Un sympathique Sinjoor prend une bière à une terrasse en ville avec le maillot de l'Antwerp. Nous lui demandons s'il n'a pas peur et il nous répond en riant : " Non monsieur, c'est le bon club, hein. " L'ami qui l'accompagne nuance : " En fait, dans le centre-ville, on ne parle pas tellement de football. Il y a des cafés de supporters du Beerschot et d'autres de supporters de l'Antwerp mais l'ambiance foot, c'est plutôt aux alentours des deux stades qu'on la ressent : à Deurne et au Kiel. " Une discussion s'ensuit, d'autres s'en mêlent : c'est parti pour quelques heures.
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Un sympathique Sinjoor prend une bière à une terrasse en ville avec le maillot de l'Antwerp. Nous lui demandons s'il n'a pas peur et il nous répond en riant : " Non monsieur, c'est le bon club, hein. " L'ami qui l'accompagne nuance : " En fait, dans le centre-ville, on ne parle pas tellement de football. Il y a des cafés de supporters du Beerschot et d'autres de supporters de l'Antwerp mais l'ambiance foot, c'est plutôt aux alentours des deux stades qu'on la ressent : à Deurne et au Kiel. " Une discussion s'ensuit, d'autres s'en mêlent : c'est parti pour quelques heures. Juste avant cela, nous étions passés par le visitor center, sur la Grand-Place. Au magasin de souvenirs, pas un gadget de foot. Sauf deux cartes postales, une aux couleurs de chaque club. Mais pas de livre, d'écharpe ou de maillot célébrant la résurrection du Great Old. " Nous évitons ", dit la caissière. " Il y a toujours des crétins qui font les malins ou qui mettent tout sens dessus dessous. Et à Anvers, si on fait quelque chose pour un club, on doit faire la même chose pour l'autre. Donc, c'est difficile. Nous avons juste permis à l'Antwerp d'installer un étal avec des articles de merchandising devant la façade l'an dernier, lors de la fête du titre. " Dans l'espace annexe, au service du tourisme, on reconnaît qu'il est délicat de promouvoir Anvers en tant que ville de foot. " Dans le centre, il n'y a pas de culture du foot, sauf lorsqu'on fête un titre ou dans certains cafés ", confirme le préposé au guichet. Les seuls visiteurs qui posent parfois des questions sur l'Antwerp sont les Britanniques. " Les Anglais nous demandent où se trouve le Bosuil, comment s'y rendre et s'il est possible d'en faire la visite guidée. La plupart sont des supporters de Manchester United. " Ça s'explique facilement : depuis 1998, le Great Old collabore avec Man U et les Anglais adorent la tradition. Au café 't Schoon Verdiep, on nous fait comprendre qu'il ne faut pas demander qui est l'équipe de la ville. Nous constatons rapidement que si on ne parle pas de football au centre-ville, c'est en raison de la rivalité entre le Beerschot et l'Antwerp. C'est très différent de Gand, où La Gantoise n'a pas de concurrence et où les commerçants ne craignent pas d'afficher les couleurs des Buffalos en vitrine. A Anvers, pratiquement rien ne fait référence à l'Antwerp ou au Beerschot. Les patrons de café évitent également d'afficher leurs préférences. Par le passé, des réunions de supporters de l'Antwerp se sont tenues à Den Bengel et des fans y avaient loué une salle l'an dernier lors de la fête du titre mais l'exploitant mesure ses paroles : " Nous sommes ouverts à tous. D'ailleurs, je n'aime pas trop le football. Les cafés de supporters se trouvent autour des stades. " Il n'en a pas toujours été ainsi. La rivalité entre les Rats (Beerschot) et les Chiens (Antwerp) date surtout des dernières décennies. C'est en tout cas ce que racontent certains habitués des entraînements au Bosuil. Des septuagénaires et des octogénaires qui ont vécu de près les heures de gloire et la chute libre du Great Old. Lorsque le soleil brille, ils enfourchent leur vélo et convergent de