Est-ce la dictature d'un chiffre sur un sport longtemps resté l'apanage des romantiques qui les effraie ? Nombreux sont, en tout cas, ceux qui veulent la peau de la possession. Ils avaient commencé à rédiger son oraison funèbre un soir de juin 2014, quand Robin van Persie s'est envolé pour renverser l'invincible Espagne de Xavi et Andrés Iniesta. Avant d'être contraints de jeter leurs mots à la poubelle quelques semaines plus tard, quand l'Allemagne de Joachim Löw et ses 60% de possession de balle avaient soulevé le trophée. Le tout grâce à un but de Mario Götze, longtemps aligné par le sélectionneur en faux numéro neuf. Un délire espagnol presque inacceptable pour un pays qui a connu ses plus belles heures grâce aux buts du Bomber Gerd Müller.

Le ballon est-il une garantie de gagner ? Non. Pas plus que l'absence de possession, d'ailleurs.

Toujours aux aguets, les délateurs de la passe inutile ont continué à guetter les moindres écarts de conduite des amoureux du ballon. Chaque défaite de Pep Guardiola est ainsi fêtée comme une victoire. On retient les déconvenues de son Manchester City en quarts de finale lors des deux dernières saisons de Ligue des Champions, oubliant par ailleurs que le même football a permis aux Citizens de régner deux années de suite sur l'Angleterre, accumulant 198 points en l'espace de deux saisons.

Ils se sont enfin délectés du Mondial russe, et de la défaite belge en demi-finale face à une France pragmatique. Nourris des propos amers d'un Thibaut Courtois qui associait la Belgique et sa possession au " beau football ", là où les Français répondaient que le plus beau football était celui qui gagnait à la fin.

L'AMOUR DU BALLON

Avec Vincent Kompany, Anderlecht a décidé d'emprunter une voie claire. Celle du ballon. Une ligne de conduite sans concessions, empruntée au football qu'il a découvert quand Pep Guardiola a pris les rênes de Manchester City. Le chemin du Catalan, parfois qualifié de romantique par les suiveurs, n'a pourtant rien d'un choix purement idéologique. Dans sa volonté d'être protagoniste, le disciple de Johan Cruijff a retenu de son maître que le ballon était à la fois son arme et son bouclier. " S'ils n'ont pas la balle, ils ne pourront pas marquer ", avait coutume de dire le Néerlandais.

Samir Nasri, BELGAIMAGE
Samir Nasri © BELGAIMAGE

Un match peut évidemment se dominer sans le ballon. L'Inter de José Mourinho ou l'Atlético Madrid de Diego Simeone l'ont prouvé ces dernières saisons, avec une approche adoubée par le titre mondial des Bleus de Didier Deschamps. Guardiola n'a fait que choisir une voie de domination, et Kompany a décidé de marcher sur le sentier déblayé par son ancien manager. Le style récité par City depuis plusieurs saisons est celui qui convient le mieux à l'ADN anderlechtois, école de football qui forme avant tout des techniciens et les habitue, de par leur supériorité chez les jeunes, à passer l'essentiel de leur formation avec le ballon entre les pieds. Une coutume qu'Anderlecht semblait oublier de cultiver une fois le passage chez les pros réalisé, jusqu'à l'arrivée d'Hein Vanhaezebrouck, puis celle de Vincent Kompany.

Le public mauve est sensible au football léché, depuis les années de champagne distillé sous les ordres de Pierre Sinibaldi. Pour la première sortie européenne de Vanhaezebrouck, malgré une défaite cinglante face au PSG de Neymar et Kylian Mbappé, les tribunes du Parc Astrid avaient réagi avec enthousiasme au football proposé par le Sporting bruxellois, osant prendre le jeu à son compte face à un géant européen. Une certaine forme d'arrogance qui circule inévitablement dans les veines du club, et qui conforte Kompany et Simon Davies dans leur choix de la possession comme fil conducteur de leur projet footballistique.

