Le football est fait de sentences parfois contradictoires. Celles qui se répètent au coin d'un bar, une bière à la main et de la conviction au bout des yeux. " Pour gagner des titres, il te faut un grand gardien et un grand attaquant ", entend-on souvent en refrain légèrement alcoolisé. Pourtant, l'histoire récente du palmarès national semble raconter que les titres belges se récoltent avec de grands ailiers.

La saison dernière, Bruges a bégayé lorsqu'il a fallu se passer d'Anthony Limbombe dans le sprint final, alors que les Rouches déboulaient dans son sillage grâce aux prouesses individuelles de Junior Edmilson et Mehdi Carcela.

Douze mois plus tôt, les Brugeois avaient probablement fait une croix sur le titre dès le coup d'envoi de play-offs entamés sans José Izquierdo, grand artisan du sacre des hommes de Michel Preud'homme au printemps 2016.

Les Gantois d'Hein Vanhaezebrouck auraient-ils transformé leur merveilleuse saison en titre national sans l'arrivée providentielle de Moses Simon au mois de janvier ?

C'est également quand Besnik Hasi l'a installé sur un flanc que Dennis Praet a pris l'envergure d'un Soulier d'or, un an après que Thorgan Hazard et Maxime Lestienne se furent disputé la célèbre chaussure dorée depuis les ailes de Zulte Waregem et de Bruges.

En play-offs, là où les espaces se réduisent plus que jamais et où les occasions se raréfient au fur et à mesure que les matches avancent, ceux qui savent créer le danger à partir de rien ou obliger deux adversaires à se focaliser sur eux partent généralement du couloir.

L'accordéon de Cruijff

Au moment de parler de football avec Xavi autour d'une pelouse catalane, Johan Cruijff aimait évoquer l'accordéon. Aussi fertile pour inventer des métaphores que des occasions de but, la légende du football néerlandais voyait dans l'instrument des bals populaires la parfaite représentation d'une équipe qui devait être la plus compacte possible en perte de balle, avant de s'élargir au maximum dès le retour de la possession.

Flirtant avec un public dont ils étaient souvent les plus proches, progressant le long de la ligne blanche tels des funambules juchés sur crampons, les ailiers pouvaient alors commencer leur solo. Selon les dogmes du Hollandais volant, ils ne devaient jamais défendre, pour se concentrer au mieux sur le déséquilibre permanent de l'arrière-garde adverse.

S'extraire de cette tenaille formée par la ligne blanche et le défenseur, se laisser pousser par le public pour s'envoler vers une occasion de but. " Pour un ailier, l'important c'est d'essayer d'être inventif. Il faut faire quelque chose de différent pour surprendre le défenseur, et créer une opportunité de but ", explique Angel Di Maria à FourFourTwo au moment de définir son rôle dans le couloir.

La mission est forcément spectaculaire. C'est d'ailleurs le long de la craie que Stanley Matthews, le premier Ballon d'or de l'histoire du jeu, a écrit les plus belles pages de sa carrière. De l'autre côté de l'Atlantique, le Brésil de Pelé pouvait compter sur les déhanchés insaisissables de Garrincha, sans doute le meilleur écuyer de l'Histoire au service de Sa Majesté du jeu auriverde.

Surnommé Alegria do Povo ( "la joie du peuple "), l'ailier droit de la Canarinha avait aussi son équivalent gaucher au pays. Confronté au talent hors norme de Canhoteiro, ce Garrincha du flanc gauche, alors qu'il entraînait São Paulo, l'entraîneur hongrois Bela Guttmann aurait déclaré : " la tactique, c'est pour tout le monde, sauf pour lui. "

L'histoire récente du palmarès national semble raconter que les titres belges se récoltent avec de grands ailiers.

