Quand la pelouse est essuyée des semelles, et que celles-ci foulent le sol de la salle de presse, les compliments s'échangent avec la même passion que les coups, quelques minutes plus tôt. Hernán Losada et Ivan Leko ont parfumé de spectacle le derby anversois. Et si l'Argentin déroule avec aisance face à la presse, le Croate est moins virevoltant face au micro qu'au bord de la pelouse.
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Quand la pelouse est essuyée des semelles, et que celles-ci foulent le sol de la salle de presse, les compliments s'échangent avec la même passion que les coups, quelques minutes plus tôt. Hernán Losada et Ivan Leko ont parfumé de spectacle le derby anversois. Et si l'Argentin déroule avec aisance face à la presse, le Croate est moins virevoltant face au micro qu'au bord de la pelouse. "Tactiquement, tu ne peux même pas te préparer", explique le coach du Great Old, évoquant la crise sanitaire et la folle semaine écoulée des Anversois, rentrés au coeur de la nuit d'un déplacement européen en Bulgarie. Pourtant, c'est bien sur l'échiquier que ses hommes ont fait la différence dans les premiers instants du match. Une subtilité que personne ne soulèvera en conférence de presse, sans doute au grand dam d'un homme qui aime avant tout parler du terrain. Qui préfère, même, quand le terrain parle à sa place. Installés entre les lignes, Lior Refaelov et Pieter Gerkens désorientent l'organisation défensive du Beerschot. L'Israélien, avec un but et une passe décisive, est l'homme du derby. Un verdict aux airs de paradoxe, pour celui qui avait fui un Bruges où les perspectives de temps de jeu avaient disparu sous les ordres d'un certain Ivan Leko. Le magicien du Bosuil n'est pas rancunier, et éveille des souvenirs. Plus de six ans en arrière, le mois de mars pousse son premier cri sur la chaussée du Lisp. La naissance de la carrière d'entraîneur d'Ivan Leko accouche d'un 0-0 entre les locaux et son équipe d'OHL, dont il vient de prendre les rênes. Le premier onze envoie Bjorn Ruytinx sur le banc. Un choix aux allures de sacrilège, dans un club où El Toro fait la loi, et qui pourrait rapidement conduire le Croate vers la porte de sortie si les choses tournent mal. Une semaine plus tard, l'attaquant louvaniste paraphe effectivement une lettre d'adieux. Celle de John van den Brom, battu une fois de trop à la tête des Mauves, sur la pelouse de Den Dreef. 1-0, but d' El Toro. Dans l'esprit de l'ancien numéro 10, personne n'est intouchable. S'il a sans doute l'une des valeurs marchandes les plus élevées du noyau de l'Antwerp, Didier Lamkel Zé fait les frais de son insondable comportement et est écarté du noyau pro, et de la liste européenne du Great Old. Arrivé à la demande de Leko, Birger Verstraete n'a pas le rendement escompté, et passe donc plus de temps du mauvais côté de la ligne de touche que sur la pelouse. Les traitements de faveur sont rares, dans un milieu où cette audace du choix fort n'est pas une vertu partagée. Quand il dispute son premier match de championnat à la tête du Club, sur la pelouse de Lokeren, le Croate s'installe dans un 3-4-3 inconfortable pour les qualités d' Hans Vanaken, et le maître à jouer brugeois se retrouve sur le banc, dans son ancien jardin de Daknam. Quelques semaines plus tard, quand le 3-5-2 prend le dessus et assied Vanaken dans le fauteuil de maestro, c'est le charismatique Refaelov qui paie l'addition. Le système ne supplante pas les hommes, mais l'équilibre collectif est au-dessus de toutes les individualités. Cette leçon, c'est sans doute sur la pelouse synthétique du Stayen qu'Ivan Leko l'a apprise. À son arrivée, conquise au bout d'un entretien inspiré face à Roland Duchâtelet, l'ex-meneur de jeu confie les clés du jeu à Roman Bezus, convaincu que son talent hors norme offrira