S'ils n'ont pas la balle, ils ne pourront pas marquer. " Johan Cruijff

Le ballon est-il une garantie de gagner ? Non. Pas plus que l'absence de possession, d'ailleurs. Le principal, déclarait Jürgen Klopp lors de ses premières semaines à la tête de Liverpool, c'est " avoir un plan quand on a le ballon et un plan quand on ne l'a pas. " Et celui d'Anderlecht est limpide : construire patiemment les offensives avec le ballon, et le récupérer le plus rapidement et le plus haut possible quand on l'a perdu.

LE JEU DE POSITION

Résumer le football d'Anderlecht à de la possession est réducteur. Il y a plusieurs manières de se comporter avec la balle. Le jeu de l'Ajax d'Erik ten Hag, sensation européenne de la saison dernière, n'a par exemple pas grand-chose à voir avec celui de Pep Guardiola, une fois étudié dans le détail. À l'échelle belge, le raisonnement était identique la saison dernière à l'heure de comparer le Saint-Trond de Marc Brys et le Mouscron de Bernd Storck, deux équipes désireuses d'avoir le ballon mais qui évoluaient de manière différente dans leurs séquences de possession.

Nacer Chadli, BELGAIMAGE
Nacer Chadli © BELGAIMAGE

Chez ten Hag et chez Brys, disciples du football total à la hollandaise, les changements de positions étaient nombreux entre les joueurs lors des phases avec le ballon. Il n'était pas rare de voir Frenkie de Jong transporter la possession d'un coin à l'autre du terrain, où de constater que cinq ou six joueurs ajacides s'accumulaient autour du ballon sur un côté de la surface, délaissant complètement l'opposé.

Du côté de Storck et de Guardiola, la liberté des joueurs en possession du ballon était bien moins exacerbée. Les deux hommes pratiquent le " jeu de position ", une école très précise dont les leçons sont également appliquées par les Mauves. Simon Davies en donnait d'ailleurs une définition précise en début de saison, dans les colonnes du Nieuwsblad : " Le football, c'est un peu de la géométrie : le bon joueur doit être au bon endroit pour recevoir la balle au bon moment. "

Le jeu de position, c'est de l'attaque en zone. Des postes précis doivent être respectés pour faire évoluer la circulation du ballon. C'est ce qui explique que chez Pep Guardiola, on voit parfois des ailiers collés à la ligne de touche, attendant le ballon pendant de longues minutes, jusqu'à ce que l'évolution de la possession les serve dans des circonstances favorables afin de faire la différence dans les derniers mètres du terrain. " Il arrive un moment où il faut dribbler, où il faut frapper au but ", racontait récemment le coach catalan des Citizens à la télévision espagnole. Le jeu de position tente simplement de mettre les joueurs offensifs dans les dispositions idéales pour faciliter leur initiative individuelle finale.

LES GÉOMÈTRES

Méticuleusement géométrique, le football d'Anderlecht est donc forcément prévisible. Au bout de quelques matches, et de sorties de balle systématiquement répétées, tous les adversaires ont compris où devaient mener les passes de Philippe Sandler ou de Vincent Kompany. Tous ont constaté que Sieben Dewaele quittait la ligne défensive en possession du ballon pour se joindre au numéro 6, positionné devant lui, et former un 3-2-2-3 avec la balle.

Un retour du WM que Guardiola a développé lors de ses années au Bayern, floutant les frontières entre le rôle d'arrière latéral et celui de milieu défensif en transformant des joueurs comme Philipp Lahm ou David Alaba en excellents milieux de terrain.

