Dans la salle du tribunal de Première Instance de Marche-en-Famenne, les bancs craquent. Au mur, les portraits classiques du Roi et de la Reine jurent à peine avec la peinture mi-saumon mi-jaunâtre. L'haleine tout juste rafraîchie par le brossage de dents matinal, une poignée d'individus visiblement familiers discutent le coup. " T'es là pour le vol ? " - " Ouais. J'aimerais bien voir sa gueule à ce mec. " Une rangée plus loin, un avocat se bidonne avec deux homologues. Il leur raconte une vieille histoire d'un de ses anciens clients qui volait dans des vestiaires sportifs la clé de la plus belle bagnole. Son trip se poursuivait ensuite sur les autoroutes où il faisait le Fangio à 200 km/h avant de restituer le bien en état... mais ailleurs.
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Dans la salle du tribunal de Première Instance de Marche-en-Famenne, les bancs craquent. Au mur, les portraits classiques du Roi et de la Reine jurent à peine avec la peinture mi-saumon mi-jaunâtre. L'haleine tout juste rafraîchie par le brossage de dents matinal, une poignée d'individus visiblement familiers discutent le coup. " T'es là pour le vol ? " - " Ouais. J'aimerais bien voir sa gueule à ce mec. " Une rangée plus loin, un avocat se bidonne avec deux homologues. Il leur raconte une vieille histoire d'un de ses anciens clients qui volait dans des vestiaires sportifs la clé de la plus belle bagnole. Son trip se poursuivait ensuite sur les autoroutes où il faisait le Fangio à 200 km/h avant de restituer le bien en état... mais ailleurs. " Un jour, alors qu'il avait les flics au cul, il a accéléré dans ce qu'il croyait être une flaque. C'était une rivière. " Fin de l'histoire, une sonnette retentit. Le silence se fait. Carnet à la main, une classe d'étudiants assiste à sa première audience. Une excursion qui tombe à pic pour gonfler quelque peu l'assistance, qui peine à atteindre les 50 personnes, soit moins du quart des victimes de l'affaire du jour. Assis dans le fond de la pièce, Bertrand* range son portable, se lève, passe devant l'assemblée et s'approche de la barre. La voilà, sa gueule. D'un air faussement assuré, le juge Jordant s'empare du crachoir. " Monsieur X, vous reconnaissez la plupart des faits qui vous sont reprochés. Mais j'imagine que si je reprends prévention par prévention, vous allez me dire que vous ne vous en souvenez plus. Ça me paraît de toute façon inutile. Il y en a 239... euh deux cent... ". " 241 ! ", intervient la Procureur du Roi. " 240 ", corrige à nouveau le juge avec un rictus. En face de lui, le jeune trentenaire se tient droit sur son petit banc. Propre sur lui, il porte la barbe de trois jours, le tatouage derrière l'oreille droite et des Converse bleues aux pieds. Il n'a pas d'avocat. Celui qui le représentait a récemment pris sa retraite. C'est donc seul qu'il voit défiler devant lui les victimes constituées parties civiles. " Quelle somme aviez-vous dans votre portefeuille ? ", répète inlassablement le juge Jordant. " 200 euros ", tonne un quadra vêtu d'un training. " Mais j'avais aussi mon abonnement au Standard et ma carte d'identité. " Plus tard, un jeune homme au costume dépareillé réclame 669 euros ainsi qu'un préjudice moral. Des papiers appartenant à son grand-père ont disparu avec son portefeuille. " C'est impossible de chiffrer leur valeur, elle est sentimentale ", précise-t-il avant de tourner les talons. Dans sa foulée, une avocate namuroise réclame un autre préjudice moral pour son client. " Il ne se sentait plus en sécurité dans le vestiaire lorsqu'il a joué d'autres matchs de foot par la suite. " La plus grosse perte s'élève à 2100 euros. " Dans un portefeuille ? Un marchand de bestiaux sans doute ", vanne fier de lui un journaliste local qui traîne 20 ans de métier dans ce même Tribunal. Bertrand s'est assis. Son regard se perd aux quatre coins de la salle, mais rarement dans les yeux des victimes. Peut-être se replonge-t-il dans ses différents maraudages, dont le mode opératoire n'a jamais changé, du premier au 240e larcin. Retour en 2015, un mardi, un jeudi ou un dimanche, jours d'entraînement ou de match. Peu importe le lieu. Au