autres passions, et donc trop peu exploitée en temps pour développer ce patrimoine génétique. Et puis, en ville, les espaces dédiés au football sont trop rares. " El Loco pointe ensuite du doigt une formation trop souvent placée aux mains d'anciens joueurs, " produits d'une formation différente de celles qu'ils doivent enseigner. " C'est l'heure d'avancer sa théorie, basée sur l'analyse minutieuse, presque maladive, de milliers de matches de football : " Le talent, c'est construire des solutions aux problèmes posés par le jeu. Mais dans le football d'élite, 80 % des joueurs n'ont pas de talent. Ces joueurs-là, ils veulent voir des actions résolues par les joueurs de talent. C'est comme ça qu'ils incorporent des choses qu'ils ne savent pas imaginer eux-mêmes. Le football a besoin de ces idoles, car c'est l'idole qui permet l'imitation. " Bielsa lève le voile, partiellement, sur le squelette de son programme de formation. Il le divise en deux blocs, de cinq ans chacun : de huit à treize ans, puis de treize à dix-huit. Chaque année dure réellement neuf mois, puisque le futur coach de Lille exclut les vacances et la préparation de l'équation. Il reste donc 36 semaines qui, à raison de quatre séances hebdomadaires, offrent au formateur 720 entraînements dans un cycle de cinq ans. " Il faut un programme qui articule tout ce qui va s'enseigner. Il faut une cohérence entre la séance numéro 1 et la 720. C'est important, surtout parce qu'il ne faut pas que des choses ne soient pas enseignées. " L'autopsie du football se poursuit. Bielsa parle de chaque mouvement du footballeur avec la froide minutie d'un médecin légiste qui expose ses conclusions : " Il faut enseigner tous les gestes techniques, même ceux pour récupérer le ballon. J'ai mis au point 170 exercices, qui représentent tout le football. Par exemple, il existe cinq façons de se démarquer. Pas plus. Dit comme ça, cela peut passer pour de la prétention, mais je l'ai simplement étudié. " Qui oserait mettre en doute la parole d'un homme dont la bibliothèque mentale compile 50.000 matches, disséqués au cours des 25 dernières années ? " Pour récupérer le ballon, il existe 26 gestes. Je constate l'existence de chacun, et puis je crée un exercice pour l'enseigner. Donc, pour la récupération, il faut créer 26 exercices différents, qui doivent s'inscrire dans les cinq ans du bloc de formation. " La suite de la séance rend les diapositives, déroulées par le fidèle adjoint Diego Reyes, indispensables. Bielsa y révèle les vidéos de certains entraînements de l'OM, où le coach enseigne à ses troupes les cinq façons de se démarquer. Il insiste sur l'importance d'un contact visuel entre les joueurs, préalable à la passe, et sur un mouvement préalable qui doit envoyer l'adversaire sur une fausse piste. " Être entraîneur, ce n'est pas seulement distinguer les problèmes, mais aussi proposer des solutions qui les résolvent ", poursuit El Loco, avant d'ajouter quelques précisions sur ses séances : " Il faut que le joueur maîtrise le temps de l'action, en plaçant son changement de rythme au bon moment. Il ne doit pas faire un exercice, mais reproduire une action de jeu. C'est pour ça que j'essaie que mes séances ne durent pas plus de 50 minutes. Je prépare quinze exercices, et je consacre plus ou moins trois minutes à chacun d'entre eux. Avec des footballeurs professionnels, je fais toujours les exercices une seule fois. C'est le défi pour un joueur professionnel parce qu'en match, tu n'as qu'une seule chance. " Marcelo Bielsa se penche également sur l'avenir d'un football qui évolue sans cesse : " Les espaces se réduisent toujours. J'ai regardé Lazio-Juve, et le terrain faisait seulement 20 mètres sur 60. L'espace entre les lignes n'existe plus. Le seul qui grandit, c'est celui entre la ligne défensive et le gardien. " " L'espace se réduit à cause de nous ", enchaîne l'entraîneur argentin, " parce que le plus important devrait être d'apprendre à trouver des solutions, pas à poser des problèmes. " Vient alors le thème de la passe, très chère aux yeux du Loco. Parce que " le dribble est la chose la plus importante du football pour éliminer un adversaire, mais il ne peut pas s'enseigner. " La passe, donc. " On réduit le terrain en demandant toujours le ballon dans les pieds ", affirme Bielsa, devant un auditoire silencieux, au sein duquel les casques de traduction simultanées privent les étudiants d'un jour de toute possibilité de dialogue. " Il faut que la balle passe dans les intervalles. D'abord entre l'attaque et le milieu de l'adversaire, pour ensuite arriver entre son milieu et sa défense, là où il y a toujours du danger. Une passe doit toujours passer entre deux adversaires, pour perforer les lignes. " " La passe, c'est la solution à énormément de problèmes de jeu. Le jeu créatif exige une circulation de balle rapide, pour empêcher les joueurs adverses de couvrir la zone dans laquelle on veut passer. L'important, c'est de casser la ligne qui unit deux rivaux, même si c'est avec une passe horizontale. Quand le bloc défensif adverse tente d'attirer le jeu sur un couloir, pour réduire l'espace et empêcher qu'il y ait encore quelque chose dans le couloir opposé, il faut faire tenter de l'éviter en faisant des passes en profondeur depuis l'axe du terrain. Le problème, c'est que pour donner cette passe, il faut une circulation préparatoire dans l'axe, face à la pression de l'adversaire. Et aujourd'hui, cette passe-là, personne ne veut la faire. Parce qu'il y a trop de risques de perdre le ballon. " La solution, Marcelo la connaît déjà. Face à l'organisation rigoureuse de l'adversaire, El Loco parle du troisième homme, qu'il présente comme " le futur du football " : " Il faut se démarquer pour celui qui va recevoir la passe, et devenir le troisième homme. Aujourd'hui, tout le monde se démarque pour donner une solution au joueur qui va faire la passe, mais pas pour celui qui va la recevoir. Pourtant, c'est impossible à défendre. C'est l'arme la moins développée dans le football, alors que c'est celle qui offre le plus de possibilités pour le jeu offensif, parce que c'est impossible pour l'adversaire de la détecter. " Un football construit autour de la passe, dans un pays qui a choisi d'installer un Espagnol à la tête de sa sélection nationale. La boucle est bouclée, et c'est Kris Van Der Haegen, responsable de l'École fédérale des entraîneurs, qui s'offre le mot de la fin. Il souligne l'initiative prise par Emilio Ferrera, à la base de la venue de Bielsa en Belgique, et offre au Loco un maillot des Diables floqué à son nom. " Ce que nous voulons, ce sont des entraîneurs offensifs ", affirme Van Der Haegen à l'assemblée. " Je pense qu'aujourd'hui, nous avons vu que le plus important était de se mettre dans la tête des joueurs. Et nos coaches doivent être des protagonistes. L'adversaire pose des problèmes, et le coach doit trouver des solutions. " Marcelo Bielsa, lui, s'éclipse discrètement, sous les applaudissements nourris d'une assemblée à la fois séduite par le discours et frustrée par une recette dévoilée avec trop de parcimonie. Pouvait-il vraiment en être autrement ? Le jour où les créateurs du Coca-Cola dévoileront ses ingrédients et sa recette, plus personne ne sera prêt à mettre autant d'argent dans une simple boisson. Et pour El Loco, deux heures de conférence se facturent sans doute bien plus cher qu'une bouteille qui pétille. Assez pour l'inciter à garder quelques secrets.