L'effet de surprise collectif n'a donc pas duré. Pour déborder l'adversaire, il ne faut donc pas compter sur la ruse, mais sur les qualités supérieures qui résident dans le secteur offensif, lesquelles doivent être mises dans les meilleures dispositions possibles par la circulation de balle. C'est là que se situent les problèmes majeurs d'Anderlecht depuis le début de saison. Si la possession moyenne, après cinq journées de championnat, atteignait les 63%, des chiffres équivalents à ceux des ténors européens, les 632 passes réussies lors de chaque rencontre débouchaient seulement sur une moyenne de quatre tirs cadrés par match. Pour résumer, le Sporting avait besoin d'un peu plus de 150 passes pour alerter le gardien adverse. Une carence chiffrée qui trouve ses racines dans un double problème.

PASSER VITE, DRIBBLER MIEUX

Tout d'abord, si le jeu de position en 4-3-3 accorde une importance très ténue aux ailiers dans la circulation du ballon, il leur confie par contre des responsabilités énormes pour transformer la possession en occasions. Collés à la ligne de touche, ils doivent être capables de provoquer leur adversaire direct ballon au pied, puis de prendre leur chance ou de donner un ballon de but. Au bout de la chaîne de la possession, Anderlecht a commencé la saison avec Francis Amuzu et Jérémy Doku. Le premier a multiplié les mauvais choix, semblant incapable de créer le danger au bout de son accélération et confirmant ainsi ses statistiques faméliques depuis ses débuts (2 buts et 3 passes décisives en 2.750 minutes de jeu). Quant au jeune Doku, son manque de coffre l'empêche d'être assez régulier sur la totalité d'une rencontre, et le manque de précision de ses centres a rarement permis de transformer ses dribbles déroutants en tir au but d'un coéquipier. Des problèmes que Nacer Chadli, en train de retrouver progressivement ses meilleures jambes, pourrait résoudre à court terme, même si les dribbles du Diable rouge ont toujours manqué d'un coup de rein pour s'exprimer au mieux.

Plus que la qualité du plan, qui n'a pas toujours besoin de joueurs d'exception pour fonctionner, c'est la justesse de son exécution qui coûte actuellement des points à Anderlecht.

Ensuite, la possession doit être d'une qualité exceptionnelle au sein du jeu de position pour pouvoir mettre ces ailiers dribbleurs dans les meilleures conditions. L'objectif de la possession est d'éliminer des joueurs en cassant des lignes verticales ou horizontales par la passe, afin de désorganiser le bloc adverse et de servir les éléments offensifs en position favorable. Avec une possession trop lente ou trop imprécise, l'organisation défensive ne sera pas malmenée. C'est un mal dont a souffert Anderlecht, malgré la qualité de passe exceptionnelle de Kompany et de Sandler. Parce que pour faire une bonne passe, il faut aussi des joueurs capables de bien la recevoir. Et au coeur du jeu, là où Samir Nasri cherche encore ses sensations et où Michel Vlap semble plus être un deuxième attaquant qu'un véritable milieu de terrain, seul le prodige Yari Verschaeren paraît être en mesure de recevoir une passe dos au jeu, de se retourner en éliminant un adversaire, et d'obliger le reste de la défense à faire des choix qui libèrent forcément des zones dangereuses.

Sieben Dewaele, BELGAIMAGE
Sieben Dewaele © BELGAIMAGE

À l'heure actuelle, la passe longue et sèche de Sandler après une remontée de terrain balle au pied semble être la façon la plus sûre pour Anderlecht de servir ses dynamiteurs en position favorable dans le couloir. Avec la possession classique, trop scolaire et pas encore assez rythmée, l'adversaire n'est pas dépassé par le tempo et peut tranquillement s'organiser pour éviter un duel sur le flanc qui exposerait sa surface si le défenseur est dribblé par l'ailier mauve.

DOMINER PUIS GAGNER

Plus que la qualité du plan, qui n'a pas toujours besoin de joueurs d'exception pour fonctionner, c'est la justesse de son exécution qui coûte actuellement des points à Anderlecht. De quoi comprendre les arguments de Vincent Kompany, qui insiste sur la poursuite de ses objectifs avec le ballon plutôt que dans un changement de plan qui priverait le club d'une route à suivre, alors que le Sporting semble savoir pour la première fois depuis des années vers où il veut aller.