Schoten, Merksem ou autres communes avoisinantes vers le Bosuil. " Nous nous retrouvons entre amis et ça me permet de rester en activité ", dit Willy (72), qui n'a plus d'abonnement depuis longtemps. " Je n'arrive plus à monter les escaliers de la nouvelle tribune. " Son comparse, un solide gaillard de 84 ans qui souhaite rester anonyme, se mêle à la conversation. " L'ambiance d'antan a disparu. Oui, on chante et on danse mais c'est beaucoup plus agressif qu'à notre époque. Dans les tribunes, nous étions mélangés aux supporters adverses, nous buvions des chopes ensemble. Maintenant, ils se lancent des bières à la figure. La dernière fois que je suis allé au stade, j'ai demandé à un jeune homme de s'asseoir. Il s'est retourné et a crié : Qu'est-ce que tu veux, toi ? Si on ne fait pas attention, on se fait même taper dessus par des gens de son propre club. " Il laisse donc tomber les matches mais il est présent chaque jour à l'entraînement. Willy soupire : " Il ne faut pas généraliser mais c'est vrai : avant, nous étions mélangés aux gens du Beerschot et il n'y avait pas le moindre problème. Ce n'est que ces dernières années qu'ils ont commencé à déconner. Pourquoi ? Bah, ils cherchent à faire parler d'eux. Et si quelqu'un lance quelque chose, il y a toujours une réaction. Attention, c'est pareil dans tous les clubs, hein. Mais c'est triste. " Après avoir fait demi-tour, son comparse revient vers nous. Il est un peu calmé. " Le bon vieux temps est révolu pour de bon. Lorsque Vic Mees tenait toujours son café près du Canal Albert ( De Sportwereld, ndlr), le quartier vivait. Tous les supporters de l'Antwerp y passaient pour prendre un verre : des dockers, des femmes, des notables... Les joueurs étaient souvent présents aussi. Ou alors, nous nous rencontrions dans le centre, à Den Ami, sur la Sint-Katelijnevest. Là, il y avait souvent des joueurs amis du Beerschot, de Berchem et de l'Antwerp. Rik Coppens, entre autres. " Ses yeux pétillent, trahissant une longue histoire à Den Ami, aujourd'hui transformé en brasserie chique mais dont l'intérieur populaire des années '40 et '50 a été préservé. Willy raconte qu'il a joué avec Rik Coppens. " Parfois, quand il manquait un gardien au Beerschot, on me demandait de jouer un match amical. Coppens m'a appris à boire. Après mon premier match, il m'a dit : Ici, y a pas de Coca mon gars. Il s'amusait aussi à couper la cravate des gens. " Ils sont une dizaine à assister aux entraînements. Ils se surnomment " les râleurs ". En les écoutant pendant une heure et demie, on se rend compte qu'ils ne râlent pas seulement sur le football. Outre une analyse des transferts réalisés jusqu'ici par Luciano D'Onofrio, ils discutent de l'interdiction du burkini et des élections communales d'octobre. Leur caractère flamand reprend le dessus, ce qui ne manque pas d'ironie quand, dix mètres plus loin, l'entraînement se donne en français. Depuis les arrivées de Laszlo Bölöni et Luciano D'Onofrio, l'Antwerp est devenu francophone dit un supporter qui se prétend proche des dirigeants de la vieille garde. " D'Onofrio et Paul Gheysens, on ne les voit pratiquement jamais ici. Du coup, c'est un peu le chaos car il n'y a pas de contrôle et chacun fait un peu ce qu'il veut ", ajoute-t-il. Thomas Deckers, l'attaché de presse, comprend que les " vieux " supporters de l'Antwerp se posent des questions au sujet de la révolution que son club subit depuis son retour en D1. Il explique qu'il s'agit d'une stratégie de la nouvelle direction qui veut profiter de la rénovation du Bosuil pour développer l'aspect business. " Si nous voulons intéresser les grands sponsors, nous devons pouvoir les accueillir comme il se doit. Nous avons besoin de BASF ou de Coca-Cola pour notre équilibre financier mais nous n'oublions pas nos