Des pas timides, mais enthousiastes. Les bras balancent, les yeux pétillent. Selim Amallah danse dans les tribunes du Freethiel, seul. Pour chauffer ses coéquipiers et, peut-être, se jouer de cette foutue pandémie. Des coups du sort, aussi. Passé par la case Tubize pour finalement s'imposer à Mouscron, après avoir été viré d'Anderlecht, le Belgo-Marocain s'impose en patron dans l'entrejeu du Standard et fête alors un deuxième succès consécutif des siens, sur la pelouse de Waasland-Beveren. Ce 18 août, il inscrit le but égalisateur, d'une reprise du plat du pied qui file dans la lucarne, et sonne la révolte (1-2).
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Des pas timides, mais enthousiastes. Les bras balancent, les yeux pétillent. Selim Amallah danse dans les tribunes du Freethiel, seul. Pour chauffer ses coéquipiers et, peut-être, se jouer de cette foutue pandémie. Des coups du sort, aussi. Passé par la case Tubize pour finalement s'imposer à Mouscron, après avoir été viré d'Anderlecht, le Belgo-Marocain s'impose en patron dans l'entrejeu du Standard et fête alors un deuxième succès consécutif des siens, sur la pelouse de Waasland-Beveren. Ce 18 août, il inscrit le but égalisateur, d'une reprise du plat du pied qui file dans la lucarne, et sonne la révolte (1-2). Six mois plus tard, il retrouve en bords de Meuse sa victime favorite: il plante deux des trois buts rouches, dont un coup franc brossé côté ouvert, direction le même coin droit. Un cadeau de bienvenue à Mbaye Leye, qui prend la forme de trois points pour le baptême du feu de son ex-coéquipier du Canonnier, désormais assis sur le banc de l'Enfer (vide) de Sclessin (3-1). Après la rencontre, Amallah se pointe au micro d' Eleven Sports. Engoncé dans sa longue doudoune gris métal, siglée du logo doré du Standard, il n'arbore rien d'autre sous le cuissard que claquettes et orteils à l'air libre, en plein hiver. Le gamin d'Hautrage a beau avoir soufflé ses 24 bougies depuis l'infirmerie, il paraît aussi à l'aise à l'interview que sur les prés de la JPL, quelle que soit la température. Dans la foulée, le Standard enchaîne trois victoires, avec un nouveau doublé de son meneur à Malines (0-4), et pense pouvoir rattraper le train des play-offs 1. En vain. Selim replonge, encore touché au genou, et la courbe du matricule 16 également. À Liège, la "Amallah dépendance" n'a jamais été aussi maladive: en championnat, le Standard n'a cette saison gagné qu'un seul match sans qu'il ne soit titulaire - le 30 août, au Beerschot (0-3). Fin 2018, le clan Amallah accueille dans son fief de Hautrage, commune de Saint-Ghislain, en périphérie montoise. Au milieu d'une rue résidentielle qui offre le tableau classique du Plat pays - maisons ocres sous ciel gris -, Selim Amallah ouvre la porte, cette fois affublé d'un survêt' qui oscille entre mauve et grenat. Il se pose dans le canapé du salon, au coin d'un duel de Bundesliga, rejoint par le père, Houcine, et bientôt par le grand frère, Mohamed. À ce moment-là, le cadet de la fratrie se révèle doucement aux yeux du grand public, au sein d'un Excel Mouscron qui entamera bientôt un deuxième tour mémorable, remis sur les rails par Bernd Storck. Sur le flanc droit des Hurlus, Selim Amallah dynamite, Mërgim Vojvoda pistonne. Quand il s'agit de parler de son gars sûr, qu'il définit comme son "frère", l'international kosovar a le sourire qui s'entend jusqu'à l'autre bout du fil. "Quand Monsieur Storck est arrivé, j'étais en équipe nationale et Selim était blessé", rembobine Vojvoda, qui décroche après une séance avec son club italien, le Torino. "À