Pour que les points rejoignent la manière, brillante par moments mais encore trop irrégulière sur la durée d'une rencontre, Anderlecht devra améliorer son efficacité dans les deux surfaces. Les expected goals, buts qui devraient être marqués ou encaissés en fonction de la qualité des frappes obtenues et concédées pendant la rencontre, montrent en effet un décalage très important entre le rendement théorique des Mauves et les points réellement obtenus. Sur la moyenne de leurs cinq premières sorties, les équipiers de Kompany ont concédé 0,93 expected goal, mais réellement encaissé 1,4 but par match. À l'autre bout du terrain, le Sporting n'a marqué que 0,6 but par match, alors que les occasions créées auraient dû lui permettre de marquer près de trois fois plus (1,57 expected goal). En cadrant seulement 26% de leurs tirs au but, les Bruxellois souffrent des limites de leur maîtrise actuelle du système de jeu, qui leur empêche de transformer leur importante possession en occasions de qualité.

Face au Standard, juste avant la trêve internationale, les Mauves ont enregistré leur premier succès de la saison, qui a coïncidé avec la prestation la plus éloignée de leur jeu. Moins de passes et de possession que d'habitude, mais une qualité préservée dans les sorties de balle qui a empêché les Rouches de rendre leur pressing efficace dans la moitié de terrain bruxelloise. Comme le signe annonciateur d'un football qui commence à maîtriser les premiers pas de sa longue route vers le retour au sommet.

Gagner avec le ballon

Claudio Ranieri et Leicester City : une exception., belga
Claudio Ranieri et Leicester City : une exception. © belga

Un détour par les cinq dernières saisons parmi les cinq ligues majeures du continent l'affirme : avoir le ballon est toujours le meilleur compromis pour être sacré champion de son pays. Sur les 25 équipes sacrées en France, Italie, Espagne, Angleterre et Allemagne depuis 2015, une seule a conclu la saison avec moins de 50% de possession de balle. C'était le Leicester de Claudio Ranieri, sacré à la surprise générale en 2016. Pour le reste, la règle semble plutôt privilégier les équipes terminant l'exercice au-delà des 60% de possession, sûres de leur force et de leur domination. 15 des 25 champions lors de la période étudiée l'ont été avec un pourcentage de possession supérieur aux 60%. Si avoir le ballon n'est pas toujours un choix stylistique assumé, mais peut aussi découler du fait que l'adversaire se résigne à contester la possession pour se recroqueviller devant sa surface, ces chiffres restent la preuve qu'il vaut mieux avoir un plan précis quand on a la balle pour dominer l'une des meilleures ligues du monde tout au long d'une saison.

Les chiffres sont plus nuancés en ce qui concerne les compétitions à élimination directe, puisque la Ligue des Champions sacre en moyenne des équipes avec 54,6% de possession ces cinq dernières saisons. Avec un droit à l'erreur réduit sur des confrontations de 180 minutes, savoir s'adapter en cours de rencontre et privilégier un plan B semble être un avantage, à l'image du Liverpool de Jürgen Klopp, capable de briller en s'installant dans le camp adverse ou en frappant sur des reconversions rapides. Quand le temps se réduit, la flexibilité tactique prend généralement le pas sur la rigidité du plan de jeu.

