A priori, ces deux-là n'étaient pas faits pour s'entendre. Anderlecht et Fred Rutten (56 ans) : l'homme qui aime avoir tout sous contrôle est appelé à travailler dans un club où un autre homme tire toutes les ficelles : Marc Coucke.
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A priori, ces deux-là n'étaient pas faits pour s'entendre. Anderlecht et Fred Rutten (56 ans) : l'homme qui aime avoir tout sous contrôle est appelé à travailler dans un club où un autre homme tire toutes les ficelles : Marc Coucke. En 2009, le directeur général Jan Reker a eu beaucoup de mal à convaincre Rutten de rejoindre le PSV Eindhoven. Après avoir été limogé à Schalke 04, il se montrait très exigeant : il voulait avoir son mot à dire sur différents sujets et exigeait une vision claire de la direction du club. Ce n'est qu'après avoir obtenu des garanties qu'il a accepté de s'engager. Comment se sont passées les négociations avec Anderlecht ? Rutten s'est-il entretenu avec Coucke lorsqu'il a fait part de ses souhaits ? Ou s'est-il contenté de s'asseoir avec le directeur général Michael Verschueren et le directeur sportif Frank Arnesen, qui fait partie de l'entourage de Rutten ? Quoi qu'il en soit, il y a une bonne dose d'opportunisme dans l'arrivée du Néerlandais : un homme qui ne parle pas le français et qui a la réputation d'être particulièrement exigeant, s'est engagé dans l'une des institutions les plus complexes d'Europe du Nord... À moins que le bonhomme ait changé, qu'il ne soit plus le Fred Rutten qu'il était il y a dix ans ? Ce n'est pas la première fois que Rutten s'engage dans un club où un homme prend toutes les décisions. Il l'a déjà fait à Arnhem, où Merab Jordania était l'homme fort. À l'époque, c'était par curiosité qu'il avait accepté la proposition du FC Hollywood-sur-le-Rhin, où son terrain d'action, contrairement à ce qui était le cas au PSV, se limitait à l'équipe Première. Le control freak qu'est Rutten n'a donc pas eu peur de tenter l'aventure. Il le fera encore plus tard, en devenant l'entraîneur de Feyenoord. Rutten n'a jamais choisi la facilité et les contretemps ne l'ont jamais découragé. Au PSV, il a vu le successeur de Reker, Tiny Sanders - l'homme avec lequel il ne pouvait jamais s'entendre car " nous voulions tous les deux prendre les décisions " - prôner l'austérité à grande échelle. Rutten savait que sa mission, à Eindhoven, serait compliquée : il devait à la fois obtenir des résultats et restructurer l'école des jeunes, afin que davantage de produits du cru puissent accéder à l'équipe Première. Sur ce dernier point, il a réussi. En revanche, il a loupé le titre à trois reprises. Cela a signifié la fin de son aventure au PSV. Un club de pointe ne tient jamais compte des circonstances. Rutten ne pouvait pas deviner que, durant ces années au PSV, les moyens, qui n'étaient pas déjà pas énormes au départ, allaient encore être réduits. Pourtant, vis-à-vis du monde extérieur, il ne s'est jamais plaint. Envoyer des messages internes en utilisant la presse, ce n'est pas son genre. Pour Rutten, les relations humaines passent avant tout. Son maître, Guus Hiddink, a souligné qu'il avait un ego très faible. En optant pour Anderlecht, Rutten n'a pas choisi la facilité non plus. Le successeur de Hein Vanhaezebrouck doit remettre le train sur les rails alors que l'on procède à un grand nettoyage. Ici, ce n'est pas Sanders qui est aux commandes, mais Coucke, Verschueren et Arnesen - des hommes qui aiment diriger... Son contrat à durée indéterminée confère à Anderlecht la liberté de se séparer rapidement de lui, si tout ne tournait pas comme espéré, mais fait aussi penser à ce contrat d'un an à Vitesse. Rutten pouvait signer pour trois ans, mais a préféré s'en tenir à une seule saison. Il voulait d'abord découvrir comment il pouvait travailler à Arnhem, où la vie ne s'écoule jamais comme un long fleuve tranquille, avant de décider de poursuivre l'aventure ou pas. Cette aventure s'est limitée à un an. Vitesse aurait aimé continuer avec lui, mais Rutten a préféré en rester là : il estimait que la