CHAPITRE 1 VU DE FLANDRE

LAURENTJANS: Je me rappelle d'un retour de vacances un peu plus tard que les autres cet été-là, vu que j'avais joué des matches internationaux avec le Luxembourg. Mais je me souviens surtout de ma première conversation avec le coach, Philippe Clement. Il m'a pris dans son bureau et il m'a dit: "Écoute Laurent, j'ai une bonne nouvelle. Cette saison, on a un joueur de classe internationale dans le groupe qui va nous permettre de viser autre chose que le maintien."
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LAURENTJANS: Je me rappelle d'un retour de vacances un peu plus tard que les autres cet été-là, vu que j'avais joué des matches internationaux avec le Luxembourg. Mais je me souviens surtout de ma première conversation avec le coach, Philippe Clement. Il m'a pris dans son bureau et il m'a dit: "Écoute Laurent, j'ai une bonne nouvelle. Cette saison, on a un joueur de classe internationale dans le groupe qui va nous permettre de viser autre chose que le maintien." OLIVIER MYNY: Il n'a pas fallu longtemps pour s'en rendre compte, en même temps. Après le premier entraînement, il avait déjà mis tout le monde d'accord. On a tout de suite vu que ce gars était capable de nous faire entrer dans une autre dimension. Sa vraie force, c'est qu'il voit ce que d'autres ne voient pas. JANS: Reste que le mérite de Clement, c'est d'avoir tout de suite compris qu'un joueur comme Ryo méritait qu'on adapte tout notre jeu en fonction de ses qualités. Après, c'est vrai qu'à la fin de notre premier entraînement, je me suis demandé ce qu'un joueur comme ça faisait là, avec nous. Honnêtement, il était trois classes au-dessus de tout le monde. MAXIMILIANO CAUFRIEZ: Ce qui détonne, c'est quand un joueur comme ça, aussi discret en dehors des terrains, devient ton joueur-clé. Moi, je trouvais ça bien, ça avait tendance à en remettre certains qui faisaient beaucoup plus de bruit à leur place. JANS: C'est exactement ça. Ça faisait plaisir de voir un mec hyper respectueux être le patron de l'équipe. Cela devient rare dans le monde du foot. Et puis, Ryota, il a toujours le sourire. Je l'ai recroisé lors d'un amical entre Metz et Charleroi, il était trop content de me voir, hyper souriant. En fait, il donne l'impression de ne jamais pouvoir se mettre en colère. MYNY: C'est vraiment un bon gars, et moi, il me fascinait. Comme il était assis à côté de moi dans le vestiaire, j'observais tous ses petits trucs. Et il avait un nombre de petits rituels d'avant-match assez impressionnant. Indépendamment de tous ses étirements, je le surprenais aussi parfois à regarder des petites vidéos d'Andrés Iniesta sur son téléphone, il me faisait marrer. JANS: Quand Clement m'a dit en début de saison qu'avec un joueur comme lui, notre saison ne serait pas la même, je n'en étais pas à me douter que cet inconnu serait transféré six mois plus tard à Anderlecht... Après, vu que le gars sortait d'une demi-saison à onze passes décisives et sept buts, on n'a pas été surpris non plus. Il était trop fort pour nous. CAUFRIEZ: Quand il m'a dit qu'il allait partir à Anderlecht, j'étais persuadé qu'il s'intégrerait rapidement chez les Mauves. Vu son potentiel créatif, je pensais même que c'était typiquement le genre de mec fait pour le Sporting. Ça m'a surpris que cela ne soit pas le cas. ADRIEN TREBEL: Le problème, c'est qu'il a fallu qu'il digère son transfert de Waasland. Là-bas, tout tournait autour de lui mais à Anderlecht, on apprend vite que rien ne tourne toujours autour d'un seul homme. DENNIS APPIAH: Je crois que ce qui ne l'a pas aidé, c'est que quelques jours après son arrivée, le club a vendu Sofiane Hanni. Sofiane, c'était le numéro 10, la plaque tournante de l'équipe. Et il venait de mettre un triplé contre le Standard avant son départ. Du jour au lendemain, Ryota devait le remplacer. Bonjour le cadeau! TREBEL: Tu rajoutes à ça que l'équipe ne tournait pas trop et tu te retrouves avec un contexte global pas franchement positif. Pour comparer, moi j'étais arrivé un an plus tôt à Anderlecht, mais ce qui change tout, c'est qu'à l'époque, l'équipe jouait le titre. Puis surtout, René Weiler m'avait accueilli en me disant qu'il