Un soliste au milieu de l'orchestre

L'ailier a donc un statut à part. Un rôle de soliste au milieu d'un orchestre. " Il y a les joueurs qui contrôlent le jeu et ceux qui créent le chaos ", distingue Pep Guardiola dans l'ouvrage La Metamórfosis qui lui est consacré. " Ceux-là suivent leur instinct et leur talent, ils sont au-dessus de ce qu'il se passe sur le terrain. On a besoin d'eux dans les vingt derniers mètres. Là, ils peuvent créer absolument tout. L'entraîneur ne peut pas les contrôler. "

Puisque le dribble ne se coache pas, l'entraîneur doit donc se contenter de tout faire pour créer sa possibilité. Chez les Citizens, Guardiola a réveillé l'histoire de l'ailier collé à la ligne de touche, longtemps enfouie dans une évolution footballistique qui envoyait de plus en plus souvent le joueur de flanc vers l'axe du terrain.

Déjà à l'aube de la tactique footballistique, l'inventeur auto-proclamé du fameux W-M Herbert Chapman préfaçait le futur du jeu : " Je ne comprends pas pourquoi on veut faire courir les ailiers le long de la ligne. Ils centrent juste devant le gardien, la où les chances de l'attaquant face aux défenseurs sont de l'ordre d'un 9 contre 1. "

Alors que les ailiers s'invitaient de plus en plus à l'intérieur du jeu, libérant le couloir pour les arrières latéraux, Guardiola a dompté le football allemand, puis l'anglais en isolant d'abord Kingsley Coman et Douglas Costa, puis Leroy Sané et Raheem Sterling passer de longues minutes à attendre le ballon au pied des tribunes, contre la ligne, jusqu'au moment fatidique.

Leandro Trossard, le winger du Racing face à Omer Govea lors d'Antwerp-Genk., BELGAIMAGE
Leandro Trossard, le winger du Racing face à Omer Govea lors d'Antwerp-Genk. © BELGAIMAGE

" Dans mon modèle de jeu, un ailier doit passer beaucoup de temps tout seul, sur un flanc, presque sans bouger ", précise le coach catalan. " Comme un gardien qui peut passer quarante minutes sans toucher un ballon puis, soudain, doit faire une intervention quasi miraculeuse. "

Obligé de dribbler

Parce qu'au fil du temps, l'exploit individuel est devenu aussi rare que l'espace à disposition de l'artiste. Impossible, dans le football du XXIe siècle, de bénéficier d'une rampe de lancement comme pouvaient la connaître Matthews ou Garrincha, prenant leur élan à leur guise pour slalomer au milieu des défenseurs adverses.

" Le niveau physique s'est tellement amélioré qu'aujourd'hui, dribbler un défenseur est presque devenu impossible ", explique Xavi à El País. Les dribbleurs des couloirs, là où se trouvent encore les rares espaces, sont donc une espèce à posséder absolument, et leur développement est l'une des clés de la formation footballistique de ce début de siècle.

" Aujourd'hui, il n'y a plus d'enfants qui jouent dans la rue, parce que les voitures sont trop nombreuses et que les villes grandissent ", explique Ricardo Damas au coeur des pages de The European Game. Coach des jeunes au Sporting, à Lisbonne, il travaille dans la pépinière à ailiers la plus prolifique du Vieux Continent.

Et livre quelques clés : " Si, au cours d'un match, un gamin se retrouve en un-contre-un, il devra dribbler, c'est une règle d'or chez nous. Nos joueurs savent qu'ils ont toujours le droit de dribbler. " Un principe majeur chez les Lions lisboètes, en contradiction avec ce qui se fait dans de nombreux centres de formation de renom.

" Dans les académies néerlandaises, on enseigne que le football doit être un jeu collectif. On a banni le dribble du jeu hollandais ", déplore l'écrivain Simon Kuper dans les colonnes du quotidien suisse Le Temps, au moment d'évoquer le déclin de l'ailier batave. Chez les Oranje, certains racontent même qu'il faut échapper à la dictature de la pensée footballistique des centres de formation pour devenir un dribbleur de haut vol.

Joueurs de rue

C'est un peu comme si le parcours du dribbleur professionnel ne pouvait naître que dans des conditions atypiques. Voire extrêmes. De quoi rappeler les mots de Richard Williams, père des soeurs Venus et Serena qui avait forcé sa femme et ses filles à quitter leur vie confortable à Long Beach pour s'installer à Compton, quartier agité de Los Angeles qui rimait avec criminalité, trafic de drogue et pauvreté.

