25 décembre 1905, Constantine, en Algérie. Ce soir de Noël naît un petit garçon. Il s'appelle Alexandre Villaplane. Nous sommes à 80 kilomètres de la Méditerranée, dans un pays qui à l'époque est encore un territoire français. Le petit Alexandre obtient donc la nationalité française.
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25 décembre 1905, Constantine, en Algérie. Ce soir de Noël naît un petit garçon. Il s'appelle Alexandre Villaplane. Nous sommes à 80 kilomètres de la Méditerranée, dans un pays qui à l'époque est encore un territoire français. Le petit Alexandre obtient donc la nationalité française. Alexandre - Alex pour les intimes - commence à jouer au football au Gallia Sport d'Alger. Et il se trouve qu'il est très doué. À seize ans, le jeune homme émigre en France avec son oncle. Il s'affilie directement au FC Cette, l'ancienne orthographe de la ville de Sète. Le Football Club de Sète est, comme les clubs voisins du SC Nîmois, de l'OGC Nice et de l'Olympique de Marseille, l'un des pionniers du football hexagonal. La Méditerranée est la Mecque d'un sport qui n'en est qu'à ses premiers balbutiements. S'y retrouver est donc le nec plus ultra pour un footballeur français. Le joueur-entraîneur écossais de Sète, Victor Gibson, lance rapidement Alexandre en équipe première. L'adolescent trépigne d'impatience, car il veut gagner des sous. Mais le football n'est à ce moment-là pas encore professionnel. Aussi longtemps que l'on a un travail "officiel", il n'y pas de problème: les dessous-de-tables font le reste. Après un différend financier avec le président de Sète, Villaplane, qui a 17 ans, s'engage avec l'UC Vergèze, avant de revenir à Sète un an plus tard, après avoir reçu des garanties. Alexandre Villaplane est le rêve de tout entraîneur: un milieu de terrain doué techniquement qui regorge d'énergie. Ses passes sont précises et son jeu de tête est parfait. Qui ne voudrait pas d'un joueur pareil dans son équipe? Avec Villaplane, Sète devient champion de Division d'Honneur et le joueur est appelé en équipe nationale militaire. Il affronte les soldats belges dans le stade de La Gantoise. Quelques jours plus tard, c'est au tour de l'Angleterre, à Londres. Tout va très vite pour le jeune Franco-Algérien. Le 11 avril 1926, Villaplane débute en équipe nationale A contre la Belgique, et s'impose 4-3. Une semaine plus tard, il s'offre le scalp du Portugal. La Suisse doit aussi s'incliner. Fort de ces victoires en séries, Villaplane se fait un nom. À tel point que Nîmes, le principal rival de Sète, engage Villaplane en 1927. À Sète, on n'apprécie guère le mouvement, après avoir dû se passer de lui durant quasiment toute la saison 1926-27 à cause de blessures. Mais Villaplane se fiche de ce que l'on pense de lui. Seul l'argent l'intéresse. Officiellement, Villaplane n'est pas un pro, mais il l'est bel et bien en pratique. Il permet aux Rouge et Blanc de monter en Division d'Honneur. Dans l'entre-deux-guerres, il n'y a pas plus grande vedette que Villaplane. Un beau jour, le richissime Parisien Jean-Bernard Lévy se déplace sur les bords de la Méditerranée. Il veut convaincre Alexandre Villaplane, la grande vedette de Nîmes et de l'équipe nationale, de signer pour son équipe, le Racing Club de France Football. Car si l'on veut atteindre le sommet, il faut posséder Villaplane dans son équipe. Le joueur se retrouve donc dans la Ville lumière et profite à fond de la vie parisienne. Il fréquente les bars, les restaurants, les cabarets et les bordels. À l'hippodrome, il devient aussi un client fidèle, et fait la connaissance de quelques personnages de la pègre. Cette vie mondaine n'a cependant aucune influence sur ses prestations sportives et il devient le premier capitaine des Bleus né en Afrique. En 1930, la France participe à la toute première Coupe du monde en Uruguay. Lors du premier match à Montevideo, le 13 juillet 1930, Villaplane délivre la passe