avait besoin de moi. Il me disait que grâce à moi, on allait être champions. Il partait du principe que vu que Leander ( Dendoncker, ndlr) et Youri ( Tielemans, ndlr) avaient tout joué jusque-là, ils seraient légitimement un peu cramés à un moment ou un autre. Moi, ce qu'on me demandait dans un premier temps, c'était de dépanner et de faire le sale boulot. Mais le plus important, c'est que j'avais un rôle à part entière dans l'équipe. Peut-être que ce n'était pas assez le cas de Ryo. APPIAH: Il faut être honnête, ce n'était pas non plus le vestiaire le plus jovial à l'époque. On aurait certainement pu en faire plus pour le mettre à l'aise, mais quand une équipe ne tourne pas, c'est compliqué. Du coup, on ne l'a peut-être pas accueilli de la bonne manière. Un exemple, rien ne s'organisait en dehors des entraînements, on était tous éparpillés à gauche à droite. Ce n'était clairement pas le meilleur contexte d'intégration. TREBEL: Moi, je m'entendais bien avec lui. D'ailleurs, on est encore en contact. Mais ce qui était frustrant pour nous, c'était d'avoir un joueur avec un tel potentiel, sans le voir en capacité de l'exprimer. À la base, on signe quand même le meilleur donneur d'assists du championnat. Donc, les attentes sont légitimes. Mais Ryo a eu le même problème qu'un Nicolae Stanciu. Les deux nous régalaient à l'entraînement, mais avaient du mal à traduire ça en match. Pour un groupe, il n'y a rien de plus frustrant. SEBASTIAAN BORNAUW: On ne pouvait même pas lui en vouloir tant il travaillait dur pendant les séances. C'était une machine, avec une mentalité exemplaire, il ne se plaignait jamais, mais je crois que dans le système de Hein ( Vanhaezebrouck, ndlr), il avait beaucoup de mal. Leur relation n'était pas toujours facile non plus. Par contre, cela se voyait que Karim l'aimait déjà beaucoup. Il appréciait notamment sa vista, son calme avec le ballon. Et puis, ils avaient un peu la même personnalité. KARIM BELHOCINE: Après, c'est aussi le rôle d'un T2 d'avoir cette relation avec les joueurs. Mais ce qui est vrai, c'est qu'on a pour point commun avec Ryo d'être des gens assez discrets face caméra, mais très cash en tête à tête. Ryo, vous savez, il est comme moi, il dit ce qu'il pense. APPIAH: Karim était plus qu'un T2 à l'époque, c'était comme notre "grand", comme on dit chez nous. Il avait toujours les bons mots pour nous encourager. C'était presque comme un capitaine. Un mentor, aussi. Quelqu'un de très proche, très positif, jamais cassant. Il aimait bien venir rigoler avec nous. Surtout avec ceux qui jouaient moins. BELHOCINE: Et contrairement à ce que vous pouvez croire, Ryo, il sait se marrer. Après, forcément, je le voyais moins souvent rire à Anderlecht qu'à Charleroi par après. Ryo, il est heureux quand il joue. Et avec Hein, il ne jouait pas beaucoup, donc forcément, ce n'était pas des moments faciles. TREBEL: Techniquement, par contre, il était très au-dessus de la moyenne. Il fallait juste lui trouver la bonne place et le bon système. Pour moi, celui de Hein ne lui convenait pas. Il a fait de très bons matches à Anderlecht en tant que numéro 10, mais il n'avait pas le rendement qu'il a eu par après avec Karim en 6 ou 8. BELHOCINE: La première fois que je le fais redescendre, c'est à l'occasion d'un match contre Malines ( le 3 novembre 2019, ndlr). Christophe Diandy se blesse et je dois alors choisir entre faire monter un autre milieu défensif ou faire glisser Ryo plus bas. En fait, j'avais toujours eu cette réflexion. Parce que déjà quand il jouait plus haut, il avait toujours tendance à redescendre assez bas pour toucher plein de ballons. À l'époque, je n'arrêtais pas d'essayer de le convaincre d'arrêter de faire ça. Et puis, au moment où je pense qu'il commence à comprendre ce que j'attends de lui en 10, je dois faire un choix et je lui demande tout l'inverse. Il a dû me prendre pour un barjo ( Rires). MARCO ILAIMAHARITRA: Au tout début, quand le coach Belhocine l'a fait reculer, beaucoup doutaient de sa capacité à défendre. Et ce qui est marrant, c'est qu'aujourd'hui qu'Edward Still l'a fait remonter d'un cran, les mêmes se demandaient s'il serait capable de retrouver sa justesse dans le