Une façon extrême de programmer ses championnes en herbe : " Ce qui m'a amené à Compton, c'était ma conviction que les plus grands champions viennent du Ghetto. J'avais étudié des succès sportifs comme celui de Mohamed Ali. Je savais d'où il venait. "

En Pro League, rares sont les prédateurs des couloirs à avoir été apprivoisés par les conventions d'une Académie nationale. Il y a bien Leandro Trossard, biberonné aux dribbles sur les pelouses de Genk, mais le Diable rouge fait figure d'exception en comparaison avec les racines africaines de Moussa Djenepo, Emmanuel Dennis ou Krepin Diatta ou la jeunesse de Mehdi Carcela (Droixhe), Paul-José Mpoku (Verviers) et Yannick Bolasie (Londres). Autant de profils façonnés hors des schémas théorisés par les meilleures académies d'Europe.

" Notre but, c'est simplement de les laisser jouer ", explique ainsi Ricardo Damas pour justifier les matches qui se déroulent librement et sans consignes sur certaines pelouses du centre d'entraînement du Sporting. " Nous leur laissons beaucoup de temps libre. Comme ils n'ont plus de rue où jouer, c'est à nous de recréer ce type de football. On y trouve moins de structures, moins de règles et plus de jeu. "

Un instant de magie

C'est la principale difficulté des formateurs, tous en quête de ces dribbleurs qui déséquilibrent des défenses et gagnent des matches : créer des conventions pour former des joueurs non-conventionnels.

Sur des territoires de mieux en mieux quadrillés par les recruteurs, où les talents échappent rarement à l'oeil des centres de formation, rares sont ceux à qui on laisse encore le temps et l'opportunité de goûter à ce football de rue qui aiguise l'instinct du dribble.

Leur présence reste pourtant indispensable, principalement dans les matches de haut niveau qui se succèdent sur la route du titre en play-offs 1. Là, ce sont généralement trois types d'actions qui font la différence : les coups de pied arrêtés, les contre-attaques, et les exploits individuels au coin de la surface adverse.

Qu'il soit plutôt meneur de jeu, sprinteur ou finisseur, l'ailier sera invité à briller dans tous les registres. En provoquant une faute au bout d'un dribble tenté, en profitant de l'espace offert par l'adversaire pour transformer un contre en but, ou en inventant un instant de magie, de ceux que personne ne peut enseigner sur un tableau ou lors d'une séance d'entraînement.

" Le génie, c'est un Africain qui invente la neige ", écrivit un jour l'auteur russe Vladimir Nabokov. Sur un terrain de football, le génie est l'ailier qui invente un but depuis la ligne de touche.

LEROY SANÉ (22), BELGAIMAGE
LEROY SANÉ (22) © BELGAIMAGE

10 révélations sur les flancs

LES AILIERS SONT CRUCIAUX DANS LES GRANDES COMPÉTITIONS EUROPÉENNES AUSSI. UN PASSAGE EN REVUE NON-EXHAUSTIF.

LEROY SANÉ (22)

Leroy Sané a déposé d'emblée sa carte de visite à Schalke 04, en 2015, en marquant d'un joli tir bien placé contre le Real Madrid, en Ligue des Champions. Un an plus tard, il a signé à Manchester City où, sous l'aile de Pep Guardiola, il est devenu un ailier de format mondial et le nouveau visage d'une équipe nationale allemande rajeunie.

OUSMANE DEMBÉLÉ (22), BELGAIMAGE
OUSMANE DEMBÉLÉ (22) © BELGAIMAGE

OUSMANE DEMBÉLÉ (22)

Après une année de blessures et d'ennuis divers, Ousmane Dembélé est remonté à la surface au FC Barcelone. Depuis qu'il a remisé sa PlayStation, il aligne les buts et les assists. Avec sa marque de fabrique, le crochet, il se fraie constamment un chemin entre les défenseurs.