Est-ce la dictature d'un chiffre sur un sport longtemps resté l'apanage des romantiques qui les effraie ? Nombreux sont, en tout cas, ceux qui veulent la peau de la possession. Ils avaient commencé à rédiger son oraison funèbre un soir de juin 2014, quand Robin van Persie s'est envolé pour renverser l'invincible Espagne de Xavi et Andrés Iniesta. Avant d'être contraints de jeter leurs mots à la poubelle quelques semaines plus tard, quand l'Allemagne de Joachim Löw et ses 60% de possession de balle avaient soulevé le trophée. Le tout grâce à un but de Mario Götze, longtemps aligné par le sélectionneur en faux numéro neuf. Un délire espagnol presque inacceptable pour un pays qui a connu ses plus belles heures grâce aux buts du Bomber Gerd Müller. Toujours aux aguets, les délateurs de la passe inutile ont continué à guetter les moindres écarts de conduite des amoureux du ballon. Chaque défaite de Pep Guardiola est ainsi fêtée comme une victoire. On retient les déconvenues de son Manchester City en quarts de finale lors des deux dernières saisons de Ligue des Champions, oubliant par ailleurs que le même football a permis aux Citizens de régner deux années de suite sur l'Angleterre, accumulant 198 points en l'espace de deux saisons. Ils se sont enfin délectés du Mondial russe, et de la défaite belge en demi-finale face à une France pragmatique. Nourris des propos amers d'un Thibaut Courtois qui associait la Belgique et sa possession au " beau football ", là où les Français répondaient que le plus beau football était celui qui gagnait à la fin. Avec Vincent Kompany, Anderlecht a décidé d'emprunter une voie claire. Celle du ballon. Une ligne de conduite sans concessions, empruntée au football qu'il a découvert quand Pep Guardiola a pris les rênes de Manchester City. Le chemin du Catalan, parfois qualifié de romantique par les suiveurs, n'a pourtant rien d'un choix purement idéologique. Dans sa volonté d'être protagoniste, le disciple de Johan Cruijff a retenu de son maître que le ballon était à la fois son arme et son bouclier. " S'ils n'ont pas la balle, ils ne pourront pas marquer ", avait coutume de dire le Néerlandais. Un match peut évidemment se dominer sans le ballon. L'Inter de José Mourinho ou l'Atlético Madrid de Diego Simeone l'ont prouvé ces dernières saisons, avec une approche adoubée par le titre mondial des Bleus de Didier Deschamps. Guardiola n'a fait que choisir une voie de domination, et Kompany a décidé de marcher sur le sentier déblayé par son ancien manager. Le style récité par City depuis plusieurs saisons est celui qui convient le mieux à l'ADN anderlechtois, école de football qui forme avant tout des techniciens et les habitue, de par leur supériorité chez les jeunes, à passer l'essentiel de leur formation avec le ballon entre les pieds. Une coutume qu'Anderlecht semblait oublier de cultiver une fois le passage chez les pros réalisé, jusqu'à l'arrivée d'Hein Vanhaezebrouck, puis celle de Vincent Kompany. Le public mauve est sensible au football léché, depuis les années de champagne distillé sous les ordres de Pierre Sinibaldi. Pour la première sortie européenne de Vanhaezebrouck, malgré une défaite cinglante face au PSG de Neymar et Kylian Mbappé, les tribunes du Parc Astrid avaient réagi avec enthousiasme au football proposé par le Sporting bruxellois, osant prendre le jeu à son compte face à un géant européen. Une certaine forme d'arrogance qui circule inévitablement dans les veines du club, et qui conforte Kompany et Simon Davies dans leur choix de la possession comme fil conducteur de leur projet footballistique. Le ballon est-il une garantie de gagner ? Non. Pas plus que l'absence de possession, d'ailleurs. Le principal, déclarait Jürgen Klopp lors de ses premières semaines à la tête de Liverpool, c'est " avoir un plan quand on a le ballon et un plan quand on ne l'a pas. " Et celui d'Anderlecht est limpide : construire patiemment les offensives avec le ballon, et le récupérer le plus rapidement et le plus haut possible quand on l'a perdu. Résumer le football d'Anderlecht à de la possession est réducteur. Il y a plusieurs manières de se comporter avec la