Il y a des soirs comme ça où tables et chaises ne servent qu'à mal décorer une pièce où les émotions servent finalement de papier peint. Ce dimanche, pas une seule personne n'avait envie de poser ses fesses dans ces fauteuils rouges, de peur d'être prise de vitesse sur un énième appel de balle de Raphaël Guerreiro. Ce dimanche soir, personne ne voulait poser la moindre bouteille d'eau sur le sol, comme si João Palhinha, d'un énième coup bas, pouvait la subtiliser et l'imminente ivresse de la joie du qualifié avec.
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Il y a des soirs comme ça où tables et chaises ne servent qu'à mal décorer une pièce où les émotions servent finalement de papier peint. Ce dimanche, pas une seule personne n'avait envie de poser ses fesses dans ces fauteuils rouges, de peur d'être prise de vitesse sur un énième appel de balle de Raphaël Guerreiro. Ce dimanche soir, personne ne voulait poser la moindre bouteille d'eau sur le sol, comme si João Palhinha, d'un énième coup bas, pouvait la subtiliser et l'imminente ivresse de la joie du qualifié avec. Sur le boulevard Auguste Reyers, comme partout ailleurs en Belgique, le temps était comme suspendu. Aux gants de Thibaut Courtois, au crâne de Thomas Vermaelen, mais aussi aux assauts portugais qui ne seront finalement jamais allés plus loin que ce que le football autorise: un poteau sortant. J'ai regardé cette scène aux allures de tableau de la Renaissance pendant quarante-cinq longues minutes. Je l'ai regardé avec l'empathie que j'ai pour mes amis et collègues. Je l'ai regardée avec la sympathie que j'ai pour les Diables rouges. Et à l'heure où je couche ces quelques lignes, ma voix porte encore de légers stigmates de la frappe de Thorgan Hazard. Mais je l'ai aussi regardée avec la sérénité de l'habitué. Car s'il y a bien quelque chose que l'équipe de France m'a transmise ces dernières années, c'est que l'on ne s'habitue jamais à l'incertitude du résultat ou à la peur de perdre, mais que l'on apprend à souffrir. C'est un réflexe pavlovien depuis 2018: quand on voit une équipe s'imposer en ayant souffert et sans se procurer d'occasion sérieuse, on pense à l'équipe de France. Alors, il y a certes, dans la fiche de statistiques de Belgique-Portugal, quelques indicateurs taquins qui ont donné, ici et là, des envies de comparaisons. La possession abandonnée aux coéquipiers de Cristiano Ronaldo (56%). Les 24 tirs, dont ceux maladroits de Jota, contre les six de la bande à Lukaku. Et plus globalement, une impression générale qu'en deuxième période, le dos rond et les courses pour le bien de l'équipe ont remplacé certaines ambitions et principes de jeu. Il n'en n'est rien. Cette Belgique a grandi depuis 2018, comme la France avait grandi depuis 2016. Peut-être n'était-ce pas pour rien que Roberto Martínez avait décidé d'aligner tous ses patrons. Peut-être que ces trois ans qui nous séparent du Mondial russe expliquent, plus que la nationalité sur mon passeport, les yeux avec lesquels j'ai observé le second acte. Ma sérénité n'était absolument pas due au fait qu'il y avait un brin moins d'affect en jeu que pour mes collègues, mais au fait que j'avais l'impression d'avoir déjà assisté à ça. À quoi, me direz vous? Aux courses héroïques de Thomas Meunier en fin de match? À l'espoir éphémère d'un but du break en contre? Ou à la parade de Thibaut Courtois sur le coup de tête de Rúben Dias? À rien de tout ça. La vérité c'est que j'ai vu un groupe ce dimanche. Personne ne peut dire s'il ira au bout, pas plus qu'on ne peut se prononcer à ce jour sur l'état physique d' Eden Hazard ou de Kevin De Bruyne. Ce que je peux affirmer en revanche, c'est que Roberto Martínez a été capable d'insuffler à sa sélection un plaisir dans la souffrance et dans le fait de défendre qui me fait irrémédiablement penser à l'équipe de France. Ce n'est pas de la provocation, mais un simple constat, qui est un véritable compliment. Face au Portugal, lors des vingt dernières minutes, certains fins tacticiens auraient pu s'étouffer. La notion scientifique de bloc n'était plus. Les contre-attaques pas toujours bien négociées. Et pourtant. Je garde comme moment marquant la venue de Romelu Lukaku, capitaine sans brassard, pour renvoyer Pepe dans son coin. Je n'oublierai pas la course de Toby Alderweireld pour compenser une des rares absences défensives de Meunier en fin de seconde période. Cette équipe-là a montré un autre visage et surtout d'autres capacités face au Portugal. Et même si on la sait capable de proposer un autre football probablement moins frustrant, croyez moi: on pardonne tout aux gagnants.