geste décisif. Bon ben voilà, maintenant au moins, on sait qu'il sait tout faire, Ryo. BELHOCINE: La vraie décision importante que je prends, c'est dans la foulée de ce match contre Malines. Cette semaine-là, on a pas mal parlé ensemble avec Ryo. Je lui ai expliqué pourquoi il pourrait s'épanouir dans la durée à cette position plus reculée. Il n'a pas été contre longtemps. De toute façon, le meilleur moyen de convaincre un joueur, c'est de le persuader que ça ne va pas seulement rendre l'équipe plus performante, mais que cela lui sera surtout profitable à lui sur le long terme. MAXIME BUSI: Pour moi, ça a tout changé. On était vraiment une équipe de reconversion, mais comme on savait qu'on avait des Mama ( Mamadou Fall, ndlr) et des Ali ( Gholizadeh, ndlr) qui cherchaient fort la verticalité, on avait souvent tendance à vouloir aller trop vite vers l'avant. Avec Ryo un cran plus bas, on a gagné un métronome. Il dictait le ton du match à lui tout seul. C'est le mérite de Karim. Il avait vu ça dans son jeu. JORIS KAYEMBE: Moi, je pense que l'important avec un joueur comme lui, c'est de le laisser faire son truc, quelle que soit sa position. Karim et Edward l'ont tous les deux bien compris. Ryo, il ne faut pas l'enfermer. C'est un privilège auquel seul des joueurs de sa trempe ont droit, mais je trouve ça légitime. BELHOCINE: Le fait est qu'indépendamment même de son talent, c'est un mec hyper pro. Qui prend soin de son corps comme personne et qui a des routines auxquelles il ne déroge jamais! Ce qui fait que même en dehors du terrain, tu donnes un peu plus de libertés à ces gars-là. Parce que tu sais que tu n'as pas besoin de les contrôler. ILAIMAHARITRA: En parlant de routine, je n'ai jamais vu un gars qui mangeait autant de bananes. Le matin, avant et après l'entraînement. Je crois que s'il ne pouvait manger que ça, il le ferait. BUSI: Moi, ce qui me choquait, c'était cette forme de présence charismatique qu'il avait dans le vestiaire. Il dégageait une sérénité, c'était incroyable. Et puis surtout, ce qui nous flashait tous, c'était ses petits rituels d'avant-match. Il avait, par exemple, une sorte de boule en bois un peu plus grosse qu'une balle de tennis avec laquelle il se faisait des massages. Souvent sur les pieds, les fesses ou les hanches. Et globalement, sur tout ce qu'il appelle des " triggers points". Des zones stratégiques de son corps dont il prenait tout particulièrement soin. KAYEMBE: Lors de ses étirements d'avant-match, il fait des exercices qu'on ne connaît même pas. Pour nous, c'est bizarre, mais pour lui, c'est normal. Je pense que ce sont toutes des choses qui viennent de la médecine japonaise. ILAIMAHARITRA: Ce qui est impressionnant, c'est qu'il ne lâche jamais rien. Je me souviens d'une fois, on rentrait d'un match, il devait être minuit ou une heure du matin. En sortant du bus, pour rire, je lui dit: "Alors Ryo, encore trente minutes de vélo en rentrant à la maison?" Il m'a répondu avec le plus grand des sérieux: "Oui oui, Marco." J'ai eu l'air un peu bête sur le coup ( Rires). APPIAH: On est un peu pareils à ce niveau-là. En tout cas, à Anderlecht, on passait beaucoup de temps à la salle de sport tous les deux. Mais il y a un truc sur lequel j'étais bien incapable de le suivre, c'était ses étirements. C'est quelqu'un d'hyper souple, je n'ai jamais vu ça. ILAIMAHARITRA: Il y a deux ans, comme j'avais mal aux adducteurs, je lui avais demandé conseil. Ce qui est intéressant, c'est qu'il a une vision complètement différente de la conception occidentale. Ce qui fait aussi qu'il y a beaucoup de gens qui prennent conseil chez Ryo. KAYEMBE: Récemment, Stef ( Knezevic, ndlr) s'est d'ailleurs beaucoup intéressé à sa méthode de travail. Mais c'est tellement complexe et fastidieux que je crois qu'il a tenu deux ou trois jours maximum ( Rires). ILAIMAHARITRA: Ce qui est chouette surtout avec Ryo, c'est qu'on voit qu'il est de plus en plus à l'aise avec nous. Ce ne sera jamais le premier à faire des blagues, mais petit à petit, il commence à se lâcher. Il nous charrie de plus en plus par exemple. C'est l'effet Charleroi. La plupart des gens sont comme ça ici, petit à petit, il a été contaminé ( Rires).