balle. Le jeu de l'Ajax d'Erik ten Hag, sensation européenne de la saison dernière, n'a par exemple pas grand-chose à voir avec celui de Pep Guardiola, une fois étudié dans le détail. À l'échelle belge, le raisonnement était identique la saison dernière à l'heure de comparer le Saint-Trond de Marc Brys et le Mouscron de Bernd Storck, deux équipes désireuses d'avoir le ballon mais qui évoluaient de manière différente dans leurs séquences de possession. Chez ten Hag et chez Brys, disciples du football total à la hollandaise, les changements de positions étaient nombreux entre les joueurs lors des phases avec le ballon. Il n'était pas rare de voir Frenkie de Jong transporter la possession d'un coin à l'autre du terrain, où de constater que cinq ou six joueurs ajacides s'accumulaient autour du ballon sur un côté de la surface, délaissant complètement l'opposé. Du côté de Storck et de Guardiola, la liberté des joueurs en possession du ballon était bien moins exacerbée. Les deux hommes pratiquent le " jeu de position ", une école très précise dont les leçons sont également appliquées par les Mauves. Simon Davies en donnait d'ailleurs une définition précise en début de saison, dans les colonnes du Nieuwsblad : " Le football, c'est un peu de la géométrie : le bon joueur doit être au bon endroit pour recevoir la balle au bon moment. " Le jeu de position, c'est de l'attaque en zone. Des postes précis doivent être respectés pour faire évoluer la circulation du ballon. C'est ce qui explique que chez Pep Guardiola, on voit parfois des ailiers collés à la ligne de touche, attendant le ballon pendant de longues minutes, jusqu'à ce que l'évolution de la possession les serve dans des circonstances favorables afin de faire la différence dans les derniers mètres du terrain. " Il arrive un moment où il faut dribbler, où il faut frapper au but ", racontait récemment le coach catalan des Citizens à la télévision espagnole. Le jeu de position tente simplement de mettre les joueurs offensifs dans les dispositions idéales pour faciliter leur initiative individuelle finale. Méticuleusement géométrique, le football d'Anderlecht est donc forcément prévisible. Au bout de quelques matches, et de sorties de balle systématiquement répétées, tous les adversaires ont compris où devaient mener les passes de Philippe Sandler ou de Vincent Kompany. Tous ont constaté que Sieben Dewaele quittait la ligne défensive en possession du ballon pour se joindre au numéro 6, positionné devant lui, et former un 3-2-2-3 avec la balle. Un retour du WM que Guardiola a développé lors de ses années au Bayern, floutant les frontières entre le rôle d'arrière latéral et celui de milieu défensif en transformant des joueurs comme Philipp Lahm ou David Alaba en excellents milieux de terrain. L'effet de surprise collectif n'a donc pas duré. Pour déborder l'adversaire, il ne faut donc pas compter sur la ruse, mais sur les qualités supérieures qui résident dans le secteur offensif, lesquelles doivent être mises dans les meilleures dispositions possibles par la circulation de balle. C'est là que se situent les problèmes majeurs d'Anderlecht depuis le début de saison. Si la possession moyenne, après cinq journées de championnat, atteignait les 63%, des chiffres équivalents à ceux des ténors européens, les 632 passes réussies lors de chaque rencontre débouchaient seulement sur une moyenne de quatre tirs cadrés par match. Pour résumer, le Sporting avait besoin d'un peu plus de 150 passes pour alerter le gardien adverse. Une carence chiffrée qui trouve ses racines dans un double problème. Tout d'abord, si le jeu de position en 4-3-3 accorde une importance très ténue aux ailiers dans la circulation du ballon, il leur confie par contre des responsabilités énormes pour transformer la possession en occasions. Collés à la ligne de touche, ils doivent être capables de provoquer leur adversaire direct ballon au pied, puis de prendre leur chance ou de donner un ballon de but. Au bout de la chaîne de la possession, Anderlecht a commencé la saison avec Francis Amuzu et Jérémy Doku. Le premier a multiplié les mauvais choix, semblant incapable de créer le