vision du club était trop éloignée de la sienne. C'est typique de Rutten : l'entraîneur sait exactement ce dont il a besoin pour prester au mieux en respectant ses méthodes de travail, et n'entend faire aucune concession. La ligne de séparation entre l'intérêt et l'ingérence n'existe pas chez le Néerlandais. " J'aime interférer ", a-t-il déjà reconnu. Cela aussi, c'est une caractéristique de Rutten : il reste honnête envers lui-même. Ainsi, il a admis qu'il n'aurait jamais dû commencer cette troisième saison au PSV. Le ver était déjà dans le fruit au terme de sa deuxième année. " Mais, à ce moment, j'étais encore persuadé de réussir, j'étais trop orgueilleux. Cela arrive souvent dans le football : un sportif se dit toujours que le vent finira bien par tourner ", a-t-il confié lors d'une interview accordée à Voetbal International. Rutten ne veut recevoir d'ordre de personne et se fie toujours à son instinct. S'il ne le sent pas, comme lors de cette troisième saison au PSV ? Dans ce cas, il annonce déjà au coeur de l'hiver qu'il partira l'été suivant (pour être limogé en mars, après trois défaites en une semaine). S'il en a marre du rythme effréné du football ? Il s'accorde une année sabbatique, comme en 2013 - malgré toutes les sollicitations. " Je connais suffisamment de carriéristes. Ce sont des gens qui finissent toujours par être frustrés. Cela ne m'arrivera pas. " Ce sont sans doute ces choix peu communs qui ont valu à Rutten la réputation d'être trop soft. Car, en réalité, ce n'est pas du tout le cas, comme en témoigne l'actuel entraîneur de l'Ajax, Erik ten Hag. " Fred peut, au contraire, se montrer très dur ", a-t-il constaté en tant que coéquipier au FC Twente et assistant au PSV. " Si l'on est politiquement correct et qu'on reste loyal, on est souvent taxé de soft. Fred reste conséquent envers lui-même, s'en tient à ses principes et intervient de façon intransigeante lorsqu'on ne respecte pas les accords et qu'on abuse de sa confiance. " C'est ainsi que, lorsqu'il était l'entraîneur du FC Twente, il a renvoyé plusieurs fois Eljero Elia de l'entraînement, alors que celui-ci venait d'être engagé, parce qu'il n'accomplissait pas ses tâches défensives dans les petits matches. L'équipe prime sur le reste, et les consignes doivent toujours être respectées. Celui qui place sa propre personne au premier plan et se fiche des directives, aura un problème avec Rutten. Comme l'a mentionné Orlando Engelaar, avec qui il a travaillé au FC Twente, à Schalke 04 et au PSV, dans Voetbal International : " Il est alors capable de se fâcher très fort, au point de faire trembler les murs du vestiaire. " Si Rutten a déjà été considéré comme trop soft, c'est peut-être à cause de sa manière de communiquer dans les médias. Il donne parfois l'impression de manquer d'assurance dans sa présentation et apparaît parfois maladroit, comme lorsque le bus des joueurs du PSV a été bloqué par des supporters mécontents et qu'il n'a pas pu apporter de réponse à leur mécontentement. Son jargon récurrent a aussi irrité la presse néerlandaise. C'est ainsi qu'il parlait du " cercle " lorsqu'il faisait référence au staff et aux joueurs. Il ajoutait que c'était un cercle fermé. " On ne sort pas du cercle. Avant que vous le sachiez, vous aurez perdu la concentration. " Il demandait aussi souvent d'être " très haut dans la concentration " (d'avoir une concentration maximale), de " toujours agir " (effectuer des choix délibérés), de " neutraliser le match " (le contrôler) et parlait toujours de " sous-niveau ", un terme souvent utilisé par les entraîneurs pour souligner que le niveau était trop bas. Rutten est un homme sensible, un homme doux également. Endurci par les lois en vigueur dans le monde du football, il a cependant appris qu'une parole n'était pas toujours respectée, alors qu'elle a beaucoup de valeur pour lui-même. Plus d'une fois, il s'est montré étonné par le grand cirque du football. " Nous savons tous comment travaille un nid de vipères ", a-t-il déclaré un jour à Voetbal International. " Si l'on n'est pas capable d'y résister, on