notre retour, le coach avait testé d'autres personnes, donc il nous a dit d'aller jouer avec l'équipe B, contre les U21. Avec Selim, on s'est regardé, on s'est dit: Faut qu'on lui montre. Il nous a pris pour des petits! Quatre jours plus tard, on était titulaires contre Lokeren..." Vojvoda se marre, puis détaille le modèle " Deutsche Qualität" importé par Bernd Storck. Du jeu, mais de la rigueur, soit juste ce qu'il faut pour Amallah, déterminé quoi qu'il advienne à percer. "Quelle que soit la liberté qu'on m'octroie, je vais toujours rester droit dans mes bottes. C'est dans mon éducation, j'ai été élevé comme ça", déclarait-il en mars 2019, timide dans la vie, "grande gueule" sur le terrain, blagueur dans le vestiaire, ainsi qu'à l'interview. "J'ai toujours été un bon petit soldat habitué à marcher droit." Des valeurs transmises par le paternel, ancien joueur de P2, qui le coache jusqu'en U11 au RAEC Mons et lui fait aligner les contrôles-passes dans le jardin, quand les prestations à l'Albert ne sont pas jugées à la hauteur du fanion. Alors Selim Amallah file au pas, mais ne lâche rien. Curiosité d'un Mouscron qui lui claquait la porte au nez trois ans plus tôt, obligé de s'exiler à l'étage inférieur pour mieux revenir au Canonnier, il devient la révélation de l'Excel 2.0, un statut définitivement entériné un soir de mars 2019 à Sclessin. Une roulette et un caviar pour servir le cuir sur un plateau à Taiwo Awoniyi, qui s'occupe de matraquer les filets liégeois, et le Belgo-Marocain de terminer ainsi de convaincre les décideurs du Standard de sortir le chéquier. Ce soir-là, Selim Amallah n'a pas seulement gagné un nom, il a gagné un transfert. Mais le fan du Barça, des arabesques de Ronaldinho et des crochets courts de Messi, préfère alors garder la tête froide: "Je ne suis pas fou et je ne vais pas prendre le melon parce que j'ai fait une belle passe, hein. Ce qui est vrai, par contre, c'est que j'ose aujourd'hui des choses que je n'aurais pas eu le cran de tenter hier." En d'autres termes, l'ex-métronome longiligne de Tubize vient de prendre une autre dimension. Avant ce match couperet, il était déjà en contact avec le Standard et avait évidemment demandé son avis au régional de l'étape, ancien pensionnaire de la maison rouche, Mërgim Vojvoda. "Il y avait plusieurs clubs intéressés, mais je l'ai convaincu: S'il y a le Standard, n'hésite pas", rejoue l'arrière droit, passé par plusieurs entités du carrousel Duchâtelet, de Saint-Trond au Carl Zeiss Iéna. "On voulait tous les deux aller voir ailleurs. Juste après le match, Bruno Venanzi a dit à mon agent, Yuri Selak: Fais monter le gamin dans les loges. J'y suis allé et dès le lendemain, il m'a appelé pour discuter." Le RSCL met alors très tôt le grappin sur deux "gamins" qui se connaissent bien. "On était quasi sûrs d'aller au Standard. Moi, je revenais à la maison et pour Selim, c'était évidemment plus facile." Courtisé par Lens, Reims et les Hongrois de Ferencváros, Amallah choisit la Principauté, son quartier rénové des Guillemins, où il n'a plus qu'à longer les quais pour rallier le centre-ville dans un sens, l'Académie RLD dans l'autre. Les deux potes taillent la bavette dans leur nouveau QG, Ô Brasier, un resto de la Cité ardente où on dit logiquement entretenir "la flamme du goût". Débarqués à Liège sur un soupçon de scepticisme, au cours d'un mercato rythmé par les transfuges en provenance de Wallonie picarde, ils s'installent rapidement dans le onze de base de Michel Preud'homme, comme si de rien n'était. Selim Amallah s'impose comme l'un des meilleurs joueurs du