JADON SANCHO (19), BELGAIMAGE
JADON SANCHO (19) © BELGAIMAGE

JADON SANCHO (19)

En 2017, à 17 ans, l'Anglais a quitté Manchester City pour le Borussia Dortmund. Il n'a pas à se plaindre de son choix puisque le nouvel international anglais est, statistiquement, le joueur le plus utile à son club et qu'il jouit désormais de l'intérêt de tous les grands clubs de son pays natal.

CALLUM HUDSON-ODOI (18), BELGAIMAGE
CALLUM HUDSON-ODOI (18) © BELGAIMAGE

CALLUM HUDSON-ODOI (18)

Le véloce attaquant de Chelsea doit se rabattre sur l'Europa League car Maurizio Sarri n'ose pas le jeter dans l'arène en Premier League. En huit joutes européennes, Callum Hudson-Odoi a fait trembler les filets à quatre reprises. Le sélectionneur de l'Angleterre, Gareth Southgate, a donc repris l'ailier dans sa sélection et l'a titularisé lors du match gagné 5-1 face au Monténégro.

DAVID NERES (22), BELGAIMAGE
DAVID NERES (22) © BELGAIMAGE

DAVID NERES (22)

Le monde de David Neres était très différent en début de saison puisqu'à l'Ajax, il a d'abord dû se contenter d'un rôle de réserve. En janvier, quelques clubs chinois lui ont proposé une alternative mais le Brésilien s'est battu pour revenir et a même mérité une première sélection en équipe nationale. Il a fait parler de lui d'emblée en Seleção en délivrant un assist lors du match enlevé 3-1 face à la Tchéquie.

VINICIUS JUNIOR (18), BELGAIMAGE
VINICIUS JUNIOR (18) © BELGAIMAGE

VINICIUS JUNIOR (18)

En 2017, le Real a craché 45 millions pour transférer Vinicius Junior de Flamengo. Il a mûri un an de plus au sein du club brésilien avant d'enfiler le maillot blanc en 2018. Le jeune ailier est une des rares éclaircies de la saison horrible que vit le Real. Bien qu'il doive encore améliorer sa productivité : un but et deux assists en championnat, c'est beaucoup trop peu.

THORGAN HAZARD (26), BELGAIMAGE
THORGAN HAZARD (26) © BELGAIMAGE

THORGAN HAZARD (26)

Il n'est plus le petit frère de. Thorgan progresse à grands pas au Borussia Mönchengladbach et il a éveillé l'intérêt du Borussia Dortmund. Il a également le vent en poupe en équipe nationale, puisqu'il a été titularisé lors des deux derniers matches des Diables Rouges.

NICOLAS PÉPÉ (23), BELGAIMAGE
NICOLAS PÉPÉ (23) © BELGAIMAGE

NICOLAS PÉPÉ (23)

L'international ivoirien de Lille reste aux alentours des treize buts marqués la saison passée en championnat de France. Cette saison, ses buts et vont permettre à son équipe de participer à la prochaine Ligue des Champions. Quant au joueur, il intéresse de nombreux grands clubs.

FELIPE ANDERSON (25), BELGAIMAGE
FELIPE ANDERSON (25) © BELGAIMAGE

FELIPE ANDERSON (25)

L'été passé, West Ham United a transféré Felipe Anderson pour le montant record de 38 millions d'euros. Chez les Hammers, cet ailier virevoltant se met régulièrement en évidence et fait partie des chouchous du public. Restera-t-il à Londres pour autant ? On dit que le Real lui fait les yeux doux.

STEVEN BERGWIJN (22), BELGAIMAGE
STEVEN BERGWIJN (22) © BELGAIMAGE

STEVEN BERGWIJN (22)

Où donc Steven Bergwijn s'arrêtera-t-il ? Suite au départ de Memphis Depay au PSV, en 2015, le jeune international était logiquement considéré comme son successeur : même gabarit, même aisance technique et même sens du but. Quatre ans plus tard, Bergwijn a rang d'incontournable à Eindhoven, où il a été partie prenante dans trois titres tout en forgeant les portes de l'équipe orange.

La philosophie des diables

Les U17 se sont qualifiés pour l'EURO, qui se déroule du 3 au 19 mai en Irlande. Outre la victoire, le tournoi permet d'obtenir cinq billets pour le Mondial, organisé par le Brésil en novembre. Les Diablotins y participent pour la quatrième fois en cinq ans et l'année passée, ils ont été troisièmes, les Pays-Bas s'étant imposés.