moment où les joueurs débutent leur séance ou que l'arbitre donne le coup d'envoi, le jeune homme s'introduit discrètement dans les vestiaires dont il referme immédiatement la porte. Quelques minutes suffisent pour empocher portables et portefeuilles avant de filer. Méfait accompli. Pour avoir lui-même évolué jusqu'en Promotion, l'ancêtre de la Division 3 amateurs, Bertrand sait que rares sont les portes des vestiaires qui restent closes. Lors des premiers larcins qu'il commet avec des amis, il est au chômage. " Après, j'ai eu un boulot en tant que fonctionnaire, un appartement et une compagne ", confesse-t-il quelques jours plus tard par téléphone après avoir dans un premier temps refusé de donner suite à l'interview. " Mais quand tu prends 1000? par semaine, tu rentres dans un engrenage, une chaîne sans fin, l'argent facile... " José* est un peu stressé en ce début d'après-midi du mois de mai 2015. Son équipe est à quelques minutes de disputer le match décisif du tour final pour la montée en troisième provinciale. " J'avais pris l'habitude de poster avec mon téléphone un petit message sur la page Facebook du club pour les quelques followers ", glisse-t-il. " Je comptais donc le faire juste avant de passer près de l'arbitre pour le contrôle, mais j'ai retrouvé mes poches vides. " Ce jour-là, six autres de ses coéquipiers se font tirer porte-feuilles et mobiles. Le tout pour un butin avoisinant les 2500 euros. Un sale coup pour une équipe qui se méfiait depuis quelques semaines de ces mystérieux vols et qui avait décidé de verrouiller son vestiaire. " On en voulait un peu à nos adversaires d'avoir été moins attentifs ", se souvient Jérémy*, incontournable remplaçant de l'équipe. Les vingt premières minutes du match le plus important de la saison, ce défenseur central les passe au téléphone à bloquer ses différentes cartes de banque. Puis la victoire en poche, c'est en faisant sa déposition à un commissaire de police qu'il cuve ses premières bières. Courant 2016, José est recontacté par la police. Le voleur a été retrouvé et elle l'invite à aller au bout de ses démarches de réclamation. Il se constitue partie civile, se rend au tribunal et jette un oeil aux déclarations de toutes les victimes, classées par ordre chronologique et par bureaux de police. " C'était étalé sur des centaines et des centaines de pages elles-mêmes posées sur un chariot. J'ai dû demander de l'aide au vigile pour m'en sortir. " Dans la foulée, le N°10 prend contact avec un service de médiation entre les victimes et les prévenus. " Depuis le début, ma seule motivation c'est que le gars me rembourse. Normal : il s'est fait choper et il est solvable. " Le jour de l'audience, José constate avec surprise l'absence de potes et d'anciens coéquipiers dont il a vu les noms sur la liste des parties civiles. " Avec un meilleur horaire, ça aurait pourtant pu faire office de belle troisième mi-temps ", sourit-il. Cela n'empêche pas quelques moments de flottement tout au long de l'audience, par exemple lorsque ce quinqua se fait ajourner par les magistrats. Son tort ? Représenter son fils, mineur au moment des faits, mais désormais âgé de vingt ans et donc prié d'être présent. " On n'a pas vu qu'il était majeur ", confesse à demi-mot la Procureur du Roi. Appelé à la barre, Bertrand nie son implication dans le vol de trois-quatre vestiaires bien précis. " Je n'ai jamais commis d'infractions comme à Sauvenière où un carreau a été pété. Je suis toujours entré quand c'était ouvert. Selon moi, on m'a mis ces vols sur le dos parce que c'était dans des vestiaires et à la même époque. Je reconnais tous les autres, mais je n'ai jamais cassé quoi que ce soit. " Raphaël est bien placé pour confirmer ses dires. C'est grâce à lui que l'affaire a éclaté. Un soir d'octobre 2015 dans l'ancien club de Bonnerue, situé dans la commune d'Houffalize. " On avait prévu de faire un entraînement bien physique ", se souvient le milieu défensif, qui décide de troquer son pantalon pour un short après quinze premières minutes éprouvantes. " Je rentre dans le vestiaire pour me changer lorsque j'entends un bruit dans la douche. Par acquis de conscience, je