Le stade Jacques N'Doumbé de Bleid possède une voisine pour le moins singulière. Juchée sur un promontoire en bois, la chèvre du pachis d'à côté sait en effet y faire pour atteindre les oreilles des spectateurs de la tribune principale du complexe. Mais si le bêlement de ce capra hircus rappelle à certains la voix de Julien Clerc, c'est d'un autre artiste français que les Bleidois ont un jour eu l'occasion de voir les cuissardes en cuir.
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Le stade Jacques N'Doumbé de Bleid possède une voisine pour le moins singulière. Juchée sur un promontoire en bois, la chèvre du pachis d'à côté sait en effet y faire pour atteindre les oreilles des spectateurs de la tribune principale du complexe. Mais si le bêlement de ce capra hircus rappelle à certains la voix de Julien Clerc, c'est d'un autre artiste français que les Bleidois ont un jour eu l'occasion de voir les cuissardes en cuir. Printemps 2012, alors que le club gaumais patauge au fond de la Division 3, c'est un Francis Lalanne en grande forme qui débarque dans ses installations à quelques minutes d'un match de championnat. L'auteur de On se retrouvera intègre alors un réel cirque où se mélangent médias nationaux, danseuses brésiliennes et Lionel Charbonnier, champion du monde 1998, alors coach principal. " Francis était un mec facile d'accès ", se souvient Zouhair Brounou, défenseur au FC à l'époque. " Il nous a même fait un discours énorme avant le match. Ça a bien duré 20 minutes, et contrairement à ce que beaucoup pensent, je crois qu'il suit quand même le foot. Ce week-end-là, on a aussi organisé une soirée durant laquelle il a fait quelques chansons... Les bénéfices nous ont permis de tenir un petit mois. " Tenir, c'est exactement ce qu'ont fait Brounou, Charbonnier et une vingtaine d'autres passionnés de foot en terminant la saison alors qu'ils ne gagnaient pas un rond et que certains devaient même demander l'hospitalité aux gens du coin car ils étaient sans toit. Le point de départ de ce marasme folklorique se situe quelques mois plus tôt, alors que les dirigeants du FC Bleid s'apprêtent à mettre la clé sous la porte en plein milieu de la saison. Un peu par hasard, un jeune Français, Grégory Sellier, débarque alors en Gaume pour "reprendre le club". " On croyait au sérieux du projet ", assure encore Brounou. " Assez vite, il a rencontré chaque joueur - j'ai d'ailleurs signé un contrat pro - et il nous a amené Lionel Charbonnier et Sébastien Hamel, ex-pro au Havre notamment. " Aux côtés de l'ancien champion du monde français, les joueurs bleidois enchaînent les entraînements et remontent progressivement la pente sportive. " Il nous racontait tous les jours des anecdotes de France 98 pour nous motiver et c'était du sérieux sur le terrain : deux séances par jour, 10 kilomètres le matin, entraînement l'après-midi. " Après quelques semaines, Zouhair Brounou et ses coéquipiers commencent à se poser des questions sur leur président Sellier. Ce dernier demande d'abord à se faire convoyer ( " Depuis quand un président n'a pas de voiture ? ", rigole Brounou) avant de réclamer l'hébergement chez les joueurs. " Et puis tout d'un coup, il a disparu et on a fini par apprendre que le mec était au chômage, fiché et qu'il vivait chez sa mère. " Bien malgré lui, Lionel Charbonnier reprend alors la patate chaude, investit une partie de ses économies pour que le club puisse terminer la saison et invite donc son pote Francis Lalanne pour tenter d'attirer des sponsors. En vain... Quelques mois plus tard, après un sauvetage sportif miraculeux, le matricule gaumais est racheté par Michel De Wolf qui fait déménager le club à Bruxelles. Désormais géré par le clan Kompany, le BX Brussels vient d'être sacré champion en P2 du Brabant. À Bleid, les installations resteront à l'abandon pendant trois ans. " Quand on est arrivés, l'herbe dépassait nos genoux et on a dû jeter les congélateurs qui contenaient encore de la viande de l'époque. On avait l'impression que les gens avaient fui à cause de la guerre. " Habitant de Bleid, Michel Bissot faisait partie des fidèles supporters du FC à sa grande époque, de ceux qui prennent grosse caisse et klaxon et ne loupent pas un rendez-vous des Panîs. En 2014, rempli de nostalgie, il lance l'idée d'un nouveau club et passe même auprès de chaque villageois pour lui faire signer une pétition. Mais la création de l'ES Bleid se complique à cause de vieilles histoires... " Il fallait que tous les clubs de la région donnent leur accord, ce que Virton n'a pas fait dans un premier temps ", se souvient Michel Bissot. La raison ? Une certaine rancoeur vis-à-vis de l'ancien club de Bleid. Il faut dire qu'avant l'épisode Sellier, le petit club luxembourgeois avait déjà connu un président excentrique... Entrepreneur dans la construction et la promotion immobilière, Renato Costantini a été démarché au début du XXIe siècle par les membres du comité du FC Bleid pour devenir sponsor du club. Au départ, c'était juste une aide, mais comme l'appétit vient en mangeant, Costantini a pris le rôle de président et a ensuite suffisamment investi pour que la promotion devienne une habitude bleidoise : les Panîs sont ainsi passés de la P3 à la D3 en seulement sept ans. Et à l'époque, Costantini ne lésinait pas sur les moyens. " Je me souviens d'un jour où il trouvait qu'on n'avait pas assez de trompettes pour aller affronter Bastogne ", sourit Michel Bissot. " Il a demandé au chauffeur de bus de s'arrêter, il a été dans un magasin de sport et il a acheté absolument tout ce qui faisait du bruit. " Le problème, c'est que les ambitions de l'entrepreneur n'ont pas plu à tout le monde et il a fini par se mettre plusieurs grands noms de la région à dos quand il s'est insurgé de ne pas pouvoir utiliser les installations (communales) de l'Excelsior Virton. " En 2014, les Verts ont finalement compris que le projet de l'ES était neuf, donc les relations se sont apaisées et on a pu tout mettre en place ", précise Michel Bissot. " Désormais, tout va bien : on va même faire une association de jeunes avec l'Excel. " Avec une équipe Première en P3, il n'est plus question de champion du monde ou de danseuses brésiliennes à Bleid, mais l'ambition est bien présente. " Le but n'est pas de revivre la même épopée que le FC ", assure ainsi Michel Bissot, le président. " La P1 serait déjà terrible, mais plus haut, ce n'est pas raisonnable. Et puis on a déjà tellement de coûts : il faudrait en organiser, des soupers spaghettis, pour s'en sortir... " Nouvelles couleurs, nouveau logo, nouveau nom, l'ES Bleid - qui aura 10 équipes la saison prochaine - a décidé de prendre un tout nouveau tournant... sans oublier l'histoire pour autant. " Je pense que l'engouement actuel est justement dû à l'ancien club ", soutient Michel Bissot. " La montée de P3 à la D3 a marqué les esprits, les gens n'ont pas oublié cette aventure, cette atmosphère. " Début mai, le comité a d'ailleurs organisé un match de gala avec tous les anciens du club. Un vrai succès auquel Michel Bissot a participé en trouvant évidemment le moyen de faire du bruit. " J'ai désossé un caddy de magasin sur lequel on a accroché des trompettes branchées sur une batterie de voiture. C'était pas mal ! "