La vitesse des ailiers est un des atouts de l'équipe, explique Bob Browaeys, le coach des U17 : " Nous y travaillons depuis près de vingt ans au niveau de la formation. C'est logique, puisque beaucoup d'équipes verrouillent l'axe. Des actions individuelles ou collectives des flancs peuvent susciter le danger. Nous accordons donc beaucoup d'attention aux duels à deux contre deux ou à trois contre trois durant la formation. La vitesse est cruciale. Pas seulement la rapidité intrinsèque des extérieurs mais aussi la vitesse de circulation du ballon et les changements de flancs. "

Browaeys trouve intéressant de faire jouer un footballeur sur son mauvais pied. " Quand un extérieur converge vers l'axe, vers les demi-espaces, il se trouve confronté à beaucoup de monde et si le défenseur suit bien l'action, il peut ajuster son tir. Donc, il peut être intéressant pour l'ailier de savoir adresser un bon tir de son moins bon pied. "

Les diagonales sont importantes. Dans le 4-3-3 moderne, l'arrière latéral et l'ailier ne sont jamais l'un derrière l'autre. Si l'ailier est le long de la ligne, l'arrière rentre davantage dans le jeu ou vice-versa. Browaeys : " Comme ça, on a toujours un homme et demi sur le flanc. " En possession du ballon, le 4-3-3 se mue parfois très vite en 3-5-3.

Moussa Djenepo n'y va pas de main morte avec Adrien Trebel lors d'un clasico entre le Standard et Anderlecht., BELGAIMAGE
Moussa Djenepo n'y va pas de main morte avec Adrien Trebel lors d'un clasico entre le Standard et Anderlecht. © BELGAIMAGE