décisive à Lucien Laurent, qui inscrit le tout premier but de l'équipe de France dans un Mondial, face aux Mexicains. Simultanément, le coéquipier de Villaplane au Racing, Raoul Diagne, devient le premier joueur racisé des Bleus. Après la Coupe du monde, la fédération approuve le professionnalisme à une large majorité. Alexandre Villaplane est l'un des premiers joueurs officiellement autorisés à vivre du football. Et il en profite pour accroître ses exigences financières. En 1932, le Football Club d'Antibes-Juan les Pins lui ouvre largement les cordons de sa bourse. Dans le vestiaire, Alexandre retrouve ses anciens coéquipiers de Sète, Laurent Henric et Pierrot Cazal. La saison 1932-33 entre dans l'histoire comme étant la première saison professionnelle en France. Villaplane délivre la passe décisive de ce qui deviendra le premier but officiel. Au Stade Elisabeth, l'Autrichien Johann Klima pousse le ballon au fond des filets, contre le Red Star FC. À l'image de la formule de compétition actuelle en NBA, le premier championnat de France pro est divisé en deux zones géographiques. En finale, le vainqueur du championnat du sud affronte celui du championnat du nord. Antibes est la meilleure des dix équipes du sud et affronte le champion du nord, le SC Fivois Lille. Antibes gagne sans aucune discussion, 5-0. Plus d'un spectateur fronce les sourcils. Ils n'avaient encore jamais vu une équipe défendre aussi mal que Lille. Rapidement, on s'aperçoit qu'Antibes a acheté sa victoire. Le club du sud est rétrogradé en deuxième division. L'entraîneur Valère est limogé sur-le-champ. Personne n'ignore cependant que ce sont Villaplane, Henric et Cazal qui ont arrangé l'affaire. La direction leur demande amicalement de se chercher une autre équipe, séance tenante. Un joueur aussi talentueux que Villaplane n'éprouve cependant aucune difficulté à se recaser. En 1933, il signe à l'OGC Nice, les initiales d'Olympique Gymnaste Club Nice Côte d'Azur. Nice est d'ailleurs la seule équipe encore active en Ligue 1 aujourd'hui qui a participé au tout premier championnat professionnel dans l'Hexagone. Villaplane participe à vingt des 26 matches. Comme capitaine, encore. Mais il semble se désintéresser de son sport (et métier!). Il consacre toute son énergie à suivre les courses de chevaux et loupe de plus en plus d'entraînements. L'entraîneur écossais Jim McDewitt le constate avec amertume. Nice est relégué et Villaplane est de nouveau invité à se trouver un nouveau club. Son étoile pâlit méchamment. Comme souvent, ce sont les vieilles connaissances qui le sortent de la misère. L'ancien entraîneur de Villaplane à Sète, l'Écossais Victor Gibson, entraîne le club bordelais Hispano-Bastidienne, en deuxième division. Gibson se dit que si ce footballeur hyper-doué retrouve sa motivation d'autrefois, il pourrait bien faire monter sa petite équipe au sein de l'élite, Mais le grand projet se révélera être un fiasco. Après trois mois à peine, Villaplane se retrouve à nouveau à la rue. Nous sommes en 1935. L'équipe nationale n'est plus qu'un lointain souvenir. Plus aucun journal ne relate ses exploits sur le terrain. Pourtant, l'ancien capitaine des Bleus ne disparaît pas complètement de l'actualité. En 1935, Monsieur Alexandre Villaplane est emprisonné pendant quelques mois, pour s'être fait prendre la main dans le sac après avoir essayé de truquer des courses de chevaux. En 1940, il est de nouveau derrière les barreaux. Cette fois pour recel. Il est impliqué dans plusieurs affaires louches sur le marché noir. Durant ses temps libres, il casse volontiers la gueule à quelques juifs. Villaplane se spécialise aussi dans la contrebande d'or. Deux ans plus tard, Villaplane retourne en prison... et en ressort rapidement. Il doit sa sortie à l'un des plus grands salopards français de tous les temps, Henri Lafont. Il y a des gens qui voient des opportunités en or partout. Des salauds de la première