premier tour et, dès août 2019, Roberto Martínez avoue même suivre le profil ( voir cadre). Tout s'accélère. "Selim va toujours vers l'avant, mais il fait les efforts défensifs et il a la rage. Je savais d'avance que ça allait coller avec les supporters du Standard", poursuit Vojvoda, qui explique l'acclimatation rapide par une sorte de mantra commun: avoir confiance en ses qualités. Un torse bombé à l'américaine, sans l'arrogance qui l'accompagne, mais qui coule de source pour le Montois, passionné par les séries US et le film Le plus beau des combats, où Denzel Washington détend les tensions raciales dans la Virginie des seventies, à l'aide d'un ballon ovale. De quoi se motiver à prendre la plus belle des revanches. En l'espace de trois jours de décembre 2019, Selim Amallah se paie le luxe de déflorer les Gunners d'Arsenal en Europa League (2-2) et d'ajouter une autre banderille à son CV lors de son premier Clasico (1-1). Face à la T3 des Ultras, il travaille sur le côté droit avant que Gojko Cimirot ne récupère le cuir et le lance dans la surface. Un grand pointu des familles et le tour est joué. Petit filet. "Rien à foutre, je voulais trouer le goal", lâche-t-il après coup, à son pote Vojvoda: "Il y avait bien sûr un sentiment de revanche, mais il voulait tout simplement être le meilleur." Un joli pied de nez quand même pour l'international Marocain, pas conservé par Anderlecht à quinze piges, au terme d'une saison marquée par le décès de sa mère, Antoinette, frappée sous ses yeux par une rupture d'anévrisme. Laurent Demol, ex-coéquipier du père, coach d'un fils connu "en Pampers à Mons", dit-il, puis recueilli à Mouscron, y voit un événement forcément fondateur: "Sa famille s'est encore davantage soudée. Selim est très bien entouré. Ce n'est peut-être pas le plus solide physiquement, mais dans la tête, il est très, très fort." Le mental lui permet en tous les cas de revenir après chaque blessure, que ce soit à la cheville ou au genou, des pépins répétés ces derniers mois, au même titre que les moments de grâce: un nouveau bijou enroulé dans la lucarne anderlechtoise à Sclessin (1-3), un doublé à Eupen (0-4) et surtout, entre-temps, un autre pétard au Kehrweg pour envoyer les siens en finale de la Coupe (1-0), ce qu'il considère d'ailleurs comme le but le plus important de sa carrière. Depuis le début de saison, Selim Amallah reste le Rouche le plus décisif, le visage d'un Standard branché sur courant alternatif, accroché aux pieds de son meneur pour trouver la lumière. Placé sur un côté, parfois en faux neuf par Philippe Montanier, le Lion belge 2020 a retrouvé de meilleures sensations avec Mbaye Leye, qui le repositionne le plus souvent au coeur du jeu, lui le 10 à l'ancienne, parfois déconnecté des débats, mais capable de sortir une action cinq étoiles de nulle part, et doté de l'une des frappes les plus dévastatrices du championnat, auteur de cinq buts en dehors du rectangle cette saison. Seul Theo Bongonda a fait mieux, et ce malgré la grosse cinquantaine de jours passés à l'infirmerie. "Je pense que Monsieur Montanier n'avait pas très bien compris Selim", reprend Mërgim Vojvoda. "Je savais que ça allait marcher avec Mbaye parce qu'il nous connaît, il est comme notre frère." Au point de forcer les deux gamins, un jour d'entraînement à Mouscron, de se pointer en costard, comme lui, parce qu'ils avaient eu le toupet de le chambrer sur son style quotidien. Ce jour-là, les pas avaient dû être timides, mais enthousiastes, en tout cas toujours plus classes qu'un combo doudoune métal, cuissard blanc et claquettes sans chaussette.