Par Guillaume Gautier, Peter T'Kint et Yassine Taouil

Le football est fait de sentences parfois contradictoires. Celles qui se répètent au coin d'un bar, une bière à la main et de la conviction au bout des yeux. " Pour gagner des titres, il te faut un grand gardien et un grand attaquant ", entend-on souvent en refrain légèrement alcoolisé. Pourtant, l'histoire récente du palmarès national semble raconter que les titres belges se récoltent avec de grands ailiers. La saison dernière, Bruges a bégayé lorsqu'il a fallu se passer d'Anthony Limbombe dans le sprint final, alors que les Rouches déboulaient dans son sillage grâce aux prouesses individuelles de Junior Edmilson et Mehdi Carcela. Douze mois plus tôt, les Brugeois avaient probablement fait une croix sur le titre dès le coup d'envoi de play-offs entamés sans José Izquierdo, grand artisan du sacre des hommes de Michel Preud'homme au printemps 2016. Les Gantois d'Hein Vanhaezebrouck auraient-ils transformé leur merveilleuse saison en titre national sans l'arrivée providentielle de Moses Simon au mois de janvier ? C'est également quand Besnik Hasi l'a installé sur un flanc que Dennis Praet a pris l'envergure d'un Soulier d'or, un an après que Thorgan Hazard et Maxime Lestienne se furent disputé la célèbre chaussure dorée depuis les ailes de Zulte Waregem et de Bruges. En play-offs, là où les espaces se réduisent plus que jamais et où les occasions se raréfient au fur et à mesure que les matches avancent, ceux qui savent créer le danger à partir de rien ou obliger deux adversaires à se focaliser sur eux partent généralement du couloir. Au moment de parler de football avec Xavi autour d'une pelouse catalane, Johan Cruijff aimait évoquer l'accordéon. Aussi fertile pour inventer des métaphores que des occasions de but, la légende du football néerlandais voyait dans l'instrument des bals populaires la parfaite représentation d'une équipe qui devait être la plus compacte possible en perte de balle, avant de s'élargir au maximum dès le retour de la possession. Flirtant avec un public dont ils étaient souvent les plus proches, progressant le long de la ligne blanche tels des funambules juchés sur crampons, les ailiers pouvaient alors commencer leur solo. Selon les dogmes du Hollandais volant, ils ne devaient jamais défendre, pour se concentrer au mieux sur le déséquilibre permanent de l'arrière-garde adverse. S'extraire de cette tenaille formée par la ligne blanche et le défenseur, se laisser pousser par le public pour s'envoler vers une occasion de but. " Pour un ailier, l'important c'est d'essayer d'être inventif. Il faut faire quelque chose de différent pour surprendre le défenseur, et créer une opportunité de but ", explique Angel Di Maria à FourFourTwo au moment de définir son rôle dans le couloir. La mission est forcément spectaculaire. C'est d'ailleurs le long de la craie que Stanley Matthews, le premier Ballon d'or de l'histoire du jeu, a écrit les plus belles pages de sa carrière. De l'autre côté de l'Atlantique, le Brésil de Pelé pouvait compter sur les déhanchés insaisissables de Garrincha, sans doute le meilleur écuyer de l'Histoire au service de Sa Majesté du jeu auriverde. Surnommé Alegria do Povo ( "la joie du peuple "), l'ailier droit de la Canarinha avait aussi son équivalent gaucher au pays. Confronté au talent hors norme de Canhoteiro, ce Garrincha du flanc gauche, alors qu'il entraînait São Paulo, l'entraîneur hongrois Bela Guttmann aurait déclaré : " la tactique, c'est pour tout le monde, sauf pour lui. " L'ailier a donc un statut à part. Un rôle de soliste au milieu d'un orchestre. " Il y a les joueurs qui contrôlent le jeu et ceux qui créent le chaos ", distingue Pep Guardiola dans l'ouvrage La Metamórfosis qui lui est consacré. " Ceux-là suivent leur instinct et leur talent, ils sont au-dessus de ce qu'il se passe sur le terrain. On a besoin d'eux dans les vingt derniers mètres. Là, ils peuvent créer absolument tout. L'entraîneur ne peut pas les contrôler. " Puisque le dribble ne se coache pas, l'entraîneur doit donc se contenter de tout faire pour créer sa possibilité. Chez les Citizens, Guardiola a réveillé l'histoire de l'ailier collé à la ligne de touche, longtemps enfouie dans une évolution footballistique qui envoyait de plus en plus souvent le joueur de flanc vers l'axe du terrain. Déjà à l'aube de la tactique footballistique, l'inventeur auto-proclamé du fameux W-M Herbert Chapman préfaçait le futur du jeu : " Je ne comprends pas pourquoi on veut faire courir les ailiers le long de la ligne. Ils centrent juste devant le gardien, la où les chances de l'attaquant face aux défenseurs sont de l'ordre d'un 9 contre 1. " Alors que les ailiers s'invitaient de plus en plus à l'intérieur du jeu, libérant le couloir pour les arrières latéraux, Guardiola a dompté le football allemand, puis l'anglais en isolant d'abord Kingsley Coman et Douglas Costa, puis Leroy Sané et Raheem Sterling passer de longues minutes à attendre le ballon au pied des tribunes, contre la ligne, jusqu'au moment fatidique. " Dans mon modèle