aux Canaris des points précieux dans la course au maintien. Au bout de semaines difficiles, le Croate trouve pourtant son équilibre dans un système qui ne trouve plus de place pour le génial, mais irrégulier Ukrainien. Le séjour prolongé en D1, puis la victoire en play-offs 2 s'obtiennent finalement sans Bezus, et sans un Pierrick Valdivia débarqué dans le costume du transfert de l'été, mais avec des Pieter Gerkens, Alexis De Sart ou Brandon Mechele. À ses joueurs, Leko a l'habitude de dire qu'il donne tout son coeur pour que le projet footballistique fonctionne. De quoi lui donner, inévitablement, un faible pour ceux qui le lui rendent bien, en ajoutant un supplément d'âme précieux sur la pelouse. D'Ivan le joueur artiste à Leko le coach méticuleux, il y a un tel pas que l'homme aime répéter qu'il se serait souvent mis sur le banc. "Celui qui veut recevoir une chance, il va devoir la mériter", rétorque-t-il d'ailleurs au bout de la victoire dans le derby anversois, quand on lui demande si l'enchaînement des matches va l'amener à faire une rotation. "Celui qui travaille dur peut jouer. Je ne suis pas là pour faire des cadeaux." Le Croate affirme souvent qu'il peut regarder n'importe quel joueur dans les yeux, et lui expliquer pourquoi il ne joue pas. Tout en comprenant les sautes d'humeur de personnalités fortes, comme quand Ruud Vormer prend pour cible une bouteille en quittant la pelouse prématurément. Une nuit plus tard, le Néerlandais passait pourtant son quart d'heure quotidien à discuter avec son coach, comme le fait aujourd'hui Lior Refaelov à l'ombre du Bosuil. La différence, c'est que ses choix sont désormais moins discutés. À Bruges, on s'est longtemps demandé pourquoi il préférait Mechele à Bjorn Engels, pourtant précédé d'une réputation bien plus élogieuse que son comparse de toujours. La tribune d'honneur du Pays Noir a également recueilli une colère haute en couleurs bleues et noires, quand ses dirigeants avaient constaté qu'Hans Vanaken démarrait sur le banc une rencontre capitale sur la route du titre. L'autorité de deux saisons à tutoyer les sommets, et d'une campagne aboutie en Ligue des Champions sont passées par là. Pourtant, Leko avait été plus critique que positif au soir de sa seule victoire sur la piste aux étoiles, un retentissant 0-4 dans l'ambiance feutrée du stade Louis II de Monaco. "Ce n'était pas notre meilleur match", constate le coach, lucide et critique sur la performance collective du soir. Il a été bien plus touché par les compliments adressés, en privé, par Diego Simeone et Lucien Favre au bout de rencontres au dénouement pourtant moins heureux. Battre l'Atlético d' El Cholo aurait pourtant eu une saveur particulière, pour celui qui refuse autant que possible de voir ses joueurs arborer un maillot blanc. "Une seule équipe peut jouer en blanc", aime répéter cet amoureux du Real, qui rêvait déjà d'un choc européen face à la Casa Blanca dans la salle de presse de Sclessin, quelques minutes après le sacre de 2018. Parce qu'il est auréolé d'un titre de champion de Belgique, et précédé d'une réputation de coach qui fait progresser ses joueurs, Leko est aujourd'hui écouté. En déplacement à Courtrai, c'est un maillot bleu nuit, pourtant présenté comme le third shirt, que l'Antwerp arbore. Une différence de statut qui n'a pas altéré son goût du dialogue avec son staff, au sein duquel il est capable de faire confiance à la spécialité de chacun sans se considérer comme expert en tout. Ivan Leko est de ceux qui parlent en "nous" à l'heure d'évoquer le jeu de son équipe. De ceux qui passent un coup de téléphone à une heure tardive dans la foulée d'une interview pour qu'on mentionne le travail spécifique réalisé par les membres de son staff, et capital dans la progression de l'un ou l'autre joueur. Pas question de