ne doit pas faire ce métier. J'ai parfois dû me forcer. Au début, je me demandais : est-ce que cela fonctionne vraiment ainsi ? Oui, Fred, cela fonctionne ainsi. Il faut s'adapter sans renier ses principes. " C'est ainsi qu'il n'a pas voulu laisser tomber le FC Twente lorsque le PSV l'a contacté, tôt dans la saison 2007/2008, alors que Ronald Koeman venait de filer précipitamment à Valence. Son coeur est toujours plus fort que son ego. Cela fait de Rutten un romantique dans le monde du football. Pour lui, la confiance est une valeur de base. Celui qui le trahit, découvre une autre facette de Rutten. " Je peux alors me montrer très méchant. Et émotif. " Celui qui cherche à suivre sa voie dans un monde macho fait de plus en plus figure d'exception. Et si, en plus, on évite de se plaindre... En Allemagne, la presse se délecte de ce genre d'attitude. L'univers impitoyable et sans scrupules du football a-t-il rendu Rutten à ce point méfiant ? Ou l'a-t-il toujours été ? On lui a déjà reproché de chercher davantage derrière une remarque que ce que les mots voulaient réellement dire. C'est la raison pour laquelle il s'ouvre rarement aux médias. Son côté affable va toujours de pair avec une sorte de retenue et de méfiance. La conjonction de toutes ces caractéristiques parfois opposées explique que l'on a parfois du mal à découvrir qui est réellement l'homme Rutten. Sa véritable personnalité demeure, pour le monde extérieur, un mystère. Ce côté insondable va à l'encontre de l'image de l'entraîneur que véhiculent les (anciens) collègues et joueurs qui ont travaillé avec lui : Fred Rutten, c'est un team-manager. Un homme avec le coeur sur la main, qui fixe des lignes à ne pas dépasser et qui s'attache à rendre ses joueurs meilleurs. Au PSV, il a donné à Jonathan Reis la possibilité de se défaire de son addiction à la drogue. Avec succès : l'attaquant a percé, mais s'est déchiré tous les ligaments du genou juste avant la trêve hivernale de 2010 et n'a jamais réussi à surmonter ce cap. D'autres garçons difficiles, comme Marko Arnautovic, Zakaria Labyad et Danko Lazovic, ont retrouvé toute leur verve sous Rutten. De ce point de vue, il sera intéressant de suivre l'évolution de Zakaria Bakkali, avec qui Rutten avait déjà travaillé au PSV alors qu'il était tout jeune. Le secret de la réussite réside dans l'art de Rutten de se mettre dans la peau de ces joueurs, mais aussi de les éduquer, a-t-il déclaré à Voetbal International. Selon lui, la génération actuelle n'a pas été habituée à résoudre les problèmes seuls. L'entraîneur doit apporter lui-même la solution. " Inviter les joueurs à trouver la solution eux-mêmes, c'est dépassé. " La manière dont il procède est simple : " Je donne des consignes claires et je ne tolère aucun écart. Lorsque vous vous rendez aux toilettes, veillez à les laisser propres. C'est un comportement normal, pas plus. " Il fait aussi de son équipe un véritable groupe. À l'intérieur de son " cercle ", Rutten s'entend généralement bien avec tout le monde. Beaucoup de ses joueurs le suivent lorsqu'il part, et il parvient souvent à relancer rapidement ses équipes - même si, la plupart du temps, celles-ci n'atteignent leur meilleur niveau que la deuxième saison. Il prône un football offensif. Engelaar, le numéro dix que Rutten a converti en médian défensif au FC Twente : " Fred voit des choses que d'autres ne voient pas. " Mais le football, c'est davantage que ce " cercle ", Rutten le sait mieux que quiconque. Même s'il est loué pour son professionnalisme, on insiste souvent sur le fait qu'il n'a pas encore gagné de trophée important - un titre de champion par exemple -, qu'il a été limogé à Schalke 04, au PSV et à Feyenoord, et que sa communication est parfois maladroite. Dans un monde comme celui du football, on oublie rapidement ce dernier défaut chez un entraîneur à succès. Tant Anderlecht que Fred Rutten ont donc besoin d'un trophée pour démontrer que leur collaboration peut être fructueuse. Sinon, la question restera en suspens : Rutten est-il un grand entraîneur ou pas ? Par Mayke Wijnen