heure. En juin 1940, Paris est tombé aux mains des nazis. Certains y voient une opportunité. L'analphabète Henri Lafont (qui s'appelle en réalité Henri Chamberlain, mais a changé de nom pour échapper à la justice) fait partie de ceux-là. Lafont ment comme il respire et gagne bien sa vie au marché noir. L'occupant allemand fait régulièrement appel à ses services. Pourtant, lui aussi doit prendre garde. Pour prouver sa loyauté envers les nazis, Lafont part à la recherche du leader de la Résistance belge, le trouve et le torture jusqu'à ce qu'il obtienne suffisamment de noms. Suite aux dénonciations de Lafont, les Allemands arrêteront pas moins de 600 membres de la Résistance. Lafont monte dans l'estime des Allemands et est de plus en plus impliqué dans différentes missions, pour lesquelles il a besoin de collaborateurs. Il recrute deux prisonniers: le commissaire Pierre Bonny, condamné pour corruption, et Alexandre Villaplane, ancien international et escroc de premier ordre. Les Allemands font sortir les deux hommes de prison. Ensemble, ils forment le triumvirat de la Gestapo française. Leur base est située au 93, rue Lauriston. À trois, ils se mettent régulièrement à la recherche de juifs. Leurs victimes sont torturées dans les caves de la maison parisienne et sont dépouillées de tous leurs bijoux et dents en or. Ils n'en confient qu'une partie aux Allemands. Les affaires sont les affaires... La guerre doit leur servir à s'enrichir. Entre-temps, Adolf Hitler se targue dans un journal arabe d'être l'homme capable de libérer les Nord-Africains des colons, des communistes et des juifs. Henri Lafont décide de transformer leur organisation en Brigade Nord-Africaine. Les Allemands leur donnent la mission de "nettoyer" le Périgord. Le 11 juin 1944, Villaplane et quelques copains se laissent aller et abattent onze résistants dans le petit village de Mussidan. Les hommes prennent plaisir à commettre des exactions. La population prend peur et tremble devant Villaplane, promu au rang de lieutenant SS. Dans l'intimité de leur maison, les gens le surnomment "Le SS Mohammed". Villaplane va toujours plus loin dans l'ignominie. Un euphémisme. Dans son livre Tu trahiras sans vergogne, l'auteur Philippe Aziz dresse la liste de ses méfaits. Pour faire avouer à une grand-mère l'endroit où elle cache le juif Bachmann, Villaplane lui met un pistolet sur la tempe. Il prend la vieille dame par les cheveux et la fait sortir afin qu'elle assiste à d'autres de ses exactions. Il met le feu à deux paysans. Le pire, ce ne sont pas les flammes - c'est du moins ce qu'Aziz relate selon un témoin survivant - mais le rire interminable de l'ancien capitaine de l'équipe nationale. Un homme visiblement dépourvu de toute sensibilité. Alexandre Villaplane considère la mort et la torture comme un simple pan de ses activités lucratives. Lorsqu'il apprend que les Allemands pourraient bien perdre la guerre, il laisse quelques personnes s'échapper. Histoire que plus tard, on puisse lui attribuer quelques "bonnes actions". Une autre "bonne action" en dit long sur ses motivations. Un témoin se souvient que lors d'un des derniers jours de la guerre, Villaplane a crié à un pauvre homme: "Ils vont vous tuer!" En mode Mère Teresa, notre grand héros Villaplane poursuit: "J'ai déjà sauvé 54 personnes. À mes risques et périls. Vous allez être la 55e." Mais il n'oublie pas de poser ses exigences pour cet "acte de bravoure": "Ce sera 400.000 francs." Quelques jours plus tard, Paris est libéré des Allemands. Et la vengeance s'abat sur les traîtres. Le 1er décembre 1944, les juges n'ont pas besoin de beaucoup de temps pour condamner Alexandre Villaplane à mort. Traître à la Patrie, violeur, impliqué dans la mort d'au moins dix compatriotes... La liste est longue. Noël 1944. Paris est en fête. Alexandre Villaplane fête son anniversaire en prison. Le lendemain matin, c'est le peloton d'exécution qui l'attend.