danger au bout de son accélération et confirmant ainsi ses statistiques faméliques depuis ses débuts (2 buts et 3 passes décisives en 2.750 minutes de jeu). Quant au jeune Doku, son manque de coffre l'empêche d'être assez régulier sur la totalité d'une rencontre, et le manque de précision de ses centres a rarement permis de transformer ses dribbles déroutants en tir au but d'un coéquipier. Des problèmes que Nacer Chadli, en train de retrouver progressivement ses meilleures jambes, pourrait résoudre à court terme, même si les dribbles du Diable rouge ont toujours manqué d'un coup de rein pour s'exprimer au mieux. Ensuite, la possession doit être d'une qualité exceptionnelle au sein du jeu de position pour pouvoir mettre ces ailiers dribbleurs dans les meilleures conditions. L'objectif de la possession est d'éliminer des joueurs en cassant des lignes verticales ou horizontales par la passe, afin de désorganiser le bloc adverse et de servir les éléments offensifs en position favorable. Avec une possession trop lente ou trop imprécise, l'organisation défensive ne sera pas malmenée. C'est un mal dont a souffert Anderlecht, malgré la qualité de passe exceptionnelle de Kompany et de Sandler. Parce que pour faire une bonne passe, il faut aussi des joueurs capables de bien la recevoir. Et au coeur du jeu, là où Samir Nasri cherche encore ses sensations et où Michel Vlap semble plus être un deuxième attaquant qu'un véritable milieu de terrain, seul le prodige Yari Verschaeren paraît être en mesure de recevoir une passe dos au jeu, de se retourner en éliminant un adversaire, et d'obliger le reste de la défense à faire des choix qui libèrent forcément des zones dangereuses. À l'heure actuelle, la passe longue et sèche de Sandler après une remontée de terrain balle au pied semble être la façon la plus sûre pour Anderlecht de servir ses dynamiteurs en position favorable dans le couloir. Avec la possession classique, trop scolaire et pas encore assez rythmée, l'adversaire n'est pas dépassé par le tempo et peut tranquillement s'organiser pour éviter un duel sur le flanc qui exposerait sa surface si le défenseur est dribblé par l'ailier mauve. Plus que la qualité du plan, qui n'a pas toujours besoin de joueurs d'exception pour fonctionner, c'est la justesse de son exécution qui coûte actuellement des points à Anderlecht. De quoi comprendre les arguments de Vincent Kompany, qui insiste sur la poursuite de ses objectifs avec le ballon plutôt que dans un changement de plan qui priverait le club d'une route à suivre, alors que le Sporting semble savoir pour la première fois depuis des années vers où il veut aller. Pour que les points rejoignent la manière, brillante par moments mais encore trop irrégulière sur la durée d'une rencontre, Anderlecht devra améliorer son efficacité dans les deux surfaces. Les expected goals, buts qui devraient être marqués ou encaissés en fonction de la qualité des frappes obtenues et concédées pendant la rencontre, montrent en effet un décalage très important entre le rendement théorique des Mauves et les points réellement obtenus. Sur la moyenne de leurs cinq premières sorties, les équipiers de Kompany ont concédé 0,93 expected goal, mais réellement encaissé 1,4 but par match. À l'autre bout du terrain, le Sporting n'a marqué que 0,6 but par match, alors que les occasions créées auraient dû lui permettre de marquer près de trois fois plus (1,57 expected goal). En cadrant seulement 26% de leurs tirs au but, les Bruxellois souffrent des limites de leur maîtrise actuelle du système de jeu, qui leur empêche de transformer leur importante possession en occasions de qualité. Face au Standard, juste avant la trêve internationale, les Mauves ont enregistré leur premier succès de la saison, qui a coïncidé avec la prestation la plus éloignée de leur jeu. Moins de passes et de possession que d'habitude, mais une qualité préservée dans les sorties de balle qui a empêché les Rouches de rendre leur pressing efficace dans la moitié de terrain bruxelloise. Comme le signe annonciateur d'un football qui commence à maîtriser les premiers pas de sa longue route vers le retour au sommet.