s'attribuer à lui seul les mérites du mercato fou de l'été 2019 de Bruges, même s'il n'hésite pas à affirmer: "On a fait gagner cent millions d'euros au Club." Les certitudes passent parfois pour de l'arrogance. Étudiant méticuleux du jeu, qu'il passe des heures à décortiquer sous toutes ses formes, regardant avec la même passion les matches du Leipzig de Julian Nagelsmann ou l'atypique Hellas Vérone de son ami Ivan Juric, Ivan Leko affiche ses connaissances sans détour à l'heure de parler de tactique. Conscient de ses qualités pour préparer au mieux ses équipes, il affiche une forme de confiance en lui colorée aux émotions très marquées de nombreux enfants des Balkans. L'émotivité est un trait marquant de la personnalité du champion de Belgique 2018. Son coeur doit être d'accord avec les choix de son esprit. L'été dernier, alors que les Girondins de Bordeaux étaient venus aux nouvelles et que la Liga frappait également à sa porte, il n'a pas hésité à répondre positivement aux avances de l'Antwerp. Touché par les ambitions du Great Old, mais aussi par la perspective d'entraîner à quelques kilomètres de chez lui, à proximité de sa famille qui lui a été d'un soutien si précieux lors des heures noires du Footgate et de ses nuits derrière les barreaux, Leko a été séduit par les ambitions anversoises, et l'ampleur du défi qui lui offre la perspective de réussir dans la Métropole ce qu' Hein Vanhaezebrouck a accompli à Gand un lustre plus tôt. En Belgique, le Croate n'aurait accepté qu'un défi qui lui offrait la possibilité de se battre pour les lauriers, et c'est ce qui lui a été promis quand il a posé ses valises au Bosuil, dans l'enceinte rénovée du président Paul Gheysens. Retrouver un club belge ambitieux avait des allures de soulagement, pour celui qui n'a pas pris le plaisir escompté en prenant en mains la destinée d'Al-Ain dans la foulée de son départ de Bruges, quelques semaines après avoir discuté avec les dirigeants d'Amiens - qui avaient finalement opté pour Luka Elsner, le coach de l'Union. Aux Émirats, Leko a pu changer d'air après une saison tumultueuse, entre les affaires judiciaires et les relations de plus en plus tempétueuses avec ses dirigeants, mais n'a pas savouré le football produit ou la mentalité affichée par les joueurs locaux. Le retour en Belgique a réveillé sa passion en comblant ce manque qu'il avait connu pendant une saison, et on raconte au Bosuil qu'on retrouve aujourd'hui le Leko de Saint-Trond, ou celui des premières semaines brugeoises. Les débuts n'ont pourtant pas été de tout repos. Après une victoire au goût forcément particulier face à ses anciennes couleurs en finale de la Coupe, les premiers pas en championnat ont été compliqués, et le un sur six initial a déjà mis le Croate en difficulté en interne. Rôdé à la pression, Ivan Leko n'a jamais fait ressentir à son noyau ou à son staff l'impression qu'il était en danger, et a continué à faire confiance à ce en quoi il croit le plus: le travail, et la conviction qu'il le fait chaque jour du mieux possible. Le reste, le coach le laisse entre les mains de réalités qui le dépassent. Mais Leko en est persuadé, au point de le répéter si souvent que cela semble être devenu son mantra: "Everything happens for a reason."Tout arrive pour une raison. Et même si une première place en championnat après dix journées et malgré des débuts difficiles a des allures de miracle, la cause doit bien se trouver quelque part. Ne comptez pas sur Ivan Leko pour vous la donner. Le Croate est déjà concentré sur le prochain match. Parce qu'il connaît assez le football pour savoir que tout va très vite et que si la défaite est au rendez-vous du prochain match, l'euphorie sera vite oubliée. Dans ces cas-là: "Everything is shit. Players are shit. Team is shit. Coach is shit. That's football."