supporters et ils auront l'occasion de s'en rendre compte cette saison. " Danny Bartholomeeusen, président du club de supporters Number One et de l'action communautaire Act As One estime que les supporters ont le droit d'être préoccupés. " Il faut vivre avec son temps mais je regrette que nous ayons perdu le charme du Bosuil avec ses bancs en bois. C'était pour cela que des gens venaient de l'étranger. Aujourd'hui, nous constatons que les affaires prennent de plus en plus le pas sur l'aspect populaire. " Aujourd'hui, c'est surtout en dehors du stade qu'ils prennent un verre. Au The Great Old, au Sjantjee, au Royal, au café Rivieren... tous situés à un jet de pierre du Bosuil, à Deurne. C'est là que bat le coeur de l'Antwerp. C'est là que, les jours de match, ils se rassemblent avant le match ou organisent des marches au départ de la Ter Heydelaan. Ils arrivent en tram du centre-ville et envahissent le café ou achètent des boîtes de bière au Delhaize voisin. Les jours de match, les affaires marchent. Nous apprenons qu'avant, de nombreux fans de l'Antwerp se rassemblaient dans le centre, s'abreuvaient de bière et prenaient le train pour les matches en déplacement mais depuis que tous les voyages doivent se faire en car par l'intermédiaire des clubs de supporters, ces initiatives ont disparu. Ilse constate que de plus en plus de gens viennent au stade en transports en commun ou à vélo. Ses deux enfants jouent à l'Antwerp et elle est déléguée d'une équipe de jeunes. Cela fait plus de 30 ans qu'elle se rend au Bosuil, pas très loin de chez elle. " Chez nous, il n'y a rien de mauve. Nos enfants n'ont pas le moindre vêtement de cette couleur et j'ai même refusé un bouquet de fleurs mauves ", dit-elle, ajoutant qu'à Deurne, l'Antwerp est très présent. Cela se remarque parfois à des détails. " Après la montée, notre boulanger a fait des éclairs aux couleurs du club. " Curieusement, l'Antwerp a été fondé aux Wilrijkse Pleinen, devenu plus tard le berceau du Beerschot. Il joue au Bosuil depuis 1923. Il y a encore Berchem Sport, un vieux club qui a eu ses heures de gloire et est vu, aujourd'hui, comme le sympathique petit frère des deux autres. En gros, Anvers est divisée en deux : le sud et l'ouest sont pour le Beerschot, le nord et la partie la plus proche des Pays-Bas supportent l'Antwerp. L'Antwerp s'est approprié le titre d'équipe de la ville. A juste titre, selon Ilse. " Ses couleurs, le rouge et le blanc, sont les couleurs de la ville. Sans parler du nom et de notre histoire. Le Beerschot Wilrijk a tellement fusionné et changé de matricule qu'on peut se poser la question de son authenticité. Malgré tous nos problèmes et des années difficiles, nous conservons le matricule numéro 1. C'est quelque chose qui rassemble les supporters de l'Antwerp, même si, depuis la montée, l'an dernier, de nombreux nouveaux fans nous ont rejoints. Pour faire la différence entre les générations, il suffit de leur demander s'ils étaient à Wembley. " Thomas Deckers constate aussi un regain de popularité à l'Antwerp. Il organise des stages de football pour les jeunes à Anvers et en dehors. " Avant, on y voyait plus d'enfants avec un maillot du Beerschot qu'avec un maillot de l'Antwerp. L'an dernier, c'était l'inverse ", dit-il. " C'est pourquoi le club est à un tournant de son histoire. Nous pouvons prendre l'avance sur le Beerschot Wilrijk avant que celui-ci ne rejoigne l'élite. Les jeunes d'aujourd'hui sont nos supporters de demain. Je pense que le Beerschot Wilrijk s'est fait hara-kiri avec toutes ces fusions. On peut dire beaucoup de mal de l'Antwerp mais, même dans la difficulté, ce club a tenu bon. C'est pour cela que le lien entre les supporters et le club reste fort. Beaucoup considèrent cette résurrection comme la récompense de notre ténacité. "