de jeu, un ailier doit passer beaucoup de temps tout seul, sur un flanc, presque sans bouger ", précise le coach catalan. " Comme un gardien qui peut passer quarante minutes sans toucher un ballon puis, soudain, doit faire une intervention quasi miraculeuse. " Parce qu'au fil du temps, l'exploit individuel est devenu aussi rare que l'espace à disposition de l'artiste. Impossible, dans le football du XXIe siècle, de bénéficier d'une rampe de lancement comme pouvaient la connaître Matthews ou Garrincha, prenant leur élan à leur guise pour slalomer au milieu des défenseurs adverses. " Le niveau physique s'est tellement amélioré qu'aujourd'hui, dribbler un défenseur est presque devenu impossible ", explique Xavi à El País. Les dribbleurs des couloirs, là où se trouvent encore les rares espaces, sont donc une espèce à posséder absolument, et leur développement est l'une des clés de la formation footballistique de ce début de siècle. " Aujourd'hui, il n'y a plus d'enfants qui jouent dans la rue, parce que les voitures sont trop nombreuses et que les villes grandissent ", explique Ricardo Damas au coeur des pages de The European Game. Coach des jeunes au Sporting, à Lisbonne, il travaille dans la pépinière à ailiers la plus prolifique du Vieux Continent. Et livre quelques clés : " Si, au cours d'un match, un gamin se retrouve en un-contre-un, il devra dribbler, c'est une règle d'or chez nous. Nos joueurs savent qu'ils ont toujours le droit de dribbler. " Un principe majeur chez les Lions lisboètes, en contradiction avec ce qui se fait dans de nombreux centres de formation de renom. " Dans les académies néerlandaises, on enseigne que le football doit être un jeu collectif. On a banni le dribble du jeu hollandais ", déplore l'écrivain Simon Kuper dans les colonnes du quotidien suisse Le Temps, au moment d'évoquer le déclin de l'ailier batave. Chez les Oranje, certains racontent même qu'il faut échapper à la dictature de la pensée footballistique des centres de formation pour devenir un dribbleur de haut vol. C'est un peu comme si le parcours du dribbleur professionnel ne pouvait naître que dans des conditions atypiques. Voire extrêmes. De quoi rappeler les mots de Richard Williams, père des soeurs Venus et Serena qui avait forcé sa femme et ses filles à quitter leur vie confortable à Long Beach pour s'installer à Compton, quartier agité de Los Angeles qui rimait avec criminalité, trafic de drogue et pauvreté. Une façon extrême de programmer ses championnes en herbe : " Ce qui m'a amené à Compton, c'était ma conviction que les plus grands champions viennent du Ghetto. J'avais étudié des succès sportifs comme celui de Mohamed Ali. Je savais d'où il venait. " En Pro League, rares sont les prédateurs des couloirs à avoir été apprivoisés par les conventions d'une Académie nationale. Il y a bien Leandro Trossard, biberonné aux dribbles sur les pelouses de Genk, mais le Diable rouge fait figure d'exception en comparaison avec les racines africaines de Moussa Djenepo, Emmanuel Dennis ou Krepin Diatta ou la jeunesse de Mehdi Carcela (Droixhe), Paul-José Mpoku (Verviers) et Yannick Bolasie (Londres). Autant de profils façonnés hors des schémas théorisés par les meilleures académies d'Europe. " Notre but, c'est simplement de les laisser jouer ", explique ainsi Ricardo Damas pour justifier les matches qui se déroulent librement et sans consignes sur certaines pelouses du centre d'entraînement du Sporting. " Nous leur laissons beaucoup de temps libre. Comme ils n'ont plus de rue où jouer, c'est à nous de recréer ce type de football. On y trouve moins de structures, moins de règles et plus de jeu. " C'est la principale difficulté des formateurs, tous en quête de ces dribbleurs qui déséquilibrent des défenses et gagnent des matches : créer des conventions pour former des joueurs non-conventionnels. Sur des territoires de mieux en mieux quadrillés par les recruteurs, où les talents échappent rarement à l'oeil des centres de formation, rares sont ceux à qui on laisse encore le temps et l'opportunité de goûter à ce football de rue qui aiguise l'instinct du dribble. Leur présence reste pourtant indispensable, principalement dans les matches de haut niveau qui se succèdent sur la route du titre en play-offs 1. Là, ce sont généralement trois types d'actions qui font la différence : les coups de pied arrêtés, les contre-attaques, et les exploits individuels au coin de la surface adverse. Qu'il soit plutôt meneur de jeu, sprinteur ou finisseur, l'ailier sera invité à briller dans tous les registres. En provoquant une faute au bout d'un dribble tenté, en profitant de l'espace offert par l'adversaire pour transformer un contre en but, ou en inventant un instant de magie, de ceux que personne ne peut enseigner sur un tableau ou lors d'une séance d'entraînement. " Le génie, c'est un Africain qui invente la neige ", écrivit un jour l'auteur russe Vladimir Nabokov. Sur un terrain de football, le génie est l'ailier qui invente un but depuis la ligne de touche. Par Guillaume Gautier, Peter T'Kint et Yassine Taouil