décide de vérifier qu'elle ne va pas couler pendant tout l'entraînement. " Il tombe alors sur Bertrand, assis sur le carrelage, qui assure se cacher de gars qui veulent lui taper dessus. Pour éviter lui-même de ramasser sur la tronche, Raphaël appelle ses coéquipiers... qui constatent rapidement que quelque chose cloche. " Il avait vidé le sac d'un des joueurs pour le remplir de nos portables et portefeuilles et s'apprêtait à se barrer. On l'a encerclé ", resitue Raphaël. " Il est resté très calme. Il a tenté de négocier notre indulgence en disant qu'il était au chômage et qu'il devait nourrir sa famille. Mais on a appelé les flics. Quand ils l'ont embarqué, on a arrêté l'entraînement et on a discuté autour d'un verre. " La rumeur raconte que la police s'est notamment servie du GPS de la voiture de Bertrand pour localiser les adresses d'autres clubs de foot aux portefeuilles volants. " Je suis le seul à m'être fait choper ", assure le trentenaire au bout du fil. " L'autre gars qui venait parfois avec moi a été plus malin : il n'avait plus rien chez lui quand la police l'a perquisitionné. Mais aujourd'hui, il est toujours possible de lui acheter des téléphones sur 2ememain.be. " La longue période infractionnelle, la multiplicité des faits et l'ampleur du préjudice convainquent la Procureur du Roi de requérir une peine de 18 mois d'emprisonnement. " Je ne me cherche pas d'excuses, je sais ce qui est bien ou pas ", rétorque le prévenu. " Mes deux mois d'incarcération m'ont permis de réfléchir à tout ça. J'ai un travail fixe depuis deux ans et j'ai commencé une activité complémentaire en novembre 2018. Je veux montrer patte blanche et rembourser ce que je peux. " Après coup, Bertrand demande à recevoir une peine de travail. Celle-ci, assure-t-il, lui permettrait de poursuivre ses deux boulots ; de prendre soin de sa maman, qui vit sous son toit après avoir été victime d'un accident cérébral ; et de lui éviter une ligne sur le casier judiciaire. " Rien à ajouter ? ", interroge le juge. " Non, mis à part que je tiens à présenter mes excuses aux parties civiles. " La séance est levée, de quoi surprendre le journaliste judiciaire local. " D'habitude, il y a toujours bien un avocat qui plaide pendant 45 minutes... " Le verdict tombe quelques semaines plus tard. Bertrand écope de 200 heures de TIG. " Le prévenu a gagné pas mal d'argent dans cette histoire ", estime Olivier Rossillon, avocat d'une partie civile. " Premièrement, les vols jugés sont uniquement liés à des plaintes issues des mêmes régions, ce qui veut dire qu'il y a des chances qu'il ait commis d'autres vols non identifiés. Deuxièmement, seules 30 personnes sont allées au bout de la démarche. Cette clémence n'est donc pas de la faute de la justice : les victimes n'ont pas suffisamment réclamé. " Contactées dans la foulée du procès, beaucoup de parties civiles reconnaissent avoir été découragées par la potentielle lourdeur des démarches. Dans leur apathie, certains ont eu moins de chance que d'autres. Jonathan* a perdu à tout jamais l'alliance de son père décédé là où Gus* a dit adieu à son iPhone 6 reçu deux semaines plus tôt en cadeau. " Plus tard, j'ai pu localiser l'appareil à Bruxelles ", se souvient-il. " Je suis même allé voir sur Google Earth à quoi ressemblait la maison mais je n'avais pas mon permis et je n'ai jamais osé m'aventurer à l'adresse, ne sachant pas ce qui m'y attendait. " Pol* s'en est mieux sorti. Sa montre Hugo Boss aussi. " C'était un beau cadeau reçu à l'occasion de mes 18 ans. Comme le gars était un fan de montres, il l'a gardée chez lui et je l'ai récupérée trois jours après que la police eut mis la main dessus. " En cette fin d'été, José attend des nouvelles du service de médiation. S'il ne reçoit rien d'ici un an, il fera appel à un huissier, quitte à y laisser des frais. " Si tout le monde abandonne, le mec ne devra rien payer. " Quant à Bertrand, il affirme mettre tout en oeuvre pour réparer ses torts, et zappe les quelques menaces qu'il reçoit par message. " Du lundi au samedi, je bosse pour rembourser. Le dimanche matin, je suis au bord du terrain. Mais plus pour mes conneries, pour le vrai foot. "